ANALYSE DE FOND (pour aller plus loin)
LA GUADELOUPE ET LES VIEUX DEMONS DE LA FRANCE OUTRE-MER
(1)
La crise que traverse la Guadeloupe —
et qui pourrait gagner d’autres parties de l’outre-mer français —
ne peut être comprise sans prendre en
compte quelques données fondamentales de l’économie de ces territoires.
Une économie qui
demeure très spécifique même si l’on écarte les vieux schémas aujourd’hui
dépassés : bien qu’exigus et de forte densité (à l’exception de la Guyane qui a
au contraire une densité très faible mais qui rencontre des problèmes
analogues), les DOM - TOM ne sont pas surpeuplés et leur natalité est
aujourd’hui faible
(2).
Une économie sous perfusion :
Le revenu par tête y est très au-dessus de
celui des autres îles des Caraïbes, de l’Océan indien, ou du Pacifique.
Cela grâce à une
aide importante de la
métropole qui emprunte les canaux les plus divers :
-
Salaire
des fonctionnaires (nombreux et rémunérés 40 % de plus qu’en métropole,
-
Avantage
initialement consenti aux métropolitains expatriés puis étendu aux locaux),
-
RMI,
-
Équilibre
des caisses de Sécurité sociale,
-
Dotations
aux collectivités locales – et de l’Europe qui subventionne les grands
investissements. S’y ajoute l’attrait de la loi Pons pour les investissements
privés défiscalisés, essentiellement immobiliers. Ces données fortes excluent,
sauf vent de folie, toute idée d’indépendance.
Sans ces aides, la balance des paiements
serait gravement déséquilibrée. Elles représentent environ 20 % du PIB
mais, si l’on ne prend pas en compte les services locaux qui fonctionnent comme
partout en circuit fermé, le taux serait d’au moins 80 %.
En Guadeloupe, les exportations ne couvrent que 7 % des importations.
Cette situation que d’aucuns qualifient
d’artificielle a plusieurs effets :
-
Le
premier est de tirer les salaires à la
hausse par rapport aux pays indépendants de la zone ou aux pays du
tiers-monde en général. Un tel différentiel se justifierait si l’économie
antillaise, réunionnaise ou polynésienne était très hautement productive mais
ce n’est pas le cas.
-
Le
second effet est qu’il est
difficile de
maintenir dans l’outre-mer français des activités économiques rentables en
dehors de celles qui sont destinées au marché intérieur et sont donc à l’abri
de la concurrence (commerce, services, construction, travaux publics),
activités qui elles-mêmes s’effondreraient si la consommation n’était soutenue
par les transferts de métropole. Les secteurs productifs susceptibles
d’apporter des devises nettes : banane, sucre, rhum, sont en crise et menacés
par la pression de l’OMC tendant à abolir les débouchés protégés dont ils
disposaient en Europe.
C’est sur ces
critères que l’on a longtemps opposé l’économie protégée de la Réunion avec
celle de l’île Maurice laquelle, ne bénéficiant pas d’aide extérieure, a pu
développer grâce à ses bas salaires, une industrie textile efficace (mais bien
des petits États indépendants de la zone caraïbe, très pauvres, continuent de
stagner : la Dominique a demandé une fois à devenir un DOM !). En tous les cas,
rien de comparable au développement industriel de Maurice à espérer pour nos
territoires. Reste le tourisme ; mais pour les mêmes raisons, le rapport
qualité/prix y souffre de la comparaison avec certains pays voisins. La
conséquence de tout cela est un
taux de chômage élevé : 27 % de la population
active en Guadeloupe (pour 8 % en métropole). Ces considérations expliquent
la réticence du patronat local à accorder des augmentations de salaire,
lesquelles, si elles n’étaient pas compensées par de nouveaux allègements de
charges, aboutiraient à appauvrir encore le tissu économique local et donc à
aggraver le chômage.
Un vrai problème de pouvoir d’achat :
Malgré des
salaires très au-dessus de leur environnement, les départements français ne
rencontrent pas moins un réel problème de pouvoir d’achat. D’abord parce que,
si les fonctionnaires perçoivent sensiblement plus qu’en métropole, les
salariés du secteur privé sont au contraire
moins bien rémunérés : 1000 € de moins pour le salaire médian. Inutile de
les comparer aux habitants des pays indépendants qui les entourent : les
ultramarins français ont un mode de vie très différent du leur : les crédits à
la consommation, les loyers élevés rendent, comme en métropole, les budgets
familiaux inélastiques à la baisse.
