NOUVELLES DE MISSIONNAIRES
NIGERIA : LA FOI, UNE AFFAIRE « PUBLIQUE »(1)
Q. : À différentes reprises au cours des semaines passées, des
nouvelles d'affrontements et de violence interreligieuse nous sont parvenues de
votre pays. Comment pouvez-vous décrire
la situation actuelle de votre diocèse en partant de votre expérience
personnelle ?
Le Nigeria n'est pas un paradis, mais ce n'est pas non plus
l'enfer décrit par certains de vos médias.
En Occident, ce sont uniquement les nouvelles relatives à la violence et
aux problèmes qui vous parviennent et non pas celles qui décrivent la vie de
tous les jours, de partage des différents évènements de la vie quotidienne.
Par exemple, que devrions-nous savoir ?
On devrait savoir
qu'à
Abuja nous vivons une paix relative entre communautés de religion différente. Que lors des périodes de fêtes religieuse,
il y a un
véritable échange, une
participation réciproque et les communautés
se respectent. Que nous, chrétiens,
nous sommes libres de manifester publiquement notre foi, comme le sont les musulmans,
et que nous sommes conscients de l'importance de ne pas utiliser ces
expressions ou paroles qui risquent d'offenser volontairement la foi de
l'autre.
Il est un fait que dans les villages, la situation est légèrement
différente, plus difficile parce qu'elle est en proie aux groupes locaux, qui
ont une vision plus partiale, mais l'expérience est celle de ce
partage général de la vie quotidienne avec
les problèmes et les difficultés de tout un chacun.
Est-ce cela l'issue du travail commun du Conseil pour les
Affaires religieuses nigérian?
Je crois que oui. Ce
travail commun au sein du
Conseil pour
les Affaires religieuses composé de 25 personnalités du monde musulman et 25 de
la communauté chrétienne, nous a fait accomplir dans le temps des progrès
significatifs. Par exemple, il y a
quelque temps, à l'occasion de nos réunions, nous
faisions deux prières, une chrétienne et une musulmane tant au début
qu'à la fin. Tandis que maintenant,
nous avons choisi de ne faire qu'une seule prière au début et à la fin,
respectivement la chrétienne et la musulmane ou vice versa.
Cette pratique laisse entendre que, lorsque nous prions, notre
prière nous embrasse tous. Le fidèle -
qu'il soit chrétien ou musulman - quand il prie, il prie pour tous.
Nous
ne prions pas « ensemble », mais un à
côté de l'autre, en embrassant tout le monde.
Mais cette situation d'échange et de croissance commune est aussi
facilitée par le bon rapport qui existe entre l'Ordre Suprême du Conseil pour
les Affaires islamiques, présidé par le sultan Soduku, déjà colonel de l'armée
nigériane, et l'Association des Chrétiens du Nigeria, dont l'Eglise catholique
ne représente qu'une partie et que je préside pour le moment.
S'agit-il d'un travail commun « théorique » ou bien avec
des implications pratiques?
Une telle culture de collaboration que nous sommes en train de
promouvoir se
traduit en programmes
concrets sur des questions brûlantes qui sont partagés
en faveur du bien commun : le combat contre le Sida ou contre la
malaria, ou les différentes initiatives pour réduire la mortalité de la femme
lors de l'accouchement… Nous
collaborons sur des questions concrètes,
parce que
lorsque nous nous trouvons
face aux besoins fondamentaux de l'homme, les différences entre nous diminuent.
Nous ne tentons pas un dialogue «
théologique » qui, nous le pensons, ne nous conduirait nulle part,
mais nous nous rencontrons concrètement quand nous mettons sur la table ces
implications pratiques de notre foi.
Dans un pays dont la population est divisée à moitié entre
chrétiens et musulmans, l'appartenance religieuse a-t-elle une place dans la
vie publique ? Ou bien reste-t-elle une affaire privée ?
Au Nigeria, des signes évidents de la conviction que ma foi n'est
pas mon affaire, exclusivement privée, émergent de la vie concrète.
