QUI DITES-VOUS QUE
JE SUIS ? (1)
Intervention de
M. Rémi Brague(2)
Nous sommes en présence d’une
sorte de sondage d’opinion, peut-être le premier de l’histoire.
Celui qui y procède pose deux questions, un peu étranges :
La
première question est encore
relativement normale. «
Qu’est-ce que les gens disent de
moi ? » Un homme politique peut demander à une agence
d’enquêter sur l’image de sa personne auprès des électeurs potentiels.
Les réponses ne
sont pas non plus très surprenantes. Le politicien qui s’inquiète de son image
peut se voir répondre par des noms propres, que l’on utilise comme des types
humains en leur ajoutant l’article indéfini : un Richelieu, un Napoléon,
un De Gaulle.
La
seconde question est encore plus
bizarre. Jésus se tourne vers les enquêteurs eux-mêmes et leur
demande quelque chose de plus personnel,
voire d’intime. Il est
rare que nous
demandions aux autres qui nous sommes. C’est le contraire qui est
habituel : Nous leur demandons qui ils sont, auquel cas, on attend un nom,
ou une profession. À la rigueur, nous demanderons à nos proches qui nous sommes
pour eux, et cela voudra dire : ce que nous représentons pour eux, quel
prix nous avons à leurs yeux.
Cette question
prend un tour plus surprenant, quand on pense qu’elle émane du fondateur d’une
religion.
Jésus est le seul à demander à
autrui qui il est au juste. On s’attendrait de sa part à une conscience de
soi, voire à une confiance en soi sans limite. Elle est nécessaire à quiconque
doit lancer un grand mouvement historique : on ne peut se permettre de
douter de soi si l’on veut vraiment changer l’ordre établi. Mahomet, Luther,
Lénine, disposaient de cette confiance en soi exceptionnelle et ne semblent pas
avoir bien longtemps douté de leur mission religieuse ou politique.
Avec la question
«
qui dites-vous que je suis »,
le verbe « dire » prend une coloration nouvelle.
Désormais, personne ne peut plus se réfugier derrière des
statistiques ; chacun doit exposer une opinion personnelle. Le
discours change de sujet. Le sujet qui parlait était d’abord une collectivité
vague : « on », « les gens ». Ce sujet devient
désormais une personne à qui on peut s’adresser avec un « tu » ou un
« vous ». Ce que disait ce sujet impersonnel était une rumeur.
Chacun désormais est contraint à un aveu
qui l’engage.
Sollicités, mis
en demeure de parler, les disciples se taisent. Sauf un, nous aurons à le voir.
Sauf un, dont la confession de foi constitue la pointe du récit.
Ce
silence des disciples, par définition,
nous ne l’entendons pas. Il est pourtant en lui-même intéressant. Il
montre une hésitation. Les disciples
refusent implicitement d’utiliser une des réponses possibles qu’ils viennent
pourtant de rapporter. Elles leur offrent une palette de choix assez large,
mais
ils sentent qu’aucune des
hypothèses émises jusqu’à présent ne convient.
Qu’ils laissent
vide la place pour une éventuelle réponse correcte est déjà un mérite.
Commençons donc par leur savoir gré de ce silence. Respectons-le. Et surtout,
retenons-nous de répondre à leur place. Nous nous épargnerons de la sorte
l’attestation de bien des ferveurs, mille fadaises sucrées qui peuvent avoir un
sens dans le secret des cœurs, mais qu’il serait impudique d’exhiber.
La
question « qui dites-vous que je
suis ? »
s’adressait à un groupe,
au pluriel. La réponse est donnée par un seul, Pierre : « tu es
le messie ». Celui-ci ne prétend pas exprimer l’opinion du groupe ni non
plus, d’ailleurs, avoir une opinion qui se singulariserait par rapport à celle
des autres.
