HELENA LASIDA :
DÉVELOPPEMENT
DURABLE
Semaines sociales Novembre 2007
PRÉSENTATION : Le développement durable
est un concept récent né en 1987 des suites du rapport Brundtland, 20 ans avant
le rapport Stern. Le développement durable vise à satisfaire les besoins de développement des générations présentes sans
compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres
besoins. Le développement durable repose sur un triptyque : - l’économique, - le social, - l’environnemental.
Ce triptyque est conçu dans l’interdépendance.
Il ne se réduit, ni au principe de
précaution, ni à un engagement sur la réduction des effets de serre. C’est
donc bien dans l’interdépendance que l’on doit comprendre ce développement
durable, dans la logique de précaution et dans une gouvernance à inventer.
Helena s’inscrit dans une logique de pluri – appartenance par son
parcours personnel : universitaire
et militant. D’origine Uruguayenne et Italienne, Helena est complètement
immergée dans la culture Française. De formation économiste, mais aussi
théologienne, elle est enseigne à l’institut catholique de Paris. Elle assure
un master sur l’économie solidaire. Elle est très impliquée dans Justice et
Paix, et, dans ce cadre elle a piloté la rédaction d’un ouvrage : notre mode
de vie est-il durable ? C’est sur
la base de cette expérience multiculturelle qu’Helena met en exergue le terreau de notre foi chrétienne pour nous proposer un
déplacement personnel et penser à frais nouveau le développement solidaire et
durable. Loin d’être focalisé sur une vision occidentale, la pédagogie du
vivre autrement, telle que l’envisage Helena, nous ouvre à de nouveaux horizons
et à de nouvelles perspectives. Le « vivre autrement » passe par une
pédagogie concrète, modeste et pragmatique. Le chemin se fait en marchant et
c’est à cette recherche de pistes de traces que je vous invite maintenant avec
Helena.
HELENA : D’où je parle du développement durable ? Je parle au niveau d’une réflexion collective que nous menons à
Justice et Paix depuis plusieurs années et qui a conduit à l’élaboration de
fiches thématiques. Une série de fiches sur la mobilité durable vient de
sortir. Cette réflexion collective
constitue d’abord par sa forme, avant même que par son contenu, une expérience
de développement durable. Les personnes qui participent à cette réflexion
viennent d’horizons différents, avec
des compétences diverses. Et, grâce
à cette différence, et non malgré elles, nous avons pu faire l’expérience d’un
véritable travail d’élaboration collective.
Le résultat n’est pas une simple
juxtaposition d’approches différentes, mais
bien au contraire, un travail qui a été façonné et bâti ensemble. Ce fut
possible parce que chacun s’est laissé
déplacer par les autres. Chacun s’est quelque part désapproprié de son idée
pour construire ensemble une idée commune. Je crois que c’est là le principal
enjeu du développement durable. Celui d’apprendre à faire projet ensemble tout
en ayant des intérêts différents, voire même opposés. Laurence Tubiana mettait
l’accent sur la gouvernance et les processus participatifs. Mais pour que cela
soit possible, il faut commencer par
risquer une perte et accepter de se laisser déplacer. Bref, ma parole sur
le développement durable émerge de ce lieu d’élaboration collective dans lequel
nous ne nous sommes pas contentés d’accumuler nos connaissances, mais surtout
nous les avons mises en dialogue. Et, le dialogue a produit quelque chose de
radicalement différent à ce que chacun d’entre nous aurai produit tout seul.
Si j’ai trouvé important de
parler de la forme avant de parler du fond, c’est que je pense que, pour le développement durable, le contenu
est très conditionné par la manière de faire, le résultat par la manière
d’y arriver. C’est en ce sens que je
dirai que le développement durable pourrait être défini comme une expérience de déplacement réciproque qui
fait possible l’émergence du radicalement nouveau. Le fait de mettre en
avant la forme sur le contenu, la démarche sur le but, la pédagogie sur le
résultat, se traduit par ce que nous croyions être l’enjeu principal du
développement durable, celui d’inventer un nouveau style de vie, plutôt qu’un
nouveau modèle de développement à mettre à la place de l’actuel. Le style n’est
pas associé à un seul modèle, mais il peut prendre des formes multiples. Le
style, c’est comme le dit Merleau Ponti, la mise en forme des éléments du monde
qui permettent d’orienter celui – ci vers une de ses parts essentielles. Le
style relève de la mise en forme plutôt
que d’une forme particulière, de la mise en cohérence d’un ensemble plutôt que
de sa composition précise. Le style a toujours quelque chose d’indéterminé
qui ouvre vers un autre possible. Tandis que le modèle évoque plutôt quelque
chose d’achevé et dont le résultat est prévisible d’avance. C’est en ce sens
que nous disons que le développement durable peut être associé à un nouveau
style de vie.
