LA PREUVE EST FAITE, LA DETTE DU TIERS-MONDE EST EFFAÇABLE,
Point
de vue Damien Millet et Eric Toussaint(1)
LE MONDE, 20 MARS 08
Depuis août 2007, les banques nord-américaines et
européennes traversent une crise très sévère, en passe de s'étendre au système
économique néolibéral dans son ensemble. Le
montant actuel des dépréciations d'actifs auxquelles elles ont dû
procéder dépasse 200 milliards de dollars (
127,4 milliards d'euros). Selon les experts les plus chevronnés, la
facture dépassera 1 000 milliards de dollars. Aux Etats-Unis, 84
sociétés de crédits hypothécaires ont fait faillite ou cessé leur activité
entre le 1er janvier et le 17 août 2007, contre seulement 17 sur toute l'année
2006. En Allemagne, la banque IKB et l'institut public SachsenLB ont été sauvés
d'extrême justesse. L'Angleterre a dû nationaliser la banque Northern Rock en
faillite. Le fonds Carlyle Capital Corporation, proche du clan Bush, vient de
s'effondrer : ses dettes représentaient 32 fois ses fonds propres. Quant à la prestigieuse
banque américaine Bear Stearns, elle vient d'appeler à l'aide la Réserve
fédérale des Etats-Unis pour obtenir un financement d'urgence ; elle sera
rachetée par la JP Morgan Chase pour une bouchée de pain. Ainsi, plusieurs
segments du marché de la dette sont en train de s'effondrer et entraînent dans
leurs déboires de puissantes banques et les fonds d'investissement (hedge
funds) qui les avaient créés. Le
sauvetage
de ces institutions financières privées est réalisé grâce à l'intervention
massive des pouvoirs publics.
Une
question se pose donc :
pourquoi les
banques, qui aujourd'hui n'hésitent pas à effacer des dettes douteuses par
dizaines de milliards de dollars, ont-elles toujours refusé d'annuler les
créances des pays en développement ? Elles font la démonstration que c'est
possible et tout à fait nécessaire. Rappelons qu'à l'origine des dettes
actuelles réclamées par les banques à ces pays, on trouve des dictatures
criminelles, des régimes corrompus, des dirigeants fidèles aux grandes puissances.
Les grandes banques ont prêté sans compter à des régimes aussi peu
recommandables que ceux de Mobutu au Zaïre, de Suharto en Indonésie, des
dictatures latino-américaines des années 1970-1980, sans oublier le régime
d'apartheid en Afrique du Sud.
Comment peuvent-elles continuer
d'infliger le joug de la dette à des peuples qui ont souffert de régimes
dictatoriaux qu'elles ont elles-mêmes financés ?
Sur le plan juridique, de nombreuses dettes odieuses figurent dans leurs livres
de comptes et n'ont pas à être remboursées. Mais les banques continuent
d'exiger leurs remboursements. Rappelons également que la crise de la dette du
tiers-monde a été provoquée en 1982 par la hausse brutale et unilatérale des
taux d'intérêts décidée par la Fed.
Auparavant
les banques privées avaient prêté à tour de bras à taux variable à des pays
déjà surendettés, finalement incapables de faire face. L'histoire se répète,
mais au Nord cette fois, et d'une manière spécifique : les ménages surendettés
des Etats-Unis sont devenus incapables de rembourser leur emprunt hypothécaire
à taux variable, car la bulle de l'immobilier a éclaté. Les effacements de
dette que les banques réalisent donnent raison à tous ceux qui revendiquent une
annulation de la dette des pays en développement : cette dette publique du
tiers-monde envers les banques internationales atteignait 181,9 milliards de
dollars en 2006, soit un montant inférieur à ce qui vient d'être effacé en
quelques mois...
Les
grandes banques privées ont triplement
fauté :
-
1° Elles ont construit de
désastreux montages de dette privée qui ont conduit à la
catastrophe actuelle.
-
2° Elles ont
prêté à des dictatures et obligé les gouvernements démocratiques qui
leur ont succédé à rembourser jusqu'au dernier centime cette dette odieuse
;
-
3° Elles
refusent
d'annuler la dette du tiers-monde, alors que son remboursement implique une
détérioration des conditions de vie des populations.
Il
faut donc
exiger qu'elles rendent des
comptes. Les gouvernements des pays du Sud doivent réaliser des audits de
leur dette, comme le fait l'Equateur aujourd'hui, et répudier toutes leurs
créances odieuses et illégitimes. Les banquiers leur démontrent que c'est
possible. Il s'agira du premier pas pour rendre à la finance le rôle qui lui
revient, celui d'outil au service de l'être humain. De tous les êtres humains.
Article
paru dans l'édition du 21.03.08