Jésus félicite
Pierre pour sa réponse. Il félicite la personne qui parle mais, curieusement,
il n’approuve pas explicitement le contenu de sa réponse. Il ne dit pas :
« bien répondu ! » Il dit encore moins : « mais oui,
c’est bien moi le messie ! »
Pourquoi ?
Ce mot de « messie » faisait partie du vocabulaire de l’époque. Tout
le monde savait que l’on attendait le Messie. Tout le monde savait surtout ce
que l’on attendait du Messie : faire quelque chose. Il y avait un cahier
des charges : libérer Israël. Jésus ne précise pas tout de suite de quelle
façon inattendue il va rectifier cette image et réaliser cette exigence. Nous,
nous le savons. Et les disciples, Pierre le premier, vont bientôt se faire
administrer à ce sujet une sévère leçon.
Jésus commence par quelque chose
de plus simple : il déplace l’origine de ce que dit Pierre.
Celui-ci ne parle pas de soi-même, mais de
la part de Dieu. L’éloge que Jésus fait de Pierre prend alors une tournure
paradoxale, peut-être même ironique. Pierre a bien parlé, mais ce n’est pas vraiment
lui qui a parlé. Jésus ne retire-t-il pas aussitôt ce qu’il vient pourtant de
donner ?
Comment
féliciter quelqu’un de ne pas parler de soi-même ? Car, pour nous, ne pas
parler de soi-même, c’est un signe de manque de sincérité. Mais, effectivement, Dieu n’a que faire de
notre « sincérité », de notre « authenticité ». Il nous
offre mieux, nous allons le voir. Écoutons pour l’instant un autre
évangéliste, Jean. Jésus y dit justement ne
pas parler de soi-même, mais à partir du Père. Mieux encore, il caractérise
le diable comme suit : «
chaque
fois qu’il dit le mensonge, il parle de son propre fonds, car il est menteur et
le père du mensonge » (8, 44). L’être sincère par excellence, c’est
Satan. Il est menteur précisément parce qu’il parle de soi-même et refuse à ce
qu’il dit toute autre source que lui-même.
Ce que dit Pierre ne vient donc pas de
lui-même, mais du Père. Jésus reprend l’expression par laquelle Pierre
avait qualifié le Messie, de « Fils de Dieu ». Elle avait un sens un
peu vague, celui où elle désignait le roi oriental, que Dieu est censé
engendrer le jour de son accession au trône, comme le chante le Psaume (2, 7).
Dans notre récit, l’expression « Fils de Dieu » reçoit un sens
nouveau, on le verra.
Ce savoir, personne ne voit d’où il vient.
Pierre lui-même ne le sait pas. C’est Jésus qui le lui dit. Le Père ne se
manifeste pas en envoyant une « voix céleste » (bath qôl)
tonitruante. Le Talmud est plein de ce genre d’historiettes dans lesquelles une
voix venue du ciel se prononce pour ou contre l’opinion de tel ou tel rabbin.
Et dans l’Évangile de Jean, c’est une voix céleste qui dit : «
je l’ai glorifié et je le glorifierai
encore », voix que les uns prennent d’ailleurs pour un coup de
tonnerre, et les autres pour celle d’un ange (12, 28-29).
Jésus dit que la parole de Pierre vient du
Père. Comment le sait-il ? Il prétend de la sorte, implicitement,
jouir d’une intimité toute particulière avec Celui qu’il appelle ailleurs
« père », voire, d’un petit nom d’enfant qui semble bien avoir été
une de ses paroles les plus propres, abba, « papa ».
Cette intimité entre Jésus et son père,
nous saurons plus tard qu’elle est une personne : l’Esprit Saint, commun
au Père et au Fils. Celui qui a inspiré Pierre, c’est l’Esprit même du Père
et du Fils.
Le souffleur n’est autre que
le Souffle divin.
Tirons-en une
première leçon : Ne nous arrêtons ni au silence des apôtres ni à la
confession de Pierre. Ne remplaçons pas la perplexité des apôtres par notre
bruissant enthousiasme.
