L'Église se mobilise et s'engage
BENOIT XVI ET LA PREVENTION CONTRE LE SIDA,
PAR MGR TONY ANATRELLA(1)
« Un nouveau
colonialisme comportemental bouleverse les sociétés africaines »
(2)
Zenit : Les propos du Pape Benoît XVI soulèvent une tempête médiatique.
A-t-il commis une faute de communication ?
Mgr Tony Anatrella :
Non ! Le Pape a parlé clairement. Il est très bien informé sur les questions
concernant la transmission du virus HIV et des problèmes posés par les
campagnes de prévention.
Il nous
interroge en remettant en question une vision de la prévention limitée au seul
préservatif. Il adopte un point de vue anthropologique et moral pour
critiquer une orientation sanitaire qui, à elle seule, n'est pas en mesure de
juguler la pandémie. En l'espace de vingt-cinq ans, ces campagnes n'ont pas
réussi à la réduire.
Une autre approche
doit être soulignée qui fait davantage appel au sens de la conscience humaine
et de la responsabilité afin d'évaluer le sens des comportements sexuels.
Mais cette perspective, on s'en aperçoit, est difficilement entendue
actuellement dans le discours social.
Le
préservatif est devenu une sorte de tabou incritiquable qui devrait,
curieusement, participer à la définition de la sexualité. N'est-ce pas une
façon de masquer des interrogations ?
Zenit : Est-ce un
dialogue de sourds ?
Mgr T. Anatrella : Sans
aucun doute. Les décideurs et les prescripteurs politiques et sociaux
véhiculent et confortent une
représentation
de l'expression sexuelle qui est souvent instrumentale et délétère.
L'acte sexuel recherché pour lui-même au
gré des rencontres n'humanise pas la sexualité ni la relation humaine. Il
entraîne bien des souffrances et pèse sur la qualité du lien social. Dans le
meilleur des cas,
l'acte sexuel n'a de
sens que s'il s'intègre dans une relation amoureuse mais pas comme une réponse
à une impulsion réflexe. L'Eglise soutient que seul l'amour qui s'inscrit
dans une perspective conjugale et familiale est source de vie, là où nous
entendons des discours de confusion relationnelle et identitaire et des
discours de mort qui nous en éloignent.
Zenit : La prévention à partir du préservatif aggrave t-elle
la pandémie du sida ?
Mgr T. Anatrella : Que dit le Pape
exactement ? Je le cite car ses propos ont été rapportés
d'une façon approximative et, une fois de plus, déformés.
«
Je pense que l'entité la plus efficace,
la plus présente sur le front de la lutte contre le sida est justement l'Église
catholique, avec ses mouvements, ses réalités diverses.
Je pense à la communauté de Sant'Egidio
qui fait tellement, de manière visible et aussi invisible, pour la lutte contre
le sida.
Je pense aux Camilliens, à toutes les
surs qui sont au service des malades. Je dirais que l'on ne peut vaincre ce
problème du sida uniquement avec des slogans publicitaires.
S'il n'y a pas l'âme, si les Africains ne
s'aident pas, on ne peut résoudre ce fléau en distribuant des préservatifs : au
contraire, cela risque d'augmenter le problème. On ne peut trouver la solution
que dans un double engagement : le premier, une humanisation de la sexualité,
c'est-à-dire un renouveau spirituel et humain qui implique une nouvelle façon
de se comporter l'un envers l'autre, et le second, une amitié vraie, surtout
envers ceux qui souffrent, la disponibilité à être avec les malades, au prix
aussi de sacrifices et de renoncements personnels.
Ce sont ces facteurs qui aident et qui
portent des progrès visibles. Autrement dit, notre effort est double :
-
D'une
part, renouveler l'homme intérieurement, donner une force spirituelle et
humaine pour un comportement juste à l'égard de son propre corps et de celui de
l'autre ;
-
D'autre
part, notre capacité à souffrir avec ceux qui souffrent, à rester présent dans
les situations d'épreuve. Il me semble que c'est la réponse juste.
