Justice et Paix : FINANCES
- Revenus , Paradis fiscaux...



DOSSIER « LIBÉRATION » SUR LES PARADIS FISCAUX


1° RETORSION        Éditorial(1) Laurent joffrin 6 mars 2008

On ne peut rien faire contre les paradis fiscaux. Telle est l’idée reçue - et commode - qui circule dans l’establishment financier mondial. Pensez donc ! L’argent, de nos jours, circule sur un simple clic de souris, les frontières sont ouvertes aux grands vents et les gouvernements des pays concernés - le plus souvent des Etats d’opérette - sont souverains. Que voulez-vous faire ?

Le gouvernement de la république fédérale d’Allemagne, dirigé par une conservatrice bon teint, partisane s’il en est de l’économie de marché, vient de démontrer le contraire. Secouées par le scandale fiscal qui touche leur classe dirigeante, les autorités allemandes ont menacé de quelques mesures de rétorsion toutes simples le petit Liechtenstein, qui s’est retrouvé dans l’obligation de coopérer. Ces concessions restent limitées. Elles n’en sont pas moins réelles. Et obligeront en tout cas les fortunes volatiles à aller beaucoup plus loin et à organiser des montages nettement plus compliqués pour se soustraire à la loi fiscale commune. D’une prudence coupable en la
matière, l’Europe ferait bien de méditer l’exemple allemand. Une volonté politique forte, affirmée à plusieurs, pourrait limiter, au moins sur le continent, cette plaie de la finance moderne, qui place les gouvernements légitimes sous la contrainte d’un dumping fiscal sauvage permanent et réduit d’autant leurs ressources budgétaires. Les grandes fortunes candidates au départ trouveront d’autres refuges ? Tant pis. Au moins seront-elles stigmatisées. On n’emporte pas son civisme à la semelle de ses souliers?

 2° Bercy remonte la filière Liechtenstein :Nicolas Cori, Muriel Gremillet, et Nathalie Versieux QUOTIDIEN : jeudi 6 mars 2008

Un peu plus d’un milliard d’euros placés dans une banque liée à la famille princière du Liechtenstein. Deux cents noms. Et selon nos informations, une soixantaine de comptes bancaires, dont certain atteignent plus de 150 millions d’euros. L’affaire de fraude fiscale qui fait trembler l’Allemagne depuis deux semaines devrait atteindre
d’ici peu les deux cents contribuables français qui ont placé leur argent dans la principauté, à la frontière de la Suisse et de l’Autriche. Hier, Eric Woerth, le ministre du Budget, a annoncé le déclenchement imminent de «contrôles fiscaux approfondis». Il
s’exprimait après avoir reçu Didier Migaud, le président socialiste de la commission des Finances de l’Assemblée nationale et Gilles Carrez, le rapporteur, venus voir la fameuse liste.

Pression. Tenus par le «secret fiscal», les deux parlementaires
refusent de donner le moindre nom, la moindre indication sur l’identité des fraudeurs potentiels. Mais manifestement, la consultation a été riche d’enseignements. Placer de l’argent du côté de Vaduz, la capitale de la petite principauté, semble avoir une vertu: échapper à l’impôt sur les successions. Sur la liste figurent des
personnes qui portent le même nom de famille, regroupées au sein d’Anstalt ou de Stiftung, ces établissements ou fondations locales permettant de masquer l’identité des vrais propriétaires de l’épargne déposée. Grands-parents, parents, petits-enfants auraient ainsi placé de l’argent pour se transmettre en toute discrétion le «petit» pécule
familial. Au-delà de sa portée symbolique, cette consultation est surtout destinée à mettre la pression sur Bercy. «Nous voulons savoir la fin de cette histoire, confie ainsi Migaud. Y compris si dans certains cas, des contribuables passent des transactions avec les services fiscaux. Le ministre sera tenu de nous le dire.»