Nous sommes aujourd’hui confrontés aux défis de trouver un autre
mode de vie qui soit plus respectueux de la nature et plus solidaire. Or,
nous le constatons chaque jour, et nous l’entendons souvent, il n’y a pas de
solutions miracles. Il n’y aura pas de
modèle de développement unique et bon pour tous et toutes. Chaque solution
a des effets positifs pour les uns et négatifs pour les autres. Par conséquent,
c’est la manière de choisir, plutôt que le choix retenu qui permettra de dire
si la solution est bonne ou mauvaise. C’est surtout dans la manière de décider
ensemble, dans la manière de faire des choix de société, dans la manière de construire des projets collectifs que le
développement pourra être qualifié de durable, de viable et de vivable.
Laurence Tubiana parle de créer des processus participatifs.
Nous disons donc que cela
serait important de développer une pédagogie
du choix. Évidemment, il faudra
avancer dans la recherche de solutions techniques, mais la technique ne
résoudra pas toute seule nos problèmes. Une même technique peut s’avérer à
la fois très positive et très négative, selon les urgences et selon les
compétences particulières de chaque situation et de chaque population. Le
développement sera durable surtout si nous sommes capables d’inventer de nouvelles manières de vivre ensemble. Un
ensemble qui ne soit pas le seul résultat du jeu de forces où les plus
puissants l’emportent, ni de la seule compromission où l’on est prêt à perdre
selon en fonction de ce qu’on peut gagner. Mais un véritable projet bâti ensemble où l’on croit que le collectif peut faire émerger du
radicalement nouveau. C’est en ce sens que le développement durable appelle
à inventer un nouveau style de vie. Un style ou le fait de se laisser déplacer
par autrui ne soit pas perçu uniquement comme une perte de pouvoir, mais plutôt
comme capacité de créer ensemble. Où
l’inter - dépendance ne soit pas perçue comme un manque d’indépendance, mais
possibilité de s’enrichir mutuellement. Où l’intérêt des autres ne soit pas
toujours perçu comme empiétant mon intérêt personnel, mais comme ouverture à
des dimensions nouvelles.
Le changement de style
suppose, avant tout, un changement de regard. De même que le style d’une œuvre d’art renvoi à la cohérence de
l’œuvre plutôt qu’à ses formes particulières, le style de vie renvoi à ce qui
donne la cohérence à la vie, plutôt qu’à ses pratiques concrètes. Le style sollicite notre capacité de
perception, avant notre capacité d’utilisation. Le style révèle du sens, plutôt
que de l’efficacité. Du sens en termes de sensibilité et de finalité. Le
développement durable nous invite à penser un style de vie où l’on sent qu’il fait bon vivre et ou l’on sent que la
vie vaut la peine d’être vécue. Un style de vie qui donne envie de vivre.
Le développement durable nous donne aujourd’hui l’occasion de revisiter notre représentation de la vie
bonne, de la vie désirée, de la vie
souhaitée. C’est par ce biais que la résonance avec notre foi chrétienne
devient très forte. Je dirai que le développement durable constitue une chance pour notre foi chrétienne :
Une chance d’une part parce qu’il renvoie à des questions
essentielles de la vie humaine. Les menaces qui pèsent aujourd’hui sur les
conditions matérielles de la vie nous font prendre conscience d’autres
dimensions de la vie qui, dans nos sociétés modernes, ont été peut être un peu
sous - évaluées (comme la dimension spirituelle, mais surtout comme la dimension
relationnelle). Nous avons aujourd’hui
l’occasion de redonner de l’épaisseur à la vie et pas seulement de chercher
à l’élargir physiquement. Nous sommes aujourd’hui confrontés à une question de
vie ou de mort. Il ne faudrait pas réduire cela uniquement à une approche
instrumentale, ni physique. C’est donc une chance
pour revisiter notre expérience de foi, pour interroger notre espérance, pour
repenser le rapport entre foi et vie, pour trouver une nouvelle cohérence entre
connaissance et sagesse au sens biblique du terme.
D’autre part, le
développement durable est une chance
pour nous aussi Chrétiens, accusés d’avoir réagit tardivement face à cette
menace majeure qui pèse aujourd’hui sur notre planète. Et, plus encore avoir
soutenu et cautionné l’exploitation de la nature, car, comme nous le savons
bien, nous sommes appelés dans le livre de la Genèse, à dominer la terre !