L'Église agit ainsi et offre par là même
une contribution très grande et très importante. Nous remercions tous ceux qui
le font ».
C'est le rôle du Pape d'affirmer que,
sans une éducation au sens des responsabilités, on pourra difficilement faire
diminuer l'expansion virale. La transmission du virus du sida est
parfaitement évitable. Il ne s'attrape pas comme celui de la grippe. Il est lié
aux comportements et aux pratiques sexuelles.
En ciblant uniquement le préservatif, en laissant entendre «
fais ce que tu veux »,
on risque de confirmer des comportements
qui posent déjà problème et on évite de les penser.
Le préservatif n'est pas un principe de vie. C'est la responsabilité
qui est un principe de vie.
Dans
la société actuelle, le sens des choses et des mots est souvent inversé quand
on affirme par exemple que «
le sida est la maladie de l'amour ».
Il s'agit plutôt du contraire
: il est
surtout l'expression d'une errance affective et d'une impulsivité sexuelle.
Autrement dit, il y a un certain conformisme de la prévention qui évite de
poser les vraies questions au sujet des comportements sexuels aujourd'hui. Nous
avons à nous interroger afin de considérer l'expression sexuelle avec davantage
de dignité qu'en favorisant des conduites et des pratiques inconsidérées.
C'est la question du sens de l'amour et de
la fidélité qui se trouve posée. Il ne s'agit pas de propos régressifs
comme certains ont voulu le dire, mais bien au contraire d'inviter à une
réflexion qui est d'abord humaine avant d'être confessionnelle. Il y a une
autre façon d'orienter la prévention qui est plus structurante que de s'en
tenir uniquement au préservatif qui incite à continuer des pratiques
problématiques. N'est-ce pas une façon d'entretenir la confusion de laquelle
Benoît XVI nous invite à sortir. Car je le répète, avoir comme seul horizon des
moyens «
prophylactiques » pour
lutter contre le sida est insuffisant si cette lutte n'est pas accompagnée
d'une réflexion psychologique, sociale et morale. La politique de santé
publique aurait à y gagner en humanité et en efficacité.
Zenit : L'Afrique semble moins touchée par cette polémique
que la France ?
Mgr T. Anatrella : L'accueil
fait au Pape par les Africains est extraordinaire. Les foules sont nombreuses
et très joyeuses. Les discours de Benoît XVI sont d'une grande qualité et
tracent des voies d'espérance pour ce continent.
Malheureusement, l'obsession des médias pour le préservatif obture
l'importance de ces discours. Faut-il y voir une forme de paresse
intellectuelle et d'obscurcissement de la conscience, et d'une vision étroite
et partiale des choses ?
Il est vrai que les premiers concernés
par les propos du Pape savent les entendre et les recevoir à quelques
exceptions près.
D'ailleurs
de nombreux pays africains organisent la prévention contre le sida autour de
trois principes : « abstinence, fidélité ou
préservatif » et cela provoque des effets positifs.
Les occidentaux sont incapables de comprendre cette démarche. Nous
recevons d'ailleurs de nombreuses réactions venues d'Afrique qui en ont assez
de se voir imposer les modèles sexuels des sociétés occidentales, qui pour
soutenir ces modèles sexuels, sont évidemment accompagnés de moyens de
protection.
Il s'agit d'un nouveau colonialisme
comportemental qui bouleverse les sociétés africaines.
Certains se révoltent de voir se développer un «
vagabondage » inconnu jusque-là en Afrique où le sens de la
fidélité et de la famille est respecté et honoré. Certains occidentaux perdent
le sens de cette dignité.
Il
y a un décalage entre l'Afrique et les pays occidentaux concernant la sexualité.
