DROITS DE L'HOMME
REMUNERATIONS PHARAONIQUES, OU EST LE PROBLEME ?(1)
La démesure
des rémunérations de certains dirigeants dans les grandes entreprises est un
marronnier du débat politique, d’autant que l’imagination des hommes est sans
limite quand il s’agit d’inventer de nouvelles manières de gagner à coup sûr
beaucoup d’argent, surtout quand les résultats de l’entreprise ne sont pas au
niveau attendu.
Ensuite,
l’histoire est chaque fois la même, et l’actualité nous la ressert ces
jours-ci, sauf qu’en temps de crise, l’excès est plus criant.
Pourquoi, de période en période, le même
scandale refait-il surface de la même manière ? La récession, en mettant à
nu les mécanismes profonds de l’économie actuelle, permet peut-être, d’une part
de mieux comprendre l’origine de ces rémunérations pharaoniques, d’autre part
d’entendre des réponses qui étaient inaudibles il y a encore un an.
1° La crise
révélatrice
La présente crise économique a sa source
dans le surendettement généralisé de tous les acteurs de l’économie. Cette
analyse est assez claire aujourd’hui, même si elle est souvent niée pour ne pas
avoir à faire face aux conséquences pratiques d’une telle affirmation
(2).
Mais d’où vient ce surendettement ? Comment le système s’est-il emballé ?
Qu’est-ce qui a changé ?
D’un point de vue individuel, le moteur de
l’endettement excessif est évidemment l’avidité : la cupidité, d’une part, et
la surconsommation, d’autre part. Mais ces passions sont de tout temps,
donc cela ne dit pas comment elles ont trouvé à se réaliser dans une aussi
grande ampleur et sans frein. On trouvera la réponse dans la créativité des
professionnels de la finance.
Tout le monde voudrait jouir d’une rente
sur un capital. À cela rien de neuf. Mais une nouvelle possibilité est
apparue au fil du temps.
Le capital de
cette rente ne serait pas une richesse déjà possédée ; il reposerait lui-même
sur un emprunt, c’est-à-dire sur la
promesse
d’une richesse future.
Le mécanisme est
le suivant : on possède un petit capital, qui peut même n’être qu’une bonne réputation
auprès des établissements de crédit. Adossé à ce capital, on emprunte, sur la
croyance dans un accroissement futur de la valeur de ce capital sans qu’on ait
besoin d’y mettre de travail, par la seule hausse des cours sur le marché où ce
capital est coté.
Le capital de départ,
augmenté de la dette, constitue donc l’avoir à partir duquel on pense pouvoir
tirer une rente.
Tous ont cru à ce mécanisme :
banquiers, fonds d’investissement et dirigeants d’entreprise avec les LBO,
propriétaires immobiliers avec les
subprimes
,
traders avec les effets de
levier, mais aussi fonctionnaires ou allocataires avec les emprunts d’État.
Le cas de l’État est un peu
particulier, mais il entre dans la même logique. Les
dépenses de fonctionnement (salaires des fonctionnaires et
allocations, en particulier)
excèdent
les revenus, donc se font en partie à crédit. La maintien de ce train élevé
de dépenses de fonctionnement devait soutenir la consommation, donc l’économie,
donc les recette fiscales, et la boucle serait bouclée.
Or il s’agit d’une forme de spéculation alimentée par la dette. (Ce
procédé se réclame de Keynes, mais en le trahissant puisque Keynes ne parle
d’un tel mécanisme que pour l’investissement, via le multiplicateur. C’est le
propre de l’investissement productif de permettre un accroissement de la
richesse future. La spéculation ne crée rien, elle consiste à profiter d’un
mouvement haussier pour capter des richesses créées par ailleurs.)
Asseoir une rente sur un emprunt est un
procédé fou parce qu’il néglige une réalité première : le capital n’est rien
sans le travail productif. Le capital est une sorte de matière brute à
partir de laquelle le travail productif crée la valeur.
Un emprunt ne peut venir abonder un capital que si le nouvel ensemble
est un investissement productif. L’avoir constitué de ce capital et de cet
emprunt ne saurait servir de socle au versement d’une rente.
Le montage n’a pu tenir qu’un temps parce
qu’il est spéculatif à court terme, et usuraire à long terme. Le cours ne
peuvent monter à l’infini ; donc les rentes versées sont, en réalité, prises
soit sur le capital lui-même, soit sur la juste rémunération de ceux qui
travaillent.
