ANALYSE DE FOND (pour aller plus loin)
PROBLEMES DANS (ET
DE) L’ALTERMONDIALISME ?
Par Pierre Khalfa(1)
Le
mouvement altermondialiste, qui
prolonge des mouvements antérieurs, a une
dizaine
d’années d’existence. C’est à la fois beaucoup au regard du temps
médiatique et même pour une vie humaine, mais peu par rapport aux processus de
longue durée qui structurent les évolutions de nos sociétés. Il n’en reste pas
moins qu’un bilan s’impose pour un mouvement qui a connu déjà plusieurs phases.
Un débat est aujourd’hui en cours à l’échelle internationale pour essayer de
résoudre des difficultés qui sont ressenties plus ou moins confusément.
1° Un nouveau
moment historique :
1. Le mouvement altermondialiste a
commencé par être un mouvement de résistance globale qui s’est
manifesté, à partir de Seattle fin 1999, par toute une série de grandes
mobilisations à l’occasion des réunions des institutions internationales :
Prague, Nice, Gotëborg, Gènes, Barcelone… Il a représenté une rupture dans les
rapports de forces mondiaux, et ce de deux points de vue :
-
D’une
part, apparaît politiquement ainsi
à
l’échelle mondiale un mouvement de contestation globale.
-
D’autre
part,
alors que le néolibéralisme
apparaissait idéologiquement hégémonique, le
mouvement s’en prend frontalement à ses fondements, participant à sa
délégitimation, rentrant ainsi en résonance avec les préoccupations des
peuples. Alors que le néolibéralisme affirmait qu’il n’y a pas d’autre
alternative (le TINA de Margaret Tatcher), le mouvement affirme qu’«
un
autre monde est possible ».
2. La
seconde phase du mouvement commence avec le premier
Forum social mondial (FSM) en 2001. Elle
est caractérisée à la fois par un
élargissement
considérable, par le biais des Forums, des forces participantes au
mouvement, par un
impact accru auprès
des opinions publiques, et par le début d’élaboration de propositions
alternatives. C’est la phase où le mouvement
passe de l’anti à l’alter .
Elle se situe
dans un contexte marqué :
-
Après le 11 septembre, par la
question de la guerre qui polarise l’activité du mouvement -
manifestation mondiale du 15 février 2003 issue d’un appel au Forum social
européen (FSE) de Florence -, et
-
Par le développement de fortes
mobilisations au niveau national, notamment en Europe, sur les questions sociales - Hartz 4
en Allemagne, mouvement des retraites et CPE en France, article 18 en Italie,
etc. -, qui illustrent le côté central de la question sociale.
3. Le mouvement altermondialiste
présente alors un certain nombre de
caractéristiques
qui font son originalité :
-
Il se
veut un
mouvement « citoyen », représentant
l’intérêt général contre la logique de marchandisation généralisée portée par
le néolibéralisme.
-
Mouvement hétérogène, il est composé d’acteurs très
divers qui débattent et agissent ensemble à partir de leurs préoccupations
propres. Il est donc, par là même, présent sur de très nombreux terrains.
-
Il
fonctionne au consensus, considéré non
point comme la recherche de l’unanimité, mais comme un moyen dynamique de
débattre pour dépasser les divergences initiales.
-
Il ne
se pose
pas la question du pouvoir
politique, situant, pour l’essentiel, son action dans la
sphère des contre-pouvoirs.
-
Il est
uni sur deux grandes lignes de forces :
o
Contre
la marchandisation du monde, les droits des êtres humains doivent l’emporter sur le
droit au commerce, la libre concurrence et, plus globalement, la loi du
profit ;
o
Contre
la puissance des marchés,
il faut mener un combat permanent pour une participation effective, à tous les
niveaux, des citoyens aux décisions qui les concernent.
4. Le
Forum social est la forme historique qu’a pris le mouvement
altermondialiste pour son apparition politique.
La Charte des
principes de Porto Alegre le définit comme «
un espace de rencontre ouvert visant à approfondir :
-
La réflexion, le débat d’idées démocratique,
la formulation de propositions, l’échange en toute liberté d’expériences, et
-
L’articulation en vue d’actions
efficaces, d’instances et de mouvements de la société civile qui s’opposent au
néolibéralisme et à la domination du monde par le capital et toute forme
d’impérialisme, et qui s’emploient à bâtir une société planétaire axée sur
l’être humain ».