Je pense que cette accusation constitue une
chance pour nous interroger sur notre rapport à la vérité et sur notre manière
d’être présent dans le monde. Nous nous sentons habités d’une Bonne
Nouvelle que nous voudrions transmettre au monde. Mais nous avons peut – être
trop limité cette bonne nouvelle à une déclaration de principe, ou à une liste
de valeurs à défendre en privilégiant parfois la forme doctrinaire qu’elle a
prise au cours de l’histoire. Nous avons aujourd’hui la chance de retrouver le
sens dynamique, relationnel, vital
de la Bonne Nouvelle définie plutôt que
par une vérité connue d’avance que par une vérité toujours à découvrir à
travers et en dialogue avec le monde. Une Bonne Nouvelle qui ne nous
appartient pas, que nous ne possédons pas, mais qui se révèle à travers toute
parole capable de susciter la vie là où la mort semble l’emporter. Ce retard,
dont on nous accuse, nous déplace du centre et nous situe autrement face au
monde, et au milieu de ce monde. Nous avons aujourd’hui l’occasion de penser
notre présence chrétienne dans le monde, comme une manière particulière de l’habiter, en dialogue avec autrui, plutôt
qu’en transmetteurs d’une vérité toute faite. Je crois qu’à travers cette
présence se révèle quelque chose de fondamental de notre être Chrétien, quelque
chose qui se joue dans la relation, plutôt que dans les principes, dans la
marche, plutôt que dans l’arrivée, dans le dialogue, plutôt que dans la
transmission.
Le développement durable, une double
chance pour notre foi chrétienne qui nous interroge et nous décentre. Je
voudrais maintenant décliner cette chance en trois dimensions qui me semblent
être des enjeux essentiels liés à la problématique du développement durable et
qui ouvrent des espaces pour penser une manière particulière d’être présent au
monde en tant que Chrétiens. Ces trois dimensions sont :
-
1°
La représentation de l’avenir.
-
2°
La représentation de l’humain.
-
3°
La représentation de la transcendance.
1° LA
REPRÉSENTATION DE L’AVENIR :
Le
développement durable met en cause notre
idée de l’avenir. Les risques environnementaux auxquels nous sommes
aujourd’hui confrontés transforment l’avenir en menace de mort. Si nous continuons à produire et à
consommer, à nous déplacer et à nous développer comme nous le faisons
aujourd’hui, c’est sûr, nous allons
droit au mur. Nous condamnons à mort les générations futures.
Face à cet horizon de mort, comment dire la
vie ? Au milieu des menaces qui nous tombent de partout, comment entendre
et faire entendre une promesse. Devant le discours fataliste dominant, comment
parler de "nouveaux possibles" ? Comment dire la vie face à la mort assurée, sans être taxé d’angélique
et d’idyllique. Je crois que nous sommes ici renvoyés aux fondements –
mêmes de notre foi Chrétienne. Car nous nous trouvons aujourd’hui face à des
limites qui bloquent notre avenir. Or la limite est sans doute une des
expériences les plus humaines qu’il puisse y avoir. Nous sommes tout au long de la vie, confrontés à des limites ;
difficultés pour réaliser nos projets, des échecs, des pertes de capacité.
Face à la
limite, nous avons deux attitudes possibles :
-
Soit
une approche négative de la limite
qui regarde surtout ce qu’elle empêche, ce qu’elle entrave, ce qu’elle bloque.
-
Soit
une approche positive qui essaie de
voir ce qu’elle rende possible, ce qu’elle met en mouvement, ce qu’elle libère.
Dans le premier cas, nous
avons la limite par le moins, dans
le deuxième, la limite par le plus.
Face aux limites environnementales auxquelles nous sommes aujourd’hui
confrontées, de nombreuses voix
s’élèvent en faveur du moins : moins de consommation, moins de
production, moins de croissance, moins de mobilité. Mais s’agit-il surtout de
freiner la marche pour pouvoir durer plus longtemps ? Ces limites nous
donnent aujourd’hui la possibilité de penser nos modes de développement d’une
manière radicalement nouvelle. Si nous focalisons l’attention uniquement dans
le moins, c’est-à-dire dans ce que nous avons à réduire et à perdre, ceci
signifie que nous croyions qu’il y a un seul modèle de développement possible
et qu’il s’agit de le ralentir pour le faire durer. Mettre l’accent uniquement dans le moins signifie qu’il n’y a pas
d’avenir nouveau devant nous, juste du déjà connu qu’il faut faire durer.
Est ce que les limites auxquelles nous sommes confrontées aujourd’hui nous
permettent d’imaginer un avenir différent. Est ce qu’elles libèrent des
capacités nouvelles ? Est ce qu’elles nous permettent de dire autrement la
vie et ce qui fait vivre ?