Je dois me rendre prochainement en Afrique et je mesure, en préparant mes
conférences, combien ce continent a beaucoup de choses à nous apprendre là où
nos modèles occidentaux du sexe recherché pour lui-même, véhiculés par les
médias, brouillent le sens de la sexualité humaine.
Zenit : Comment voyez-vous le rôle des médias et les prises
de position de décideurs politiques et sociaux ?
Mgr T. Anatrella : Nous
assistons à une sorte de lynchage médiatique où la mauvaise foi se mêle au
procès d'intention et à la surinterprétation. Tout et n'importe quoi s'exprime
contre le Saint-Père, le plus souvent sans tenir compte de ce qu'il dit
vraiment. Ce n'est pas le Pape qui est un problème. En revanche, les médias et
les réactions de certains décideurs politiques et des prescripteurs sociaux
posent un sérieux problème.
L'unanimité
en la matière est pour le moins suspecte. Le Pape sème le trouble à juste
raison ! Les médias pourraient parler avec un minimum de rigueur en cherchant à
davantage à expliquer afin que les propos du Saint - Père soient au moins
restitués en vérité. Comme à l'habitude, une phrase citée hors contexte
déclenche une série de réactions totalement irrationnelles. Comment voulez-vous
que des personnes qui n'ont comme écho que ce que rapportent les médias
puissent réagir avec sérénité ? Mais
je
pense qu'en réalité, on ne souhaite pas entendre un autre discours que celui du
préservatif ! Certains tentent de porter un autre message mais les
réactions des journalistes sont toujours les mêmes : «
C'est trop compliqué ! ». Effectivement le sens de la vie et de
l'amour est complexe, mais il est pourtant nécessaire de prendre le temps pour
l'expliquer. Ce temps n'est apparemment pas celui des médias. Je viens d'en
faire l'expérience : pour la radio, la télévision et la presse écrite, le temps
qui nous est accordé pour répondre est extrêmement limité alors qu'ils
consacrent un espace très large à toutes sortes de détracteurs. Il y a
notamment les professionnels de la contestation parmi une faible minorité de
catholiques extrémistes qui sont édifiés en experts et ne parlent que
d'eux-mêmes en faisant de la surinterprétation idéologique, bien loin de la
pensée chrétienne. Des responsables politiques se présentant comme Catholiques,
cherchent à se démarquer de l'Église en adoptant des idées qui ne sont pas en
cohérence avec son enseignement, et affirment s'y opposer au nom de leur foi
comme s'ils prenaient leur foi personnelle pour un magistère. Nous sommes
soumis à un conformisme dominant qui
nous éloigne du bon sens et des simples normes d'humanité si nécessaire en
matière de sexualité.
Zenit : Que fait
l'Eglise contre le sida et pour les soins des malades ?
Mgr T. Anatrella : Dans
ses réflexions sur la prévention contre le sida
, Benoît XVI a d'abord voulu souligner l'engagement de l'Église dans
l'accueil, les soins médicaux et l'accompagnement social et spirituel des
personnes touchées par le Sida.
Parmi
les institutions dans le monde qui s'occupent des personnes ainsi atteintes,
l'Église est le plus important prestataire
privé de soins aux malades du sida, elle arrive en seconde position après les
états : 44% sont des institutions d'État, 26,70% sont des institutions
catholiques, 18,30% sont des ONG et 11% d'autres religions. (Cf. Conseil
Pontifical pour la Santé).
L'Église est également
engagée dans la prévention contre la transmission du virus HIV par
l'intermédiaire de ses réseaux d'écoles, de mouvements de jeunesse et
d'associations familiales.