Le Forum social veut donc
à la fois être un cadre de débat, permettre
l’élaboration des alternatives et être un point d’appui pour les
mobilisations. Son caractère ouvert et non - délibératif lui permet
d’incorporer en permanence des forces nouvelles. Par son mode de fonctionnement
et les débats croisés qu’il impulse, le Forum social a permis de
créer un embryon de culture politique
commune faite de respect de la diversité, de mise en œuvre de processus de
démocratie participative et de refus d’une structuration hiérarchique.
2° Apparition de
nouveaux paramètres :
Ce mouvement est
aujourd’hui confronté à plusieurs
problèmes qui, s’ils ne sont pas tous nouveaux, se combinent pour créer une
situation inédite.
5. Si des coups d’arrêts ponctuels ont
pu y être donnés, l’offensive néolibérale se poursuit et s’accentue, notamment
au niveau national et européen.
L’existence
du mouvement altermondialiste n’a pas produit un renversement des rapports de
force. Il ne peut éviter de traiter cette question centrale qui renvoie à
son utilité concrète.
6. Mais cette offensive se déploie dans
une
situation où la légitimité du
capitalisme néolibéral est remise fortement en question. Contrairement à ce
qui se passait dans la décennie des années 90, il n’y a pas d’adhésion de masse
aux idées néolibérales. La multiplicité des crises, la remise en cause
permanente des droits sociaux, le développement impressionnant des inégalités,
minent leur légitimité. La crise financière actuelle, qui risque de se
transformer en récession, produit ses effets au sein même des classes
dominantes. Elle a provoqué une levée de boucliers contre le comportement
«
irrationnel » de la finance,
entraînant une flopée de discours sur la «
nécessaire régulation des marchés » venant même des acteurs de
la finance. Le
débat sur la nature de la
régulation à mettre en œuvre et sur les mesures précises à prendre va
s’amplifier, obligeant le mouvement altermondialiste à apporter ses propres
réponses faute de disparaître du débat public.
7. La
crise des institutions financières internationales est aujourd’hui
patente :
-
L
’OMC n’arrive pas à conclure le cycle
de Doha et tend à être, de fait,
remplacée
par des accords bilatéraux de libre-échange.
-
Le
FMI, dont les
plans d’ajustement structurels ont mené nombre de pays à la catastrophe,
est en déficit et le nombre de pays qui font appel à lui se réduit très
fortement.
-
La
Banque mondiale se
cherche une nouvelle fonction après la crise qu’a entraînée la
présidence de Wolfowitz, le projet de Banque du Sud renforçant encore cette
interrogation existentielle.
-
De
plus, le
G7, qui se voulait le
directoire du monde,
apparaît comme un
lieu où rien d’important ne se décide. Dans cette situation, le mouvement
altermondialiste se trouve dans l’obligation de préciser, devant la
globalisation du capital, son rapport aux institutions internationales. Il
était simple, face à des institutions jouant le rôle de vecteur de la
mondialisation néolibérale de s’y opposer.
Aujourd’hui alors que ces institutions
sont souvent contournées par les Etats, le
mouvement
altermondialiste doit
discuter plus
précisément de quelles institutions internationales seraient nécessaires pour
faire face aux multiples crises actuelles - crise financière, crise
alimentaire, crise écologique -, qui ont toutes une dimension globale.
8. Si les questions écologiques étaient
quasiment absentes au lancement des Forums, le développement de la
crise écologique a entraîné une prise
de conscience généralisée et ce thème occupe maintenant une place importante
dans leur programme. Beaucoup reste cependant à faire pour traduire cette
préoccupation en actions concrètes, en politique d’alliances et en stratégies
d’action, même si des progrès notables ont été faits.
9. Le
développement des politiques sécuritaires tous azimuts, se
traduisant notamment par :
-
Le
fichage systématique des citoyens,
-
La
multiplication des mesures contre les immigrés, remettent en cause des droits
démocratiques élémentaires.
Loin de se combiner avec la démocratie, l’extension du règne
du marché s’accompagne de politiques répressives visant à maintenir l’ordre
néolibéral.
Le combat démocratique, la
lutte pour les libertés doivent, plus que jamais, être intégrés au
combat altermondialiste.
10. Le
rapport au politique tend à se poser en termes nouveaux.