Surtout le coût
de la vie est très au-dessus de celui de la métropole, la différence variant
d’un territoire à l’autre autour de 50 %.
À cette cherté de la vie, deux raisons.
-
L’une
est légitime :
l’isolement rend pour
beaucoup de produits, le coût d’approvisionnement élevé.
-
L’autre
ne l’est pas : l’économie de ces îles est encombrée de
monopoles à l’importation extrêmement lucratifs qui, tout en tirant
le coût de la vie à la hausse découragent la production locale. L’eau minérale
importée d’Europe est, à la Réunion, moins chère que celle qui provient de
sources locales ! Ces
monopoles
concernent notamment les transports aériens où les compagnies
low-cost n’ont guère accès, l’énergie –
où l’électricité et les hydrocarbures sont hors de prix. Ils peuvent porter des
noms connus : Air France, EDF, Total, mais sont aussi le fait de grossistes
appartenant le plus souvent à la minorité blanche
et influents dans les allées du pouvoir métropolitain. À leur manière,
certains syndicats, comme celui des dockers,
font partie de ces monopoles abusifs. Les
énergies
douces (éoliennes, solaire) qui pourraient trouver dans l’outre-mer un
terrain de prédilection ne sont
guère
encouragées.
Il est difficile
de dire jusqu’à quel point ces monopoles sont liés à des pouvoirs locaux de
plus en plus autonomes et proliférants. De manière absurde, les quatre
départements d’outre-mer ont aussi le
statut de région, disposant chacun de deux assemblées élues concurrentes
(3)
:
-
Un
conseil régional et
-
Un
conseil général dont les fonctionnaires, nombreux, s’ajoutent à ceux de l’État
et des communes.
La légèreté avec laquelle sont prises
certaines décisions concernant l’outre-mer est inconcevable : l’an dernier,
un poste de député et un poste de sénateur ont été attribués à l’île de Saint -
Barthélémy (8500 habitants en majorité blancs) alors que la Guadeloupe voisine,
en majorité noire, n’ a que quatre députés et trois sénateurs pour 450 000
habitants — heureusement le Conseil d’État a atténué cette anomalie.
La
décentralisation n’en a pas moins eu
dans ces territoires les mêmes
effets
pervers qu’en métropole : émergence de féodalités locales,
inflation des dépenses publiques,
corruption, rétrécissement des horizons. Dans cette ambiance confinée, les
entrepreneurs venus d’ailleurs trouvent difficilement des oreilles attentives
quand la société locale ne conjugue pas ses efforts pour leur miner le terrain.
Les problèmes
français exacerbés :
En résumé,
l’outre-mer connaît de manière exacerbée
les problèmes qui sont aujourd’hui ceux de la France :
-
La
perte de compétitivité du fait d’une
monnaie (l’euro, sauf dans le Pacifique)
au cours trop élevé, inadaptée à leur niveau de productivité, la
multiplication des féodalités publiques,
-
L’hypertrophie de la fonction
publique d’État et locale
et en conséquence un taux de chômage élevé, que les aides sociales contribuent
à entretenir tout en en atténuant les effets.
S’ajoutent à
cela les
effets proprement spécifiques
de l’isolement et des monopoles. Fonctionnaire local en charge du chômage
(4),
le chef du LKP, Elie Domota, se trouvait professionnellement au cœur des
problèmes de l’outre - mer.
Il se peut que
ces problèmes se soient trouvés exacerbés en Guadeloupe, longtemps tenue pour
le parent pauvre des Antilles et où le taux de chômage est plus le plus élevé.
De manière significative; la présence militaire de l’État y est plus faible
(non que ces militaires aient une quelconque responsabilité en matière de
maintien de l’ordre, mais nos forces armées mises à contribution après le
passage des cyclones ou autres catastrophe naturelles, constituent un lien avec
la métropole).
La
Martinique, qui dispose d’une élite significative,
largement métissée, revendicative, particulièrement sensible à la mémoire
coloniale mais cultivée, semble à ce jour plus stable.