Le
Saint - Siège a créé en 2004, sous l'impulsion du Pape Jean-Paul II,
la Fondation du Bon Samaritain afin de
financer des projets de soins et d'éducation en direction des personnes
concernées et de la prévention. C'est dire combien l'Église est active dans ces
domaines et connaît bien les enjeux de cette pandémie. Elle a la compétence en
la matière et développe une réflexion autour de l'éducation au sens de la
responsabilité. Une
exigence humaine
accessible à toutes les consciences indépendamment d'un point de vue
confessionnel. C'est dans ce sens que le Pape Benoît XVI vient d'affirmer
que «
l'on ne peut pas régler le problème
du sida avec la distribution des préservatifs. Au contraire leur utilisation
aggrave le problème ». Il a souligné que
la solution passe par « un réveil
humain et spirituel » et « l'amitié
pour les souffrants ».
Zenit : Comment
analysez-vous ces réactions ?
Mgr T. Anatrella : Ces
réflexions étonnent de nombreux commentateurs qui soutiennent une vision
sanitaire de la sexualité humaine. La question qui est pourtant posée à la
conscience humaine devant la constante transmission du virus HIV est de
savoir :
-
Quel sens avons-nous de la sexualité,
-
Quel modèle sommes-nous en train de construire
avec une prévention uniquement centrée sur le préservatif,
-
Quelle éducation sur le sens de la relation voulons-nous
donner aux jeunes générations ?
Au
lieu de se fier à un moyen technique qui évacue de nombreuses questions,
n'est-il pas décisif de réfléchir sur des
comportements qui participent à la transmission de ce virus et de bien d'autres
en matière sexuelle ?
À
entendre les réactions de l'univers médiatico - politique comment ne pas voir
une fracture culturelle importante :
on
sait plus penser la sexualité que du point de vue sanitaire. Il est pour le
moins simpliste et ridicule de laisser entendre que le discours du Pape serait
responsable de la pandémie en Afrique :
-
D'un côté on affirme que les gens ne tiennent
pas compte des principes moraux de l'Église en matière de sexualité et
-
De l'autre on soutient que son discours
faciliterait la transmission du virus.
Nous sommes en train d'inverser les rôles
et de déplacer les responsabilités selon la modalité du bouc - émissaire.
Sans vouloir le reconnaître, il y a un type de prévention qui est incitative de
pratiques contre lesquelles on veut lutter et c'est l'inverse qui se produit
comme à une époque on voulait «
soigner
la drogue avec de la drogue ». Nous en sommes revenus après que cette forme
de prévention nous a fait perdre du temps pendant près de quarante ans !
Nous
sommes dans une sorte d'incapacité à tout simplement comprendre ce que dit le
Pape : «
Réfléchissons aux comportements sexuels qui transmettent le virus HIV
et engageons des mesures d'éducation au sens de la responsabilité ».
Cela ne veut pas dire que le discours
sanitaire et les « moyens prophylactiques » sont exclus,
mais dans une
perspective éducative
nous ne pouvons pas nous limiter à ses seuls moyens. Cela montre bien à quel
autisme se trouvent réduits certains. Où est le bon sens ? Il est étonnant que
l'on reproche au Pape de nous faire part de ses réflexions à la suite d'une
question posée par un journaliste. L'impuissance à réfléchir les comportements
et les modèles sexuels contemporains valorisant les pulsions partielles, les
pratiques morcelées et les orientations sexuelles fini par murer dans des
clichés. Nous avons ainsi entendu sous forme d'affirmation péremptoire, comme
savent le faire des adolescents, «
ce qui
m'intéresse ce sont les hommes et pas les dogmes ». Avec une telle formule
ne sommes - nous pas dans le degré zéro de la culture ? Des responsables
politiques réduisent le champ de la réflexion à un soliloque puisque le Pape ne
parle pas ici de dogmes mais jette un regard réaliste d'adulte sur une vision
quasi immature et enfantine de la sexualité humaine. Quel aveuglement, quel
obscurantisme, quelle vision idéologique du préservatif pour ne pas voir
quelles sont les pratiques qui sont à l'origine de la transmission virale. La
maladie provoquée par ce virus est tragique et il nous revient de tout mettre
en oeuvre pour l'éviter et soigner dignement les malades et notamment en
Afrique par la gratuité des soins et des médicaments comme le suggère le Pape.