L’alternance au pouvoir de partis conservateurs néolibéraux et de
partis sociaux-démocrates convertis au
social - libéralisme ne peut être acceptée sans conséquences sérieuses sur
l’impact même du mouvement altermondialiste, ce d’autant plus que les
mouvements sociaux et citoyens peinent à bloquer durablement les politiques
néolibérales. De plus, l’existence de gouvernements, notamment
en Amérique latine, qui se réfèrent
explicitement à l’antilibéralisme, pose la question des rapports que le
mouvement doit entretenir avec eux. Comment le mouvement altermondialiste
peut-il redéfinir un rapport au politique qui préserve à la fois sa diversité
et son unité, et ne reproduise pas les schémas du passé dont on sait qu’ils ont
mené à l’éclatement et à l’échec ?
3° Le processus
des Forums à la croisée des chemins :
11. Le
processus des Forums sociaux a connu un élargissement continu, tant
par les
zones géographiques qui sont
rentrées dans le processus (sous-continent indien, Afrique, Etats-Unis), que
par les
forces nouvelles qui s’y sont
engagées (mouvement écologistes, économie sociale et solidaire, nouvelles
organisations syndicales…).
Le processus du FSM continue donc de se
développer. L’engagement de la Confédération syndicale internationale (CSI)
en est une illustration. Cependant ce développement se heurte à plusieurs
problèmes. Certains renvoient aux points qui viennent d’être évoqués, mais
d’autres qui étaient présents dès la naissance du FSM sont le produit de
contradictions internes.
12. L’incorporation de nouvelles forces
dans le processus des Forums ne se fait pas toujours au même niveau. Pour une
partie d’entre elles, il s’agit simplement d’être sur la photo et leur
participation au Forum n’implique pas un engagement de long terme. Même pour
celles qui, au contraire, considèrent leur participation au Forum comme un
outil pour construire un travail politique en commun avec d’autres, il est
souvent difficile, hors de moments ponctuels, de traduire cette volonté en
actes.
Un des risques des Forums sociaux
est donc de se transformer progressivement en grandes messes, sorte de
colloques sur l’état du monde, et de
voir
ainsi leur rôle politique dépérir peu à peu.
13. Ce constat amène à se pencher sur la
deuxième fonction des Forums, celle de
l’élaboration
d’alternatives. Celles-ci ne peuvent naître ex nihilo de la simple
confrontation durant les quelques jours que durent les Forums. Elles peuvent
être explicitées et médiatisées pendant ce moment, mais,
pour exister, elles supposent un travail continu pour les construire.
Par définition, cela signifie un accord politique entre les mouvements pour le
faire.
La construction d’alternatives
communes ne concernera donc qu’une partie des forces engagées dans les Forums.
De plus, des mouvements pourront être d’accord sur tel sujet mais pas sur tel
autre. La diversité du mouvement, qui est sa force, a un prix politique.
14. La
difficulté s’accroît encore lorsqu’il s’agit de faire en sorte que les
Forums servent de point d’appui aux mobilisations. Des organisations
peuvent participer aux Forums pour débattre, confronter leurs points de vue et
ne pas se poser la question des mobilisations à construire. De plus,
au-delà même de divergences politiques
éventuelles, chaque mouvement a ses propres axes d’intervention et il est
difficile de trouver des priorités d’action qui soient communes à tous.
15. Les
Forums ont permis l’approfondissement de la coopération entre des
mouvements intervenant sur une même thématique par la mise en place de
« réseaux ». Ces réseaux ont tendance à structurer de plus en
plus l’activité des Forums, notamment au niveau européen. Si cette évolution
est évidemment positive car elle permet d’ancrer les Forums dans des dynamiques
concrètes, elle a l’inconvénient de participer à l’éclatement des Forums et
peut entraver le développement d’une culture politique commune.
La solution reste à trouver pour articuler
activités thématiques et dynamique globale.
16. Les Forums sociaux reposaient sur un
pari implicite : la dynamique du processus pourrait permettre la
consolidation d’une culture politique commune, le rapprochement des points de
vue, l’élaboration d’alternatives communes, la convergence des stratégies et la
construction de mobilisations fédératrices. Force est de constater que cela a
été rarement le cas et qu’il est
très
difficile de construire des processus de mobilisation dans le cadre des Forums.