L’affaire est partie d’un homme : Heinrich Kieber. Une taupe de 42
ans, salarié de la LGT Bank à Vaduz, entre avril 2001 et novembre
2002. Il avait déjà tenté de faire chanter la principauté en janvier
2003, en menaçant de communiquer à l’étranger le contenu d’un fichier
volé en 2002. Arrêté, et finalement relaxé sur la promesse de rendre
toutes les informations dérobées, Kieber se serait volatilisé, sans
renoncer à son projet. Selon la presse allemande, il aurait en
parallèle contacté les fiscs allemand, britannique et américain
. Avant de vendre ses informations au plus pressé et au plus offrant. Un  CD «de qualité exceptionnelle» a été acheté, en 2006, par l’équivalent allemand de la DST, pour 4,2 millions d?euros. Plus de 1 000 noms, dont 600 fortunes d’Allemagne, des sommités du show-biz, des sportifs, des patrons de grosses PME, voire quelques hommes politiques, figureraient sur le fichier. De leur côté, les autorités britanniques achètent au même Heinrich Kieber un fichier de moindre qualité (donc moins cher). C’est ce document qu’elles communiqueront au fisc français fin 2007. Mais il a fallu attendre que la justice allemande décide, le 15 février, de lancer au grand jour la traque contre ses fraudeurs pour réveiller d’un seul coup les capitales européennes.

«Accéléré». Le président de la commission des Finances, Didier Migaud,
veut maintenant montrer que le Parlement dispose d’un vrai pouvoir de
contrôle de l’exécutif. Car Bercy, en dépit de sa bonne volonté, semble avoir un peu traîné les pieds pour s’attaquer au décryptage de la liste. «Depuis que les services anglais nous ont transmis la liste, on travaille dessus, explique-t-on au ministère. Mais on a accéléré quand c’est vraiment sorti en Allemagne.» Le travail n’est, il est
vrai, pas aisé. Sur la liste figurent parfois des noms seuls, d’autres
comportent des dates de naissance et certains sont accompagnés de
commentaires de l’indic qui a vendu la liste. «On ne sait même pas si ces gens sont des contribuables français», note Bercy. Et le Liechtenstein fait preuve, pour le moins, de mauvaise volonté à coopérer. Le ministère du Budget a écrit à la représentation permanente du pays qui se trouve? en Suisse. Pas d’ambassade en France. Et pour l’instant, aucune réponse. D’où l’idée émise hier par Woerth de créer un «eurofisc», une sorte de super police fiscale européenne qui puisse permettre de mieux traquer les fraudeurs partout en Europe.

3° Difficile d’atteindre les paradis. Ils sont devenus indispensables à la finance mondiale.(2) NICOLAS CORI 6 mars 2008 :

En 1932, la France se passionne pour un scandale retentissant. La police a mis la main sur une liste de parlementaires, de généraux, de magistrats et d’évêques qui fraudent le fisc, en plaçant leur argent à la Banque commerciale de Bâle. La liste, rendue publique par un parlementaire, entraîne le lancement de poursuites et créé une crise diplomatique entre la France et la Suisse. Un épisode qui ressemble furieusement au conflit entre le Liechtenstein et l’Allemagne. Pour autant, les problématiques ne sont plus tout à fait les mêmes depuis 1932.

Quelle place dans l?économie ?
Les paradis fiscaux actuels trouvent leur origine au début du Xxe siècle, quand certains professionnels et particuliers découvrent qu’il est moins coûteux d’aller s’enregistrer dans d’autres pays. Depuis la fin des années 1960, avec le début de la mondialisation financière, le phénomène n’a fait que s’accroître, atteignant une ampleur inégalée.
Selon la Banque des règlements internationaux, la moitié des flux
financiers des banques internationales passent par les paradis fiscaux
, qu’ils en soient originaires ou destinataires. Autre statistique, citée par la CNUCED (3), un tiers des investissements directs à l’étranger des multinationales européennes passe par les territoires offshore, qui sont aussi le lieu où les trafiquants de toute sorte
ainsi que les fraudeurs au fisc peuvent placer leur argent en sécurité. Les statistiques manquent, mais certains évoquent le chiffre de 1 000 milliards d’euros d’argent sale circulant dans le monde.