Mais en même temps, il y a une sorte d'enfermement dans un type de sexualité
depuis près de quarante ans qui pose de sérieux problèmes.
Le
refus de la réflexion montre bien quelle angoisse on
cherche à éviter sans la traiter à travers des conduites
problématiques.
On
oublie également, que
l'on meurt
davantage d'autres maladies que du sida et pourtant on ne parle que de lui.
Comme si c'était une façon de vouloir maintenir des modèles comportementaux
sous le biais de la compassion pour ne pas à les interroger et les remettre en
question. Une culture, c'est aussi une façon de signifier la sexualité et
l'expression sexuelle qui reste une modalité de la relation humaine entre un
homme et une femme, et non pas seulement un exutoire des angoisses primaires et
des pulsions partielles comme pour se libérer d'un sentiment de castration
alors que l'on ne fait que de la renforcer.
La
pandémie du sida nous interroge une
fois de plus
sur les comportements
sexuels. Elle nous
incite à changer
de comportement plutôt que de changer de pratiques techniques. En effet
devons-nous nous limiter uniquement à une vision pulsionnelle et technique de
la sexualité qui en favorise sa déshumanisation ou bien rechercher les
conditions épanouissantes de son exercice dans la perspective d'une rencontre
qui vient enrichir la relation engagée entre un homme et une femme ?
Dans l'acte sexuel, l'homme et la femme
s'accueillent et se donnent. Grâce à l'amour sexuel, ils se
rejoignent dans la jouissance pour être ensemble et se donner vie.
Si l'acte sexuel n'engage pas la relation
et répond simplement à une excitation, il demeure un acte hygiénique et, dans
ces conditions,
le préservatif apparaît
comme une protection sanitaire mais aussi une protection relationnelle.
En
revanche, si l'expression sexuelle est vécue comme un engagement entre l'homme
et la femme alors l'abstinence et la fidélité s'imposent. Mais depuis quelques
années nous fabriquons un modèle sexuel assez surréaliste qui produit le sexe
-préservatif. Est - ce à cet objet sanitaire de définir la sexualité et de
l'humaniser ? D'ailleurs lors de campagnes de prévention, ne voit-on pas sur
les murs de Paris des affiches avec le slogan : «
Paris aime » ... suivi de l'image d'un préservatif en forme de
lever de soleil. Il serait plus sain d'apprendre à découvrir ce qu'est l'amour
entre un homme et une femme plutôt que de déplacer le sens de l'amour sur un
condom. Un message qui prête à confusion et, une fois de plus, à l'inversion
des sens et des choses.
Zenit : L'Église parle d'amour ?
Mgr T. Anatrella : Oui,
mais pas d'une façon émotionnelle où tout et n'importe quoi peut se dire et se
faire en son nom. Encore faut-il savoir ce qu'est l'amour et dans quelles
conditions il est possible de le vivre.
L'amour
est indissociable de la vérité. Toutes les relations affectives et toutes
les expressions sexuelles ne sont pas synonymes d'amour.
Le
discours de Benoît XVI sur la sexualité humaine s'inscrit dans la continuité du
sens de l'amour révélé par le Christ. Il est ainsi dans la cohérence des
orientations de l'Évangile, développées dans la Tradition de l'Eglise, sur le
sens de l'amour qui ont d'ailleurs influencé notre société au cours de
l'histoire.
L'amour
de Dieu est souvent mal compris. Il est entendu comme le fait de recevoir des
gratifications affectives en toutes circonstances. Cette vision simpliste, et
parfois infantile, ne correspond pas au message chrétien.
Dieu est Amour au sens où il donne un amour à partir duquel la vie est
possible. Aimer de l'Amour de Dieu c'est chercher à faire vivre l'autre et les
autres.