La
Guyane, moins peuplée et adossée à une
immense forêt vierge, redynamisée par le centre spatial de Kourou connaît des
problèmes spécifiques comme une immigration clandestine incontrôlée (que l’on
retrouve à Mayotte).
La Réunion, la plus peuplée des régions
d’outre-mer est aujourd’hui plus dynamique ; la diversité d’origine de sa
population (au sein de laquelle des communautés asiatiques actives) en fait une
société bigarrée aux explosions intermittentes mais sans lendemain.
L’économie de
la Nouvelle - Calédonie a été
revivifiée récemment par le boom du nickel, facteur parmi d’autres d’un certain
apaisement politique.
Quoique la
Polynésie soit la moins peuplée de ces
territoires, elle est seule entièrement peuplée d’autochtones. Liée au reste de
la nation, comme la Nouvelle - Calédonie, par un lien fédéral, ce pays
d’outre-mer (POM) a une vie politique toujours chaotique. La fermeture du
centre d’essais du Pacifique a clos les polémiques relatives aux essais
nucléaires mais laissé un trou dans l’économie locale qu’aucun grand projet
n’est venu combler. Au rebours de l’opinion commune, on devrait la considérer
comme l’enjeu le plus important : grâce à elle, la France dispose de la
première zone économique maritime du monde, à égalité avec les États-Unis.
Une dimension
essentielle de la France :
Malgré le
caractère, que l’on peut juger artificiel de l’économie de ces territoires, ils
contribuent à faire de la France une puissance universelle par sa présence sur
tous les océans du globe et par sa diversité ethnique ; ils sont le lieu d’une
civilisation originale, appelée créole dans les Antilles et à la Réunion, dont
témoigne une école littéraire pleine de vitalité, où les Martiniquais se
distinguent. Ils représentent au
total
2,5 millions d’habitants soit près de 4 % de la population française.
Les problèmes
de l’outre - mer furent longtemps gérés, sinon réglés, par le biais de réseaux
politiques suivis de près par les grands leaders nationaux. Après De Gaulle et
Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac disposèrent de tels réseaux. À présent
que la politique nationale n’a plus d’autre partenaire que les médias, au temps
de la politique «
bling bling »,
l’outre-mer n’intéresse plus guère.
Nicolas
Sarkozy pâtit gravement de la disparition de ces réseaux dont sa légèreté est
largement responsable.
Cette légèreté est à tous les niveaux.
- Est-il vrai que le malheureux Jégo a été nommé au
ministère de l’Outre-mer, dont il ignorait tout, parce qu’il «
fallait le mettre quelque part » ? Il
est évidemment beaucoup plus difficile d’être préfet de la Guadeloupe que de la
région Champagne - Ardennes. Si ce dernier est mauvais, personne ne s’en
apercevra, tandis qu’un mauvais préfet de la Guadeloupe peut mettre l’île à feu
et à sang. Or longtemps les ministères ont nommé dans l’outre-mer des
fonctionnaires en début de carrière, inexpérimentés, une tendance en voie de correction,
semble-t-il.
- Le
désintérêt
croissant de la classe dirigeante française pour son outre-mer n’est pas la
moindre cause du malaise qui s’y exprime aujourd’hui. La mondialisation où se
délectent les élites parisiennes nourrit en fait leur égocentrisme et leur
ignorance de ce qui constitue pourtant un facteur essentiel de dimension
mondiale de la France.
-
On peut craindre que les remèdes
apportés à la crise
: un peu plus d’avantages sociaux, un peu plus d’autonomie des collectivités
locales, terreau de féodalités dispendieuses,
ne contribue à terme, comme ce fut presque toujours le cas dans le
passé, à aggraver les maux de l’outre-mer.
-
Un
vrai retour de l’État par la
nomination de représentants de haut -
niveau et un démantèlement énergique des monopoles abusifs serait plus
approprié.
1- 26 février 2009 |Roland Hureaux
3- A l’exception de Mayotte
3
Cela résulte d’une décision du Conseil constitutionnel de
1983 qui a considéré de manière absurde que les deux échelons, départemental et
régional, étaient un droit pour toute partie du territoire français.
4- Il est directeur adjoint de l’agence locale de l’ANPE de
Pointe – à - Pitre.