Le bilan de la journée mondiale d’action du 26 janvier 2008 résume les
difficultés de l’entreprise. Décidée par le Conseil international (CI) du FSM,
qui pour l’occasion rompait avec la doctrine qui avait prévalu jusque-là - le
CI n’est théoriquement pas un organe décisionnel en matière de
mobilisation -, cette journée s’est transformée progressivement en
« FSM décentralisé ». Si les initiatives prises ce jour-là ont été
très nombreuses, et si dans certains pays l’écho a été important, le mouvement
altermondialiste n’a pas été capable, lors de ce rendez-vous, de faire la
preuve de sa capacité à réellement mobiliser au niveau mondial, alors même que
cette initiative était soutenue par la CSI. De même, les difficultés du FSE
renvoient à des problèmes similaires.
17. Dans cette situation,
trois orientations sont possibles.
-
La
première vise, avec quelques aménagements à la marge, à
poursuivre sous la même forme le processus actuel des Forums avec
l’argument, juste, que l’important est de maintenir la dynamique
d’élargissement qui n’est pas allée à son terme.
-
La
deuxième orientation n’est pas contradictoire avec la première. Elle admet que
les
Forums ont leur utilité et doivent
donc se poursuivre sous leur forme actuelle. Mais elle considère que
l’important est ailleurs, car les
Forums seraient incapables de répondre à la
nouvelle situation, cet ailleurs pouvant prendre diverses formes suivant
les protagonistes (postaltermondialisme, construction d’une
« internationale », passage à la politique partidaire, etc.).
-
Une
autre orientation est cependant possible qui vise à essayer de
prendre les Forums comme point d’appui pour
répondre aux problèmes nouveaux que doit affronter le mouvement
altermondialiste.
18. Cette dernière orientation est
compliquée à mettre en œuvre car elle suppose de pouvoir prendre en compte deux
aspects partiellement contradictoires des Forums, leur maintien comme un cadre
large et leur élargissement d’un côté et, de l’autre, la possibilité d’élaborer
des alternatives communes, de construire des axes de bataille et des processus
de mobilisation qui ne pourront concerner qu’une partie des participants aux
Forums. Il s’agit donc de
créer des
« coopérations renforcées »
entre différents acteurs des Forums et de faire en sorte que l’organisation
concrète des Forums permette leur existence.
19. Le processus de préparation des
Forums est aujourd’hui essentiellement centré sur un mécanisme complexe de
construction de moments de débats, leur foisonnement exprimant la grande
diversité des acteurs présents et des terrains d’intervention couverts. Mais,
dans ce cadre, les questions de stratégie sont traitées dans les interstices
des Forums, à leur marge. L’Assemblée des mouvements sociaux est censée
répondre à cette préoccupation. En fait, n’étant pas vraiment intégrée dans le
processus du Forum, elle apparaît comme un simple événement qui s’y surajoute
et n’est pas réellement préparée en amont pour aboutir à de réels résultats
. Il faut donc revoir le processus de
préparation des Forums pour que les questions de stratégie soient explicitement
partie prenante du programme et de l’organisation des Forums. Le Forum ne
doit pas être simplement la juxtaposition de moments de débats, mais doit
permettre que se construisent des stratégies pour peser sur le cours des
choses.
20. Il s’agit donc de
faire évoluer le sens politique des Forums.
Changer la configuration politique des Forums suppose un double accord
politique :
-
Un
accord pour que ce changement
ne remette
pas en cause le fait que le Forum, en tant que tel, ne prenne pas de décision,
condition pour que toutes les forces y participent ;
-
Mais
en contrepartie, il doit y avoir un
accord
politique pour que des « coopérations renforcées » puissent se
mettent en place dans ce cadre, y trouvent les moyens pour exister et
puissent bénéficier de la visibilité politique nécessaire. Il faut donc tenir
une ligne de crête qui permette de combiner respect de la diversité politique
des Forums et construction de stratégies efficaces.
Conclusion
L’avenir
du mouvement altermondialiste n’est pas assuré. Il est placé devant le défi que
constitue son utilité sur la durée. Il a d’abord exprimé un refus fondamental
de l’état du monde. Ce refus a été et reste déterminant, car il clarifie les
enjeux. Son problème actuel est de parvenir à être effectivement un mouvement
qui aide à une transformation du monde.
1-
Passer du refus d’un état du monde à sa transformation
constitue l’enjeu central auquel est confronté l’altermondialisme, plaide
Pierre Khalfa. 26 janvier 2009