POUR QUE LE CORPS CESSE D’ETRE UN CHAMP DE BATAILLE
Jonathan Leclerc – 28 février 2008
Depuis 1996,
l’est de la République démocratique du Congo (RDC) est le théâtre d’un conflit
armé où « le corps des femmes est un champ de bataille ». Face aux
viols et à l’esclavage sexuel, des femmes congolaises se sont regroupées en
associations pour accompagner les victimes et faire entendre leurs voix.
«
Nous pensons que nous travaillons pour la
restauration de la justice, que nous aidons réellement les victimes et que nous
ne les considérons pas comme des objets pour mobiliser des fonds »,
tel est le message lancé par Julienne Lusenge et Émérite Tabisha Mongelwa lors
de leur visite au Québec en janvier. Invitées par la Coalition pour les droits
des femmes en situation de conflit, elles font la
promotion de la Campagne des femmes congolaises contre les violences
sexuelles en RDC.
Cette campagne
est un « cri d’alarme » né de la nécessité de renforcer l’efficacité
de la lutte contre les violences sexuelles. Elle vise à développer une
meilleure coordination de l’aide aux populations en s’assurant que l’argent se
rende aux victimes et que leurs besoins soient satisfaits. La campagne veut
répertorier les différentes initiatives sur le terrain et favoriser la diffusion
de l’information à tous les acteurs. La sensibilisation à l’étranger est
également un des objectifs de Julienne Lusenge et Émérite Tabisha Mongelwa.
Mais, surtout,
ces deux femmes congolaises exigent une reconnaissance totale par les ONGs
internationales et par les instances de l’ONU de l’importance du rôle des
associations locales. Trop souvent, les groupes congolais ne sont pas financés
et mis à l’écart au profit d’ONG étrangères, qui s’en vont rapidement lorsque
la situation s’envenime.
Finalement, en
exigeant une réforme du système juridique national, elles veulent
s’assurer que les auteurs de crimes de
violence sexuelle soient poursuivis en justice. Parce qu’il ne peut y avoir
la paix, sans une réelle justice et le renforcement des associations locales.
Des milliers de victimes par mois
Ce qui est
accablant, au-delà de la durée de ce conflit et des morts qu’il cause, c’est
l’intensité des violences sexuelles.
Ces crimes sont commis par les groupes armés non - étatiques et par les forces
de l’ordre congolaises. En octobre, le coordonnateur des secours d’urgence de
l’ONU, John Holmes, déclarait que plus de 32 000 cas avaient été enregistrés
depuis 2005 pour la seule province du Sud-Kivu, et il ne s’agit que de la
pointe de l’iceberg.
Par violences
sexuelles, il faut comprendre des viols, mais aussi des actes allant au-delà de
cette horreur. Entre autres, il est question d’esclavage sexuel dans les camps
des troupes armées où des groupes de femmes de tous âges subissent les pires
atrocités. Des cas de viols collectifs dans les villages sont aussi
enregistrés, comme ce fut le cas en 2006 lors du viol massif de 200 femmes
pendant un raid à Songo Mboyo, dans la province de l’Équateur.
Les stigmates
sont nombreux pour les victimes qui vivent le rejet de leur famille et de leur
communauté, en plus des maladies sexuelles et des traumatismes psychologiques.
Un contexte paralysant comme le confirme Julienne Lusenge de Solidarité
féminine pour la paix et le développement intégral : «
Nous
vivons de la culture de nos champs et nous ne pouvons y aller par peur d’être
violées ou tuées. » Au sein de son association, cette femme, à
l’image d’autres militantes congolaises, offre un soutien direct aux victimes.
Refuser
l’attentisme
Depuis 1996, les
regroupements féminins ainsi que les ONGs de défense des droits humains se sont
multipliés. Si la communauté internationale a tardé à agir en RDC, il semble
que ces femmes ont très tôt refusé l’attentisme auquel la crise semblait les
condamner, comme le souligne Émérite Tabisha Mongelwa de l’association Actions
des femmes pour le droit et le développement : «
Nous sommes des activistes. Nous sommes des victimes actives. Nous
menons des activités de sensibilisation, de mobilisation, de réinsertion, de
médiation familiale, d’accompagnement médical et judiciaire des victimes de
violences sexuelles. »
En plus de
l’accompagnement, mesdames Lusenge et Mongelwa s’affairent à documenter les cas
de violences sexuelles. Un travail accompli avec peu de moyens, selon Julienne
Lusenge : «
Nous n’avons pas de
salaire, nous n’avons pas de soutien psychologique. Nous écoutons les histoires
de ces femmes, mais nous n’avons personne pour nous soutenir. »
Leur rôle est
indispensable puisqu’elles sont sur la ligne de front, là où les ONG
internationales ne veulent pas aller. Selon les intervenantes, avant 2002-2004,
les organisations internationales ne s’intéressaient pas aux crimes de
violences sexuelles, elles s’occupaient strictement des déplacés de guerre. Or,
les bâilleurs de fonds ont commencé à s’intéresser à cette problématique et les
ONG internationales ont alors suivi. «
Elles
sont venues auprès des associations de femmes pour recueillir les informations
sur notre situation. Les organisations internationales et les agences des
Nations unies ont écrit des rapports et ont fait des projets pour obtenir des
fonds. Quand elles ont eu des fonds, elles sont revenues sur le terrain en
écartant les associations de femmes », dit madame Lusenge. Pourtant,
en RDC les retombées des projets internationaux se font encore attendre et les
militantes sont outrées par l’attitude des organisations internationales.
Des progrès
fragiles
Même si la
justice en RDC est gangrenée par la corruption et l’ingérence politique,
l’action des femmes congolaises porte ses fruits. En juillet 2006, à la suite
d’une proposition des militantes pour les droits des femmes, le gouvernement
congolais a promulgué une loi sur les violences sexuelles afin d’amender son
code pénal. Beaucoup de chemin reste à faire pour que cesse l’impunité. «
Nous avons déposé plusieurs dossiers devant
la justice et quelques agresseurs qui ont été incarcérés. Mais pour combien de
temps ? Ils sortent et ils retournent menacer les victimes dans les
villages. Il y a beaucoup d’insécurité », note Julienne Lusenge.
Selon mesdames Lusenge et Mongelwa, les
institutions juridiques doivent être restaurées, et elles demandent
au Canada, qui a participé au financement des dernières élections, de
participer à cette réforme. «
Il
faut protéger les populations. Nous n’avons pas voté pour mourir. Nous avons
voté pour être protégées », conclut Julienne Lusenge.
Pour plus
d’informations sur la Campagne des femmes congolaises contre les violences en
RDC : www.rdcviolencessexuelle.org
Jonathan Leclerc
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