Comment les combattre ?
Depuis la fin des années 1990, les pays occidentaux ont mené une grande offensive contre les paradis fiscaux. À l’origine, des motivations différentes : la lutte contre la criminalité, et notamment le terrorisme islamiste, les crises et les scandales financiers faisant apparaître le rôle des paradis fiscaux dans la manipulation
des comptes des entreprises, les questions de concurrence fiscale dommageable?
Les organismes internationaux (OCDE, Gafi, G7) dressent alors des listes noires, font pression contre certains Etats symboles.
En France, la mission conduite par les députés socialistes Vincent Peillon et Arnaud Montebourg déstabilise certains pays européens.

Collaborent-ils ?
Sous la pression, les paradis fiscaux, du moins européens, mettent fin à certaines de leurs pratiques les plus scandaleuses et acceptent une collaboration judiciaire accrue. Mais la stratégie dite de «shame and name» (désigner et dénoncer) montre rapidement ses limites. Les paradis fiscaux durcissent leur législation le temps de sortir des listes noires. Mais n’appliquent que très lâchement les réformes ou mettent en place d’autres mécanismes pour attirer les flux financiers mondiaux. Autre frein, le poids pris par les paradis dans l’économie des entreprises. Les multinationales recherchent de l’optimisation fiscale, devenue une source de revenu comme une autre, mais aussi de la discrétion, quand les législations imposent de plus en plus de
transparence. Et elles font pression pour que les centres offshore continuent d‘exister.

L’UE peut-elle agir seule ?
Dans cette lutte qui semble perdue d’avance, seule l’Europe continue à se battre. Sa directive de 2005 contre la fiscalité de l’épargne, qu impose une taxation aux pays de l’UE maintenant leur secret bancaire, a été un premier pas. La réflexion, ouverte mardi pour adapter cette directive, va aussi dans le même sens. Mais le Vieux Continent peut-il se permettre de jouer seul? Sur le terrain des paradis fiscaux, la concurrence joue à plein. Déjà, beaucoup évoquent de nouvelles destinations plus sûres pour cacher son argent : Macao, Singapour, Hongkong. Le problème semble être sans fin?

4° A Vaduz, calme de façade. Champion du PIB par habitant, le Liechtenstein veut préserver son système bancaire.(4) Envoyée spéciale à Vaduz Nathalie Versieux  6 mars 2008 :

Le temps est changeant au-dessus de Vaduz en ce début mars. La météo semble assortie à la politique? Un rayon de soleil illumine l’or des forsythias. En arrière - plan, de lourds nuages noirs assombrissent la forteresse moyenâgeuse de la famille princière qui surplombe la ville et la vallée depuis son rocher. La petite principauté a basculé dans
le scandale depuis que les enquêteurs allemands ont, le 15 février pénétré au domicile et au bureau de Klaus Zumwinkel, le patron démissionné depuis de la Deutsche Post, l’un des 600 contribuables allemands à figurer sur un fichier volé à la Liechtenstein Global
Trust Bank (LGT).

Fortune récente. «La colère se mêle à l’inquiétude», avoue, pensif, Paul Vogt, l’un des trois députés de l’opposition au parlement de Vaduz. Ce jour-là, le journal national consacre sa une à la manifestation d’une trentaine de militants étrangers d’Attac à Vaduz, venus protester contre les paradis fiscaux en Europe, et à la contre - manifestation «spontanée et pacifique» d’habitants en colère. «On ne sait pas encore quelles seront les répercussions de cette affaire sur l?économie nationale, regrette le député. Les gens ont peur de perdre leur confort social