Je
crois qu’il existe aujourd’hui une multiplicité d’initiatives liées au
développement durable qui relèvent des
différents plus qu’on pourrait gagner avec un mode de vie différent : Moins
de rapidité, mais plus de relations. Moins de mobilité, mais plus
d’enracinement. Moins de productivité, mais plus de proximité. Ces
initiatives multiples disent la vie
autrement à travers l’attente et la surprise, plutôt qu’à travers
l’immédiateté et le contrôle. À travers la liberté conçue comme responsabilité
partagée, plutôt que la liberté comme indépendance. À travers la manière d’être
présent et d’habiter l’espace, plutôt qu’à travers la mobilité permanente. Ces
initiatives évoquent une autre vie
possible, mais je crois que ce qui nous manque, c’est des mots pour dire ce
plus, des mots qui dessinent une nouvelle représentation de l’avenir, des mots
qui définissent cette nouvelle conception de la vie, des mots pour dire la
terre promise quand nous ne voyions que la terre dégradée et épuisée. Je crois
que des mots comme frugalité, sobriété, ascèse ou sacrifice, que nous
employions souvent dans le domaine religieux,
pour dire que l’essentiel de la vie n’est pas dans la
consommation, ou dans l’accès aux biens, disent encore le moins plutôt que le
plus.
Comment nommer le plus qui est en jeu ? Non pas pour nier le moins,
car la perte sera inévitable. Rien de
nouveau ne peut naître si on ne lui fait pas de la place. Mais c’est le
fait de croire qu’il y a un nouveau possible devant nous, même si nous ne
connaissons pas lequel. Un nouveau qui met la perte dans une dynamique créative
et positive, qui fait de la traversée du désert une marche vers la terre
promise.
Le développement durable
nous invite à revisiter notre
représentation de l’avenir. Comment transformer la menace en
promesse ? La limite au nouveau possible ? Il nous faut développer
une étique de la limite. Or l’étique de la limite résonne très fortement avec
ce qui constitue l’un des principaux mystères de notre foi chrétienne : la
résurrection. Car la résurrection n’est
pas tellement la vie après la mort ou la vie contre la mort, mais plutôt la vie
qui traverse la mort. La vie qui se fraie passage et qui émerge là où on ne
l’attend pas. Et, en ce sens la résurrection renvoie à une expérience
profondément humaine, voire la plus humaine qui puisse exister. Celle de
l’échec qui ouvre au radicalement nouveau, celle de la limite qui ouvre une
capacité nouvelle. Celle du vide qui se met à désirer la vie.
La 2° dimension qui est au
cœur du développement durable et qui interpelle notre foi chrétienne concerne
la représentation de l’humain.
2° LA
REPRÉSENTATION DE L’HUMAIN :
Les dégâts et les déséquilibres naturels auxquels nous sommes
aujourd’hui confrontés sont, en grande
partie conséquence de l’activité humaine. L’homme apparaît ainsi désigné
comme prédateur, ayant établi une relation exclusivement instrumentale avec la
nature. En la considérant uniquement comme facteur de production, comme
ressource à exploiter et donc, comme un objet à dominer. Cette représentation de l’homme comme prédateur
a souvent été associée au commandement du livre de la genèse de commander la
terre, créant parfois une certaine culpabilité chez les Chrétiens par rapport
aux effets néfastes produits par une exploitation exacerbée de la nature.
Pourtant cet appel de dominer la terre
s’inscrit bien dans un souci de désacralisation de la nature et de non -
confusion entre Dieu et les phénomènes naturels. Il faut prendre ce texte
dans son contexte et surtout en lien avec le 2° récit de la création qui invite
l’homme à cultiver et garder la terre. Face à cet homme, vu surtout comme
prédateur, d’autres représentations se
dressent :
- Parfois on voit revenir le risque de sacralisation de la nature quand
le respect de son équilibre est exigé, même au détriment du respect de
l’humain. L’homme passe ici de dominateur à dominé. Or, il s’agit toujours
d’une relation de domination entre l’homme et la nature ; Dans l’instrumentalisation,
c’est l’homme qui domine la nature, dans la sacralisation, c’est la nature qui
domine l’homme. Mais pouvons - nous penser l’homme autrement
qu’à travers une relation de domination ?