La religion est considérée
comme une ressource qui peut aider les hommes à vivre bien, à affronter avec un regard d'espérance la vie quotidienne, à
trouver des voies concrètes d'expression.
Elle ne peut être la cause des problèmes, même si certains veulent
l'instrumentaliser dans ce sens. Au
Nigeria, les chrétiens sont vraiment chrétiens, ils pratiquent, et ceux qui se
déclarent chrétiens et qui ne vont pas à la messe le dimanche sont une
minorité.
Un exemple pour comprendre
l'étoffe des relations :
entre voisins,
on veille réciproquement sur la fidélité aux rendez-vous religieux de l'autre. Si Joseph, chrétien, voit que son voisin
Muhammad ne va pas à la mosquée le vendredi, il lui demande pourquoi, s'il est
malade… Et Muhammad fait de même s'il
voit que Joseph ne va pas à l'église le dimanche. C'est normal, ici, que le voisin «
veille ». Parce que
la foi de mon ami, de mon voisin, me tient
aussi à cœur. Dans ce sens, cela
devient un fait « public ».
Pouvez-vous trouver des caractères propres à
l'islam pratiqué dans votre pays?
L'islam pratiqué au Nigeria,
qui est en grande majorité sunnite dont
différents courants sont présents, est généralement caractérisé par une
tendance modérée. Il y a certainement des groupes
d'extrémistes et de violents, mais tant du côté islamique que chrétien.
Mais
ce qui en quelque
sorte « précède » l'appartenance
religieuse est l'appartenance à une tribu déterminée. Généralement, nous nous distinguons par
cette
appartenance.
Parfois c'est justement
l'appartenance commune à la même tribu qui favorise la compréhension et le
rapprochement entre qui est chrétien et qui est
musulman. Par exemple, le mari de ma
sœur est musulman. Une telle proximité
ou parenté aide à voir le musulman comme un prochain, non pas comme un
étranger, un autre différent de moi, un ennemi.
Tout comme de la même façon
,
la division entre tribus aggrave parfois la distance entre groupes de foi
différente.
Il y a
des
groupes ethniques qui ont une longue histoire de conflits derrière eux qui
se perpétuent. Mais ici, on ne peut
attribuer l'origine de la violence à l'appartenance religieuse mais bien à
celle ethnique.
Comment se caractérise la situation nigériane
dans le contexte africain?
Notre situation est une situation particulière, unique dans le
contexte du continent africain : les données sur la composition de notre peuple
ne sont pas certaines, on parle
d'environ
150 millions d'habitants, divisés pour moitié entre musulmans et chrétiens
(Dont 20 % sont catholiques, et le reste protestants de différents groupes,
anglicans, méthodistes, baptistes, évangéliques et d'églises africaines). Cette proportion (50 % et 50 %) conduit
presque nécessairement à une
situation
d'équilibre, qui parfois peut être fragile.
Au Sénégal, les relations sont presque excellentes, mais les chrétiens
sont seulement 2 % : l'islam peut se permettre d'être indulgents avec une
minorité qui fait tellement pour le pays, comme par exemple les écoles.
Lorsqu'il y a des problèmes de concurrence, les différences émergent et sont
présentées sous des aspects religieux, même lorsque la religion n'y est pour
rien.
En
Côte d'Ivoire, il semble
qu'il y ait davantage de musulmans que de chrétiens, mais il y a un
grand nombre de religions africaines
traditionnelles que tous tentent de convertir...
Les cas de conversion religieuse sont-ils
nombreux?
Il y a différents cas, mais dans les deux directions, et parfois
des tribus entières sont impliquées.
Les sectes les plus agressives ne rencontrent pas beaucoup de succès au
Nigeria, généralement, elles provoquent davantage de problèmes que de
conversions avec leur prosélytisme exagéré, parce qu'elles ont tendance à
déchaîner des réactions de refus chez les personnes et créent le malaise dans
les rapports entre chrétiens et musulmans avec leur fanatisme.