Les Liechtensteinois ont de la marge : le PIB par habitant est le plus élevé du monde, à 110 000 euros par salariés et par an. Un professeur de lycée en fin de carrière gagne 7 000 euros par mois ; une bibliothécaire environ la moitié. La fortune du Liechtenstein est récente, et cela se sent. Mis à part le château princier, les fermes
et quelques églises, la quasi-totalité des bâtiments sont de construction moderne et semblent avoir été édifiés à la va-vite, sans souci architectural particulier.
Cet Etat de poche logé le long du Rhin entre la Suisse et l’Autriche a tourné le dos à la fin de la guerre à son statut de nain agricole pour devenir un poids lourd de la finance internationale, grâce à l’évasion fiscale et aux talents du «Saint inviolable», comme le nomme la Constitution. Le Prince Hans-Adam II, un habile expert financier a su édifier la richesse de son pays sur la base de sa fortune personnelle (estimée à 3 milliards d’euros) et de la LGT, propriété de la famille régnante et première banque du pays. Le Liechtenstein compte aujourd’hui 15 établissements bancaires, plus de 300 administrateurs de biens, 50 000 fondations et 20 000 sociétés boîtes aux lettres. Le tout pour 35 000 habitants. Grâce à une législation attractive, la banque et les services financiers emploient 14,3 % de la population active, et génèrent 30 % du PIB de 2,7 milliards de dollars.
Ni gare ni aéroport. En temps normal, les routes du pays sont sillonnées de limousines noires, immatriculées en Suisse ou en Allemagne. Le Liechtenstein ne compte ni gare ni aéroport et même le Prince se fait conduire en Autriche lorsqu’il doit prendre l’avion. Les limousines disparaissent brièvement dans les parkings souterrains
des banques de Vaduz avant de poursuivre leur route vers Saint-Moritz (Suisse) ou l’Italie. Vaduz ne compte qu’une poignée d’hôtels et guère plus de cafés ou restaurants. Il n’y a là ni casino ni boutique de luxe. Quelques bijoutiers et une salle d’exposition flambant neuve permettent aux épouses de passer le temps pendant que monsieur est reçu par son banquier. Dès que les banques baissant leurs rideaux de fer, les rues deviennent désertes. Le soir, la moitié des salariés retournent chez eux, en Autriche ou en Suisse.
Malgré, la chape de plomb qui s?est abattue sur le pays, quelques voix
évoquent timidement la nécessité de moderniser et rénover le système bancaire
, pour sauver ce qui peut encore l’être. Déjà, avant la crise du fichier volé à la LGT, la place bancaire du Liechtenstein était en perte de vitesse. «Le système des fondations au Liechtenstein, longtemps prisé des banques suisses pour gérer la fortune de leurs
clients, est sur le déclin depuis un moment déjà, estime un conseiller financier suisse. Les trusts anglo-saxons s’imposent de plus en plus comme la solution universelle. Quant aux fondations, les personnes fortunées préfèrent de plus en plus souvent celles du Panama à celles du Liechtenstein.
»
Même Klaus Zumwinkel envisageait de tourner le dos au Liechtenstein. Selon la presse nationale, le patron démissionné de la poste allemande songeait à expédier sa fortune vers Singapour? Selon des chiffres présentés hier par la LGT, la crise n’est cependant pas encore pour demain. Depuis le scandale, les clients n’auraient pour le moment retiré «que» 63,5 millions d’euros de la banque. «Une goutte d’eau», résume le prince Max von und zu Liechtenstein, le patron de l’institution, qui annonce pour 2007 un bond du bénéfice de 41 %, à 161,5 millions d’euros. «Nous gérons au total 65 milliards d?euros déposés par nos clients, essentiellement d’Allemagne, de Suisse et
d’Autriche.
»

Pouvoirs limités. Membre de l’Espace économique européen depuis 1995, le Liechtenstein a néanmoins de plus en plus de mal à résister à la pression de l’Union. «Il est inacceptable qu’un pays européen s’enrichisse au détriment des autres en encourageant l’évasion fiscale», s’étrangle-t-on à Berlin, au ministère des Finances. «Le processus de réformes est déjà engagé, et je maintiens que ce processus se poursuivra, a répondu le chef du gouvernement Otmar Hasler qu’Angela Merkel avait reçu à Berlin le 20 février. Mais personne ne peut nous demander de faire plus que la Suisse ou l’Autriche en matière de secret bancaire?»

Ses pouvoirs sont de toute façon limités, surtout depuis que le prince a fait passer en 2003 une réforme de la Constitution lui permettant de mettre son veto à tout texte voté par le Parlement. L’opposition, réduite à trois députés sur vingt-cinq, n’a guère de prise sur le pouvoir. «Il n’y a ici aucune tradition social-démocrate, ou verte», regrette Paul Vogt, réduit à concentrer son activité aux questions d’environnement. L’avenir de la finance se joue encore au Liechtenstein dans les murs moyenâgeux du Château.


3- Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement<

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