- D’autres représentations font
avancer l’image de l’homme réparateur ou de l’homme gérant. Derrière l’idée de réparation, il y a sous-jacente
la représentation de l’homme prédateur ; car il doit rétablir ce qu’il a
saccagé et dégradé. Or la réparation est
proche aussi de l’idée de sauvegarde. Dans les deux cas, la mission de
l’homme est celle de préserver ce qui a été crée. L’homme apparaît alors comme
gardien de la création. Mais dans le deuxième récit de la création, Dieu appelle l’homme pas seulement à garder
mais également à cultiver la terre. De ce fait l’homme n’est pas considéré
seulement comme gardien, mais également
co-créateur. Il ne s’agit pas uniquement de préserver ce qui a été crée
mais également de le faire fructifier. La création n’a pas été achevée, l’homme
devient également responsable de la continuer. Cette idée de l’homme
co-créateur permet de penser une relation entre l’homme et la nature autre
qu’une relation de domination. Une
relation qu’on pourrait qualifier d’alliance, pour utiliser un terme à
forte connotation biblique. La notion d’alliance résonne fortement avec la
représentation de l’homme comme co-créateur. Car l’alliance suppose la
coresponsabilité dans un projet commun, l’interdépendance des partenaires, la
relation de confiance pour prendre des risques ensemble. L’alliance permet ainsi de penser le rapport entre l’homme et la nature
autrement qu’à travers une relation de domination ou de simple sauvegarde. Il
s’agit de créer ensemble en se respectant mutuellement, il s’agit de devenir
ensemble une source de vie. De ce fait, la notion d’alliance nous aide aussi à
repenser la relation entre les hommes et pas seulement entre l’homme et la nature. Penser le
développement durable sous le mode de l’alliance, donne au concept une
ouverture et une dynamique radicale. La durabilité recherchée devient création
d’un nouveau possible, plutôt que comme prolongation de ce qui existe déjà. Sa
nouveauté réside beaucoup plus dans le type de relations tissées que dans les
conditions matérielles assurées. Avec
l’alliance c’est la dimension relationnelle de la vie qui est privilégiée.
L’homme conçu comme co-créateur est capable de faire alliance avec la nature et
avec autrui permet également de visiter quelques principes fondamentaux de la
pensée sociale de l’église qui sont, par ailleurs souvent évoqués en parlant du
développement durable, comme la destination
universelle des biens et l’option préférentielle pour les plus pauvres. La
destination universelle des biens ne devrait pas se limiter à un principe de
redistribution fondée sur le droit de tout homme à accéder aux biens
nécessaires pour vivre, mais il devrait s’élargir au droit de tout homme à devenir créateur et à participer à un
projet commun. La vie ne relève ainsi que plus seulement de la capacité
d’accessibilité, mais plus fondamentalement de la capacité créative et
relationnelle. Ce qu’il faudrait
chercher, c’est que tout homme puisse être reconnu comme créateur, comme
apportant quelque chose de propre à un projet d’ensemble et pas seulement qu’il
puisse accéder aux biens nécessaires pour vivre. De même, dans l’option
préférentielle pour les plus pauvres, C’est la représentation du pauvre qui
demanderait à être revisitée. Considérer
le pauvre comme co-créateur et capable de faire alliance, suppose de
chercher ses potentialités plutôt que ses manques, chercher ce qu’on a à lui
demander pour faire projet avec lui, plutôt que ce qu’on a à lui donner. C’est
la notion même de solidarité qui est
ainsi à revisiter. Le développement durable pose donc la question
fondamentale de la représentation de l’humain. L’idée d’alliance nous permet de
revaloriser sa capacité relationnelle et créative au - delà de sa seule
capacité d’accès. Enfin notre
représentation de la transcendance.
3° LA
REPRÉSENTATION DE LA TRANSCENDANCE:
Nous
vivons dans un monde où les catastrophes naturelles nous confrontent
plus que jamais à l’emprise de l’imprévisible. Et, en même temps, nous
disposons plus que jamais des moyens pour
maîtriser, pour contrôler pour nous sécuriser face aux imprévus. Comment dire Dieu entre la représentation
d’une transcendance qui fait peur et qui provoque la mort et le déni de toute
transcendance ? Nous avons peut-être là une chance pour dire Dieu
d’une manière nouvelle. Un Dieu qui nous permet de faire à la fois l’expérience
de la maîtrise et de la dé-maîtrise, de l’engagement et du détachement, de la
responsabilité et du lâcher – prise. Un
Dieu qui est à la fois Dieu de l’alliance et de la promesse. C’est-à-dire un Dieu qui nous rend responsable
de notre avenir en faisant alliance avec nous, et qui, en même temps nous
promet, sans conditions, qu’un avenir meilleur est toujours devant nous. Un
Dieu qui se fait passage entre le maîtrisable et l’inexplicable entre ce qui
sort de nos mains et qui à la fois nous dépasse. Un Dieu de l’entre deux qui
déplace et décentre et qui se révèle à partir de ce radicalement nouveau qui
émerge quand on se laisse déplacer pour construire ensemble. Cette
représentation de la transcendance nous invite à reconsidérer dans la théologie
de la création l’acte créateur, plutôt que la création elle – même ! Un
acte qui consiste à séparer ce qui avait été confondu, pour trouver une
nouvelle cohérence plutôt qu’à fabriquer ce qui n’existait pas comme le raconte
bien le livre de la genèse. Un acte qui a autant besoin du 7° jour de repos que
des 6 premiers jours de travail pour que la création ait du sens.