N’en restons pas
non plus à la primauté de Pierre, voire à celle de son successeur, et à son
discours autorisé. Car
celui-là même qui
donne son pouvoir à Pierre nous emporte, lui comme nous, au-delà de l’autorité
de l’Apôtre.
Il nous est
offert plus que cela. Il ne s’agit pas seulement d’exprimer une opinion, encore
moins une ferveur. Il ne s’agit pas non plus de nous abriter derrière une
autorité et son orthodoxie, mais bien
d’entrer
dans l’intimité de ce qui unit Jésus à son Père.
Nous n’avons
donc pas à nous demander quelle image ou quelle idée nous nous faisons de
Jésus. Tout cela, nous avons à le recevoir du Père. Malheur à celui qui se fait
lui-même une idée du Christ. Pourquoi ? Parce qu’on peut se faire du
Christ lui-même une idole. A peu près tout peut devenir une idole : un
objet de bois ou de métal, bien sûr ; mais aussi une force naturelle comme
la sexualité, un symbole social comme l’argent, une idée comme le progrès. Il
suffit que quelque chose me renvoie l’image de mon désir. L’idole tient sa
nature d’idole du regard idolâtrique, et ce regard peut se porter sur quoi que
ce soit et sur qui que ce soit, y compris sur Jésus.
Nous avons dans nos cartons toute une
collection d’images de Jésus de ce genre. Et rien ne prouve qu’elle soit
complète.
Aucune n’est totalement fausse,
toute disent bien un petit quelque chose de Jésus.
Mais elles sont contradictoires : le doux rêveur de Renan ou
le non-violent de Tolstoï—mais aussi un révolutionnaire ; ou bien un
philosophe profond—mais aussi un simple, presque un idiot ; ou encore un
aryen aux yeux bleus, isolé au milieu de sémites au nez crochu—mais aussi un
prêcheur populaire qui n’aurait rien apporté de nouveau au judaïsme de son
époque et qui aurait été trahi par saint Paul.
Ces images ont un point commun : elles ressemblent toutes à s’y
méprendre à ceux qui les proposent. Non pas tant à leur réalité souvent un
peu pitoyable, mais à celui qu’ils auraient tant rêvé d’être.
Mais revenons à
notre récit.
Aussitôt après, Jésus
interdit à ses disciples d’annoncer qu’il est le messie, ce qu’il vient
pourtant d’approuver. Et pourtant, la dignité messianique de Jésus deviendra
plus tard le contenu central de l’annonce chrétienne : «
Jésus est le Christ », annonce qui
en un sens tient tout entière dans le trait d’union de «
Jésus-Christ », qui concentre la
phrase : «
Jésus, qui est le
Christ ».
Que Jésus soit le Messie, les disciples ont le droit de le savoir, mais
pas celui de le dire. Le Christ lui-même ne dit jamais qui il est au juste.
Peut-être parce que
c’est Dieu seul qui
peut le dire. Et il le dit à travers la vie du Christ.
Le Jésus des
trois Évangiles synoptiques se nomme «
fils
de l’homme », ce qui est une manière de dire «
moi ». Dans l’Évangile de Jean, il
dit «
Je suis ». Le verbe y
est, mais sans attribut.
On le sait,
l’expression qu’utilise Jean est une citation implicite de la réponse
énigmatique du Dieu d’Israël à la question de Moïse : «
Je suis qui Je suis » (Exode, 3,
14). Le verbe « être » s’y recourbe sur soi, il reste vide et en
attente d’un attribut. Cette attente recevra un premier contenu : le
premier attribut que portera le
verbe
« être » est le rappel d’un acte de libération, celui sur lequel
s’ouvre le Décalogue. Cette parole n’est pas un commandement, mais elle est la
clef qui permet de comprendre ce que l’on appelle trop facilement les dix
« commandements » : «
C’est
moi, YHWH, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de
servitude » (Exode, 20, 2).