Les écoles catholiques jouent-elles un rôle
particulier dans votre pays ?
De nombreuses écoles
catholiques sont présentes au Nigeria. La situation leur était particulièrement
favorable dans les années 70, quand l'Etat permettait et soutenait des
initiatives dans ce sens promues par des missionnaires tant catholiques que
protestants.
Puis, le
gouvernement a
cessé de collaborer dans ce domaine avec les Chrétiens et avec l'argent du
pétrole, il a construit de nombreuses écoles publiques et n'a plus financé
les écoles de matrice religieuse, qu'elles soient chrétiennes ou
musulmanes. Cela a
engendré une majoration des coûts pour la gestion des écoles « privées », qui cependant ont
continué à fonctionner, même avec des frais plus élevés pour les étudiants et,
aujourd'hui encore, elles sont les meilleures.
Si bien que même des hommes du gouvernement, y compris les musulmans,
les choisissent pour leurs enfants.
Notre
ligne de conduite en ce qui concerne l'éducation est que
l'école catholique est ouverte à tous, mais si un musulman choisit d'y
inscrire son enfant, il doit être disposé à accepter tous nos enseignements, y
compris l'enseignement de la religion catholique. Nous ne faisons pas de marche arrière concernant notre identité.
Que peut apprendre la vieille Europe de votre expérience,
de ce style de cohabitation interreligieuse que vous nous avez décrite ?
L'Europe doit se décider à
comprendre combien est importante la religion pour ses citoyens. Aujourd'hui, les
immigrés de religion différente sont toujours plus nombreux à arriver,
également du Nigeria en Europe. Eh bien
:
les pays destinataires de l'émigration
ne peuvent pas refouler le problème religieux.
L'éliminer, comme s'il n'était pas admis comme bagage des
arrivants. Ils doivent être conscients
de l'importance qu'ont la foi et l'appartenance à une tradition religieuse
spécifique pour celui qui quitte sa maison à la recherche d'un futur.
Celui
qui arrive de loin, s'il ne trouve pas quelqu'un qui le regarde en face, qui
comprenne sa recherche et son besoin de soutien, se sentira doublement exclu. Je le dis aussi en pensant aux communautés
chrétiennes et aux paroisses européennes.
Quelle est l'influence que l'actuelle crise économique et
financière internationale a sur le Nigeria ? Pourrait-elle selon vous, causer
de nouvelles tensions et affrontements ?
Certainement, elle influence et influencera toujours plus le
Nigeria, mais
notre peuple est un peuple
qui malheureusement n'a jamais profité de la richesse de son pays, à cause de la corruption généralisée
parmi ceux qui étaient au pouvoir au cours de ces années : c'est un peuple
pauvre et il restera encore très pauvre.
Si quelqu'un touche le fond, il ne peut descendre encore plus bas.
Mais je peux dire que la pauvreté ne pèse pas sur les rapports
interreligieux, ce ne sera pas pire qu'auparavant.
Certainement, le prix du brut peut influencer les rapports au
Nigeria, parce que l'establishment islamique reçoit beaucoup d'aides des pays
islamiques grâce aux pétrodollars, qui risquent de diminuer.
Vous avez récemment rencontré le pape Benoît XVI. Quelle est l'impression du dialogue avec lui
qui vous a le plus marqué ?
Le Pape m'a posé de nombreuses questions sur mon pays et en
particulier sur les rapports avec les musulmans. Sa grande attention et l'intérêt avec lequel il m'a écouté m'ont
touché.
Il m'a encouragé à continuer dans le travail de rencontre quotidienne
avec la communauté islamique. Une
question que lui aussi perçoit comme étant prioritaire.
1-
Entretien De Maria Laura Conte avec S.E. Mons. Onaiyekan, Évêque d'Abuja,
Nigeria .
http://www.cisro.org/index.php?page=46&lang=fr&table=contributi&di
rectory=contributi&name=contributi_doc&news=843&group=contributi&a
mp;subgroup=doc_2009