Voilà
des pistes intéressantes pour penser aujourd’hui le développement durable comme création
d’un nouveau possible où il s’agirait beaucoup plus à faire projet ensemble
autrement que trouver des solutions miracles à appliquer et à retrouver des
équilibres et des valeurs que nous avions sûrement un peu trop oubliées.
Travailler, mais aussi s’avoir s’arrêter ; faire vite, mais aussi savoir
perdre du temps ; contrôler, mais aussi laisser de la place pour la
surprise.
En
guise de conclusion, je dirai que le développement
durable apparaît comme un vaste
programme avec des défis majeurs : Celui de penser une pédagogie du choix, une éthique de la limite et une
théologie de l’acte créateur. Ces défis constituent une chance pour
revisiter notre manière d’être présent dans le monde en temps que Chrétiens.
Une chance pour développer une nouvelle manière d’habiter le monde et de parler
de l’avenir de l’humain et de la transcendance. Une chance pour dessiner avec
toutes les femmes et les hommes de la planète un style de vie qui soit fondé
sur l’alliance et porteur de promesses.
QUESTIONS :
Les Catholiques ont souvent eu une attitude de déni vis-à-vis de tous
ces problèmes environnementaux. Pourquoi ? Lien entre explosion
démographique et problèmes environnementaux. Vivre ensemble et migration,
transferts de population du sud vers le Nord. Contrôle et régulation des
naissances, quelles méthodes applicables et efficaces ?
Les protestants on eu une attitude plus pro - active que les catholiques au
niveau du développement durable. Mais il ne faut pas rester dans cette
attitude de culpabilité, de pourquoi nous sommes où nous avons été plus en
retard que les autres. Aujourd’hui, nous sommes là - dedans. Parmi les
personnes qui se sont engagées depuis bien longtemps sur ces questions de
développement durable, il y a plein de Catholiques qui ne disaient pas qu’ils
le faisaient en tant que tel. Il faut déplacer la question. Il faut sortir de
la culpabilisation du pourquoi nous n’avons pas été les premiers.
Aujourd’hui nous avons eu la chance de
ne pas avoir été les premiers, cela nous déplace, cela nous décentre. Cela nous
oblige à nous situer autrement dans le monde. Cela nous encourage à repenser
d’une manière nouvelle notre présence et manière d’être au monde en dialogue
avec lui et non pas comme ceux qui portent la Bonne Nouvelle avant les
autres. L’encyclique Populorum
Progressio est née de tout un travail en amont et à la base.
Pour la question du vivre ensemble et des migrations, je
pense qu’il faut créer des espaces de débat au niveau local, national et
international. Le vivre ensemble ne se
décrète pas, il ne se décide pas, il se prépare. Il se précède surtout d’un
débat politique. La question de la migration est une question clé dans notre
monde, mais pour trouver des solutions à ces problèmes, il faut créer des
espaces de débat public au niveau national et international.
La question de la régulation des naissances révèle un
courant de pensée qui fait passer l’idée que nous sommes trop nombreux sur
terre. Je pense qu’il faut faire
attention aux problèmes de la démographie mondiale, mais aujourd’hui, je pense,
que par rapport aux autres problèmes
évoqués, ce n’est pas le problème premier.
Pour la parole de l’Église
au sujet de la régulation des naissances, il ne faut pas confondre les
questions. Si l’Église a à revoir sa parole au sujet de la régulation des
naissances, ce n’est pas parce qu’il faut diminuer le nombre de personnes sur
la planète. S’il faut revoir ce discours, c’est d’un point de vue
éthique ; voir que la solution ne doit pas passer par des normes rigides,
mais par une éthique individuelle en cohérence avec certaines valeurs.
Notion
d’alliance : Deutéronome ; choisis entre la vie et la mort. Contrat
naturel, mais qui va le signer en face ? Est ce que la co-création ne peut
pas devenir une absence de
limites ? Jusqu’où peut aller la co-création ? Est ce que la
co-création autorise nécessairement les Organismes Génétiquement Modifiés, la
manipulation génétique ? Concrètement comment créer un nouveau style de
vie ? Comment peut – on être solidaire avec des personnes lointaines,
alors que nous avons tant de mal à être solidaire avec notre propre
voisin ?Comment passer du style de vie du chantier commun à la gestion du
chantier politique ?