L’usage des mots
« Je suis » est le même chez Jésus. Son nom signifie « Dieu
sauve ». Ce nom est un programme. Ce qu’il fait est ce qu’il est. Le Christ n’a jamais dit qu’il était Dieu.
Certains naïfs s’imaginent que cette constatation met en danger l’Église
chrétienne, qui justement confesse la divinité du Christ. Ils sont naïfs parce
qu’ils supposent que nous savons ce que c’est qu’être Dieu. Et qu’un Dieu doit
dire ce qu’il est. Or, ce que c’est qu’être Dieu, c’est justement ce que Jésus
nous montre en le faisant.
Pourquoi le
Christ ne dit-il pas qu’il est Dieu ? En vertu d’une sorte de règle que
l’on pourrait s’amuser à appeler la version divine du « principe de
subsidiarité ».
Il est utile au
salut des hommes que les disciples croient et proclament que Jésus est le
Seigneur. En revanche, il aurait été inutile à ce salut qu’il le proclame
lui-même.
Quel aurait été
l’effet de cette déclaration ? S’ils l’avaient acceptée, les auditeurs
auraient classé Jésus dans la catégorie des « dieux », et l’auraient
compris à partir de l’idée qu’ils se faisaient de ce que c’est qu’être un dieu.
Selon les cas, ils se seraient prosternés ; ils auraient offert des
sacrifices ; ils se seraient mis au garde à vous et auraient attendu les
ordres. Celui qui se fait de Dieu des idées de ce genre mérite toute notre
compassion.
Jésus agit comme Dieu et montre par son
action qui est Dieu.
Par son action
ou plutôt par sa Passion. C’est elle qu’annonce la suite du texte. Le même
Pierre, qui avait reconnu Jésus comme Messie, se révolte alors et se voit
rabroué de belle façon. Mais qui n’aurait réagi comme lui ? Nous pouvons
comprendre son refus. Il est même bon d’y faire étape, même si l’on ne saurait
s’y arrêter. Bien sûr, c’est la Passion qui, pour les chrétiens, opère le salut
du monde. Mais ne constitue-t-elle pas justement la négation la plus
scandaleuse de ce salut ?
Les formules
mêmes par lesquelles Pierre avait confessé sa foi semblent ici mises à
l’épreuve. Les ricaneurs au pied de la Croix mettent au défi Jésus qui y
pend :
« Sauve-toi, si tu es le
roi des Juifs » (Luc, 23, 35. 37), c’est-à-dire le Messie ;
«
Sauve-toi, si tu es fils de
Dieu » (Matthieu, 27, 40). L’expérience semble concluante, et conclure
de façon négative. Les intellectuels raisonnent même : «
il en a sauvé d’autres, qu’il se sauve donc
soi-même » (Luc, 23, 35). Ou : «
…il ne peut se sauver soi-même » (Matthieu, 27, 42). Leur
raisonnement tient tout à fait debout. Il ressemble au proverbe que Jésus
lui-même cite comme ce qu’on pourrait lui objecter : «
médecin, guéris-toi toi-même ! »
(Luc, 4, 23). Nous dirions :
« charité
bien ordonnée… »
Ceux qui parlent
ainsi montrent qu’ils ont une piètre idée de ce que c’est qu’être Dieu ou fils
de Dieu. Car que savons-nous de ce que c’est qu’être Dieu ? D’être le Fils
de Dieu ? D’être à la tête du peuple de Dieu, et donc le roi des
Juifs ?
Pourquoi Jésus ne se sauve-t-il pas
lui-même ? Il ne se sauve pas parce que cela ne l’intéresse pas.
Précisément, parce qu’il est le visage de Dieu, parce qu’il fait comme homme
cela même que fait Dieu. Ce qui intéresse Dieu, si l’on peut ainsi parler, ce
n’est pas de se sauver soi-même, à supposer qu’Il en aurait besoin.
Ce qui intéresse Dieu, c’est de sauver.
Ce n’est pas de se préserver sauf, c’est de donner le salut et de le donner à
tous.