Quoi qu’il en soit, la
dette reste, aucune valeur supplémentaire n’ayant été créée pour la rembourser.
D’où l’excès de dette, car elle devait
sans cesse soutenir un capital, qui devait servir une rente indépendamment de
tout travail productif. À ce titre, et sans vouloir faire de polémique, il faut
considérer comme majoritairement improductifs nombre de financiers, de cadres
dirigeants, de fonctionnaires et de propriétaires immobiliers.
La productivité se mesure par rapport au
service rendu, et les salaires devraient être proportionnels à cette
contribution (les économistes disent que la rémunération devrait être égale
à la productivité marginale du travail). En ce sens, les métiers de la finance
sont peu productifs car ils ne rendent qu’une prestation de liquidité, dont
l’utilité est faible comparée au travail de ceux qui délivrent les services ou fabriquent
les produits ; de même, quand elle est mesurée sérieusement, la productivité
réelle des dirigeants des grandes entreprises apparaît souvent minime
(3)
.
Dans les faits, ces métiers
bénéficient d’une rente de situation, financée en partie par le crédit.
2° La
survalorisation de certains métiers
Venons-en au
fait.
Il s’agit d’une bulle, la bulle du
crédit, qui a entraîné dans son sillage une autre bulle, la survalorisation des
métiers qui tournent autour du capital (les directions générales des grandes
entreprises et leurs conseillers, les banquiers d’affaires, les
traders ). La
génération massive de crédits a permis à ces professions de se servir
des rémunérations totalement disproportionnées au regard de leur contribution à
la création de richesse. (Contrairement à ce que laisse croire, la notion
de création de valeur pour l’actionnaire, les actionnaires n’ont pas gagné à
cette situation dont ils sont censés être les rois. Les intermédiaires qui
étaient supposés les servir au mieux de leurs intérêts en ont davantage
profité. Cette singularité a été remarquée par un sociologue,
Olivier Godechot , quand il a analysé
les systèmes de rémunération des
traders dans
les années 1990 et 2000).
Seule une
création monumentale de monnaie par le crédit a pu permettre à autant de
personnes de gagner autant d’argent sur une période aussi longue, pour une
productivité réelle aussi faible.
Cette même bulle de la rémunération des
métiers du capital a poussé à la fraude certains acteurs, pour se maintenir
au niveau intenable auquel la profession tournait dans son ensemble. Après la
faillite d’Enron, la loi Sarbanes-Oxley aux États-Unis et la loi sur les
Nouvelles Régulations économiques en France avaient eu pour but affiché
d’empêcher tout nouveau scandale majeur ; il n’a pas fallu attendre longtemps
après leur vote pour que Bernard Madoff monte sa vaste escroquerie et que
plusieurs autres financiers réputés élaborent des systèmes frauduleux massifs,
quoique de moindre ampleur, ce jusqu’à Jérôme Kerviel. Face à la loi, la
pression sociale du milieu du capital a prévalu : toute la profession affichait
des revenus exorbitants ; il fallait s’y conformer. La règle implicite du monde
de la finance et des instances dirigeantes des grandes entreprises semble
l’avoir emporté sur l’impératif de légalité, ce qui explique l’inefficacité des
lois qui n’ont pas tenu compte de cette culture déréglée.
Maintenant, la
résorption d’une telle bulle est particulièrement difficile parce qu’elle
implique qu’un grand nombre de professionnels renoncent aux niveaux de
rémunération très élevés dont ils ont bénéficié pendant longtemps, et parce que
cette habitude est devenue la norme du milieu de la finance. C’est à ce niveau
que se situent les scandales successifs des retraites des dirigeants de la
Royal Bank of Scotland et de Valeo, des primes des cadres d’AIG et de Natixis,
et des stock-options de la Société Générale.
Ces affaires montrent juste que nombre d’esprits ne sont pas du tout
prêts à reconnaître que leurs rémunérations ont été portées par une bulle, et
que toutes les bulles spéculatives ont une fin.
1- 27 mars 2009 |Guillaume
de Lacoste Lareymondie
2- Liberté politique.com, Les
Etats et la crise devant le mur de la dette voir :
http://www.libertepolitique.com/liberte-economique-et-solidarite/5024-les-etats-
et-la-crise-devant-le-mur-de-la-dette
3-
Voir par exemple le 1er chapitre de Robert S. Kaplan, David
P. Norton, Alignment: Using the Balanced Scorecard to Create Corporate
Synergies , Harvard Business School Press, 2006