Un commentaire du texte du
deutéronome signale choisis entre la vie
et la mort, choisis la vie afin que tu vives. Henri Atlon signale, dans un
commentaire qu’on peut choisir la vie et mourir. On n’a jamais d’un côté la vie et de l’autre la mort, il y a toujours
la vie et la mort mêlées. Nous sommes donc en face de choix dans lesquels
nous ne savons jamais d’avance où est le bien, où est le mal où est la bonne
solution où est la moins bonne solution. La vie et la mort sont complètement
imbriquées et les solutions vont être porteuses de vie différentes selon les
situations.
La question de l’alliance du contrat :qui le signe ? Le type
d’alliance avec la nature et entre les humains est différent. Il serait
intéressant de creuser la différence entre alliance et contrat. Dans le contrat
entre humain ou le contrat avec la nature, il y a toujours quelque chose qui
est l’ordre de se laisser préserver des risques, que l’autre peut me faire
encourir. Dans le contrat, on se
préserve mutuellement des risques. Tandis que dans l’alliance, il y a plutôt
le fait de prendre des risques ensemble. Du moment qu’il s’agit de
prendre des risques ensemble on ne peut rien signer. Vous pouvez signer un
contrat d’assurance car vous pouvez savoir à l’avance de quels risques vous
vous préservez, mais quand il s’agit de prendre des risques ensemble, cela
suppose d’accueillir l’imprévisible, l’incertitude. Là, il n’y aura rien à
signer ni avec la nature, ni avec les hommes. Dans l’alliance, il s’agit de
voir dans quelle manière réciproque on est capable de se mettre ensemble pour
produire de la vie.
La co-création, absence de limites ? la co-création, cela ne
veut pas dire qu’on peut tout faire ! J’ai voulu différencier la notion de
co-création de celle de sauvegarde. La notion de sauvegarde peut uniquement
induire à l’esprit que ce qu’il faut c’est uniquement préserver pour que ça
dure. Je pense que l’enjeu aujourd’hui,
c’est comment on crée autrement ! Du moment qu’on crée en respectant
les équilibres de la nature et humains, on ne peut pas faire n’importe
quoi ! Mais, il ne faut pas sous prétexte qu’il y a des risques ne rien
faire ! Il faut faire et inventer de nouvelles manière de faire, de créer
et, évidemment, il va falloir mettre des limites ! Mais ces limites sont à
décider et définir en concertation, ensemble.
Solidarité du prochain et du
lointain ? est ce possible de combiner ces deux solidarités. Laurence
Tubiana a beaucoup insisté sur le lien
entre solidarité internationale et solidarité locale. Un des grands enjeux
du développement durable est de trouver des cohérences nouvelles et des
articulations nouvelles entre notre vie totalement locale et quotidienne et les
implications que cela a au niveau international. Aujourd’hui, il faut penser
tout cela ensemble. Nous sommes devenus aujourd’hui complètement
interdépendants, nos modes de vie sont complètement interdépendants.
Pour moi, la dimension politique est sous – jacente à
la recherche d’un nouveau style de vie. Cela passe par des choix
collectifs, des débats publics. C’est là que se situe la dimension politique.
Cela se traduit par des espaces, que nous allons nous donner pour faire des
choix ensemble.
Que
pouvons – nous faire concrètement ? Il y a des gestes individuels, mais il
y a aussi tout l’engagement politique autour par exemple des Agendas 21. Les agendas 21 sont des
lieux où se mettent ensemble des outils, des programmes en faveur du
développement durable. Là il y a des choses très concrètes ; par exemple
des programmes de déplacement qui permettent d’utiliser moins la voiture, des
programmes pour les tris des déchets, des choses qui touchent la vie de tous
les jours, mais la vie collective. Plutôt que de chercher ce qu’on peut faire
individuellement, il peut être bien de s’intéresser à ce qui se fait au niveau
local.
La parole
biblique dominez et cultivez la terre. Qu’est ce que l’homme est amené à
dominer ? L’homme n’est-il pas en grande partie responsable du gaspillage
des matières premières ? Comment
comprendre « cultivez la terre » dans un contexte de limitation des
ressources ? En quoi cette parole a-t’elle un impact sur notre relation au
monde animal ?
Ne sommes nous
pas à l’aube d’un troisième millénaire différent avec un surcroît d’être sur l’avoir ?
Un surcroît de convivialité ? Dans ce cadre quel serait le rôle des
chrétiens ? N’avons nous pas un rôle spécial à jouer dans cette nouvelle
aire qui s’ouvre ?
Dominez la
terre.