L'homme est
appelé à l'amour par Dieu. Cette conception de l'homme est, dans notre
civilisation, à l'origine du sens de la personne, qui a sa propre valeur, de
son intériorité, de sa conscience, de son autonomie, de sa liberté et de sa
responsabilité. C'est pourquoi l'Évangile du Christ s'adresse à sa conscience
afin de chercher la vérité et évaluer le sens et la conséquence de ses actes
sur lui-même, sur les autres et sur la société. La personne s'engagera dans
cette réflexion morale par rapport à des valeurs objectives qui ne dépendent
pas d'abord de sa subjectivité ou de ses désirs du moment mais des références
transcendantes de l'amour.
L'Église ne cesse de rappeler la dignité
de la personne humaine et la signification de l'amour.
Elle affirme qu'il n'y a de remède ultime au sida que grâce à un comportement
digne de l'homme, c'est-à-dire capable de respect, de fidélité et de maîtrise
de soi qui sont les conditions même de l'amour.
Cette perspective n'exclu nullement un
discours sanitaire et le recours dans certaines situations au préservatif afin
de ne pas mettre la vie en danger. Le discours sanitaire
(et le préservatif) peut être nécessaire, mais reste largement insuffisant
quand il s'arrête à des mesures purement techniques. En langage moral, le
préservatif reste une question de casuistique, comme l'évoquait déjà le
cardinal Ratzinger en 1989 que je cite dans mon livre : L'amour et l'Eglise,
Champ-Flammarion.
«
L'erreur de base est de centrer le
problème du Sida sur celui de l'usage du préservatif. Certes, les deux se
rejoignent à un certain point, mais là n'est pas le vrai problème. Se polariser sur le préservatif comme
moyen de prévention, c'est mettre au second plan toutes les réalités et tous
les éléments humains qui entourent le malade, et qui doivent demeurer présents
dans notre réflexion. La question du préservatif est marginale, je dirais
casuistique. [...] Il me semble que le problème fondamental est de trouver le
juste langage en la matière. Pour ma part, je n'aime pas l'expression de
"moindre mal". Malgré tout, pour l'instant, la question n'est pas de
trancher entre telle ou telle position, mais de chercher ensemble l'avis le
meilleur pour définir et comprendre aussi l'action possible. [...] C'est le
signe d'une réflexion qui n'est pas figée. [...] Ce qui est clair pour ma part,
c'est la nécessité d'une sexualité personnalisée, que je considère être la
meilleure et l'unique prévention véritable. Il faut en tenir compte non
seulement du point de vue de la théologie, mais aussi du point de vue des
sciences(3)
».
Il
existe
deux attitudes pour éviter
le sida : la fidélité et l'abstinence et un moyen technique : le préservatif.
Si les deux attitudes ne peuvent pas
être vécues, alors il est préférable d'avoir recours à des moyens de protection
pour ne pas répandre la mort. La priorité reste toujours la formation au
sens de la responsabilité.
Le
Cardinal Lustiger avait bien situé les enjeux dans cette perspective en
déclarant aux journalistes de
l'Express
(4): «
Il faut aider la nouvelle génération : elle désire découvrir la dignité
de l'amour. La fidélité est possible. Tout véritable amour doit apprendre la
chasteté. Des malades du sida sont appelés, comme chacun de nous, à vivre la
chasteté non dans la frustration, mais dans la liberté. Ceux qui n'y parviennent pas doivent, en utilisant d'autres moyens,
éviter le pire : ne donnez pas la mort. » Le journaliste de reprendre :
«
Un pis-aller, le préservatif ? » «
Un moyen de ne pas ajouter au mal un autre
mal... »
Autrement
dit, au nom de l'amour tout n'est pas possible encore faut-il que les actes
soient en cohérence avec lui.
Zenit : « L'Eglise est
experte en humanité », selon la formule de Paul VI à l'ONU, et également
éducatrice des consciences en appelant chacun au sens de sa conscience, de sa
liberté à ne pas aliéner et au sens d'une relation authentique à l'autre.