C’est vrai que ce commandement de dominer la terre a souvent été associé à
l’exploitation des ressources et au gaspillage. Mais je pense qu’il faut situer
cette parole dans son contexte. Dans le texte biblique, il est très clair que dominer la terre, la soumettre c’est pour
ne pas la confondre avec Dieu, pour ne pas la sacraliser. Dans la théologie
chrétienne, Dieu ne se confond pas avec ses manifestations naturelles. Ainsi la
différence entre la nature et Dieu est soulignée, il y a comme une médiation
entre Dieu et l’homme. Dieu ne se manifeste pas d’une manière directe à travers
des manifestations naturelles. Cette idée de dominer la terre a été associée à
la culture du développement industriel, de réduire la terre uniquement à une
matière première à un moyen de production. Il faut sortir de la culpabilisation
et ne pas attribuer à ce texte une intention qu’il n’a pas. À l’époque où il a
été écrit ce texte a un autre objectif. Mettons cette parole en tension avec la
nécessité de cultiver la terre et la notion d’alliance et de la promesse.
Plus d’être, plus de convivialité, plutôt
que plus d’avoir. Voilà des mots qui disent le plus plutôt que le moins. Ce
qui est en question c’est comment retrouver cette dimension relationnelle de la
vie qu’on a laissé de côté cela va permettre de retrouver une nouvelle qualité
de vie. Aujourd’hui nous avons l’occasion de renouveler notre conception de ce
que nous disons la vie bonne. Est ce que
la qualité de vie, c’est uniquement la quantité de biens auxquels nous
accédons ? Est ce que la qualité de vie ne doit pas plutôt se définir en fonction
de tout ce qui nous fait des humains ? De quoi avons-nous besoin pour
montrer que notre vie vaut la peine, que notre vie a du sens, que notre vie ne
se réduit pas uniquement à l’accès à l’avoir.
De la crainte
à l’espoir. De la prise du conscience voire du doute à une démarche de foi. Un
certain malaise devant toute cette problématique :
-
Rien dans l’écriture nous
dit que la terre soit éternelle
-
Comment penser la providence
et le développement durable ?
-
Les Chrétiens à la remorque
des idées modernes ?
Les Chrétiens
n’ont-ils pas à donner un message d’espérance ? N’est ce pas cette idée
d’espérance qui devrait être centrale pour nous ?
Helena propose non seulement
de regarder la pensée sociale de l’Église pour les questions sociales, mais
aussi de regarder la bible.
Est ce
que les Chrétiens s’accrochent à une question à la mode ; le développement
durable ? Je ne le pense pas. Pour moi, la question du développement durable est très importante
pour toute l’humanité. C’est aussi une occasion et une chance unique de
repenser notre foi Chrétienne. Aujourd’hui cela touche des questions
essentielles de notre vie humaine et de notre être chrétien, en particulier
notre expérience de l’espérance.
Comment penser la représentation de
l’avenir ? La représentation de l’avenir qui circule autour du
développement durable est une représentation très négative. Nous, chrétiens,
sommes –nous capable de penser, de dire d’une autre manière l’avenir ?
Tout en étant très conscients et pas du tout naïfs de la gravité des problèmes.
Est ce que, à travers ces problèmes nous sommes capables d’entendre une
promesse ? De croire que, devant nous il y a la possibilité d’un avenir
meilleur, de nouveaux possibles meilleurs, qui est dans notre main, mais qui
aussi nous dépasse ? Est ce que nous le croyions, c’est ce qui va nous
faire le mettre à l’œuvre. Nous ne savons pas quelle forme cela va prendre. Ce
qu’il faut c’est savoir si nous le croyions pour nous mettre dans la marche.
Quand Abraham s’est mis en marche vers la terre promise, il ne savait pas où
était cette terre promise, il ne savait pas ce qui allait arriver ! Il
s’est mis en marche. Ce qui nous manque c’est cela, on veut savoir quel est le
modèle et la solution finale à laquelle on va arriver, mais je pense qu’aujourd’hui
nous sommes invités à risquer et à nous mettre à la recherche de ce nouveau
mode de vie, de ces nouveaux styles de vie, modes de développement qui vont
être porteurs d’une vie meilleure pour tous et toutes.
Le décentrement que tu nous
invite à prendre pour donner de
l’épaisseur à notre vie est une chance
pour visiter notre représentation de la responsabilité de l’homme, de tout
homme dans la création. Helena nous invite à reconvertir notre représentation de la solidarité dans le faire
alliance qui n’est pas un contrat assurance tous risques. Tu nous invite à transcender notre représentation de Dieu,
pour dire l’entre deux d’une espérance, une promesse. « L’avenir tu n’as pas à le
prévoir, tu as à le permettre » nous dit Saint Exupéry. Choisis la
vie afin que tu vives ! c’est le message d’Helena.