Comment tout ceci peut-il se traduire face au fléau du sida ?
Mgr T. Anatrella : Pour
l'Eglise, «
la sexualité doit être
orientée, élevée et intégrée par l'amour qui, seul, la rend humaine »
(5)
. Même si la personne n'est pas située dans cette perspective, elle est invitée
à assumer son existence là où elle en est de sa conscience d'elle-même par
rapport aux réalités et aux exigences morales.
Autrement
dit, l'amour est une perspective et un ordre relationnel à partir de duquel il
convient d'évaluer la nature, la qualité et la vérité de sa relation et de son
engagement vis-à-vis d'autrui.
Ensuite,
face à cette exigence, c'est à chacun de prendre ses responsabilités en usant
de la vertu de la prudence, celle qui calcule et tient compte de tous les
risques de la vie.
Le
préservatif, au-delà de son aspect sanitaire, lorsqu'il vient simplement
justifier le multipartenariat, devient au regard du sens de l'amour humain le
signe de l'inauthenticité de la relation et donc moralement illicite. Une telle
conduite feint l'amour, elle n'en relève pas. Autrement dit, il
ne suffit pour éviter des accidents de la
route de mettre sa ceinture de sécurité, encore faut-il savoir respecter le
code de la route.
Benoît XVI assume sa fonction et reste dans son
domaine spirituel et moral lorsqu'il réaffirme les principes humains au sujet
de la sexualité qui nous concernent tous. Le sida devrait-il en changer la
signification ?
Les
relations entre les êtres humains engagent plus que nous ne le croyons.
L'expression de l'amour sexuel n'est pas banale. Un homme et une femme n'ont
pas trop de toute leur vie pour s'aimer. La multiplication des partenaires sans
discernement est un malheur complet pour la dignité humaine.
La sexualité humaine ne peut pas s'élaborer
psychologiquement et se signifier moralement en fonction d'une maladie, à moins
que l'on veuille profiter d'une telle situation pour justifier et édifier des
tendances problématiques comme modèles sexuels. Ce n'est pas à partir du sida
qu'on définit la sexualité humaine, mais à partir du sens de l'amour, de
l'amour qui est un engagement entre un homme et une femme dans une relation et
dans la responsabilité. L'Église témoigne d'un amour de vie, d'un amour
prophétique.
Propos
recueillis par Anita S. Bourdin
1-
Monseigneur Tony
Anatrella est Psychanalyste et Spécialiste de Psychiatrie Sociale. Il enseigne
à Paris et à Rome. Il est consulteur du Conseil pontifical pour la famille et
du Conseil pontifical pour la santé. Il a publié : « L'amour et le préservatif
», Paris, Flammarion en 1995. Un livre qui reste d'actualité et qui a été
réédité sous le titre : « L'amour et l'Eglise », Paris, Champ-Flammarion.Son
dernier ouvrage paru : « La tentation de Capoue », - anthropologie du mariage
et de la filiation - Paris, Cujas. Un livre qui s'interroge sur les modifications
en cours où l'on voudrait ouvrir le mariage et la filiation de façon déguisée à
des partenariats unisexués. Un ouvrage de référence en la matière. Mgr Tony
Anatrella revient dans cette interview sur la polémique suscitée, surtout en
France, autour des propos du pape concernant la prévention contre le sida.
2-
ROME, Jeudi 19 mars 2009
(ZENIT.org <
http://www.zenit.org/>
) - Benoît XVI est très bien informé quant à la prévention du sida et parle à
l'encontre d'un « nouveau colonialisme comportemental » qui « bouleverse les
sociétés africaines », fait entre autres observer Mgr Anatrella.
3- Propos recueillis par G.
Mattia, La Croix du 22 novembre 1989.
4- L'Express du 9 décembre 1988, p. 75, propos recueillis par
Guillaume Maurie et Jean-Sebastien Stehli.
5-
Orientations éducatives
sur l'amour humain § n°6