REFLEXIONS SUR LA CRISE SOCIO -
POLITIQUE MALGACHE ACTUELLE :
LES CRISES SE SUIVENT, ….. ET NE SE RESSEMBLENT
PAS(1)
J’ai
eu le privilège d’observer, et pour certains, de vivre de l’intérieur, les
évènements de 1972, ceux de 1984/1985 sur l’affaire kung-fu, ceux de 1991
et de 2001/2002. Ces deux derniers «
m’ont
littéralement happé » dedans, comme dans un tourbillon, sans en avoir été
un acteur central. Et voilà 2009 qui débarque.
J’ai
pu aussi parcourir, en long et en large, plusieurs régions de Madagascar, et en
particulier celles de la moitié sud, depuis plus de trente ans, sentir ce
dénuement qui engloutit tout, et admirer en même temps comment les gens
survivent dans le sourire, dans la dignité et dans la solidarité. J
’ai beaucoup apprécié aussi les diversités
de lecture et de compréhension, d’une région à l’autre, qui se manifestent
toujours,
en face d’un évènement
particulier. Même si ce qui se passe à Antananarivo pèse beaucoup dans la
suite des choses, les régionaux donnent beaucoup de «
couleurs culturelles et historiques locales » dans leurs
interprétations.
Sans ambages et sans hésitation, j’annonce qu’on ne
peut jamais rester indifférent par rapport à une crise : autrement c’est la
crise qui vous rattrape. Au moment où l’on s’y attend le moins, une
circonstance particulière oblige à «
s’intégrer
» dedans, et force à agir et à participer.
1° LES ACTEURS DES
CRISES : DE 1972 A 2009 :
Ce
qui étonne beaucoup peut-être aujourd’hui, c’est la
jeunesse des participants aux « grèves
».
C’était
aussi le même cas en 1972. C’était des lycéens (des étudiants des lycées
techniques probablement) qui ont eu «
le
courage » d’incendier l’Hôtel de ville d’Antananarivo, devenu pour la
circonstance, le quartier général des FRS (Force Républicaine de Sécurité,
l’équivalent de la garde présidentielle d’aujourd’hui). Ces derniers ont dû
fuir précipitamment, et étaient devenus par la suite les victimes de « chasse à
l’homme » sans pitié à l’époque.
En 1972
(sur l’actuelle place du 13 mai), en 1991 (à Iavoloha), comme aujourdhui en
2009 (à Ambohitsorohotra), ce fut et c’est toujours la garde présidentielle qui
tire sur la foule, sans sommation, à balles réelles. En 1972 et en 1991, les Présidents respectifs (Tsiranana et
Ratsiraka)
furent « évincés »
par la suite,
sans ménagement et à la suite de « transition ».
Et
pour 2009 ? La suite nous le dira, si le proverbe français «
Jamais deux sans trois » sera une fois
de plus vérifié.
Deux
autres détails importants méritent d’être bien retenus
pour 1972 : à part le parti AKFM et le MONIMA, il n’existait pas
d’autres oppositions structurées, et le parti présidentiel (PSD ou Parti
Social Démocrate) régnait en véritable «
parti
unique », véhiculant une «
pensée
unique », comme c’est le cas aujourd’hui. Le parti MONIMA de Monja Jaona
(implanté surtout dans la province de Toliara), après une insurrection brutale
fortement réprimée en 1971 par l’Armée, dans le Sud, fut mis au pas.
C’était le Maire d’Antananarivo de l’époque,
le Pasteur (FJKM) Richard Andriamanjato, chargé de cette fonction élective pour
la ville d’Antananarivo depuis 1959, qui dirigeait donc l’AKFM, et avait la
haute main sur la capitale, durant plus de dix ans . Ce parti se servait de son
journal très satirique « Ny Hehy (litt. Le Rire) », avec force caricatures,
pour ridiculiser le pouvoir en place. À côté de cette main de
l’Eglise protestante, les catholiques n’étaient pas en reste, notamment à
travers leur journal
La lumière, plus
tard relayé par l’actuel
Lakroa , animé
par un prêtre et journaliste très bien connu, le regretté Rémi Ralibera. C’est
dire que le
caractère frondeur de la
ville d’Antananarivo et de ses Maires ne date pas d’aujourd’hui. Les
périodes de «
paix » avec le régime
en place ne semblent être que des exceptions. Même chose, les
connotations « religieuses » des turbulences politiques ont toujours fait partie
du décor et du paysage politique de Madagascar.
En 1991, la société religieuse agissait à
travers le FFKM (Congrégation des Eglises Chrétiennes de
Madagascar), la société civile n’existait pas encore, la société politique fut
très fragilisée par son intégration en masse, quelques années auparavant, au
sein du «
front national de la défense de
la révolution » lié au pouvoir en place.
En
2009, ironie de l’histoire, la garde rapprochée du Président en place, «
Vice-Président, en fonction, de l’église
protestante FJKM » ouvre le feu sur les manifestants, dont certains
pratiquent et prient probablement avec lui dans le temple protestant d’à
côté !
En
bref,
en 1972, comme en 1991, en 2001 et
en 2009,
la société civile était
quasi-absente, la société politique semblait très affaiblie et inopérante,
malgré des tentatives d’actions d’éclats. Seule la société religieuse «
secouait le cocotier ». Aucun contre
- pouvoir sérieux n’existait depuis, et à défaut d’être structuré au sein de la
société politique, il se bâtit dans la rue, la politique ayant horreur du
vide !
On
a envie de dire :
« Quand les
paysans malgaches se réveilleront… », par analogie avec un certain ouvrage
concernant la Chine, écrit il y a des années de cela ! On peut être convaincu
que la société rurale malgache
peut
s’ériger un jour en un véritable contre-pouvoir. Imaginons des paysans qui
font la grève, ou qui n’acceptent plus de brader leurs produits, ou qui refusent
de se plier à une décision injuste de l’Etat central ou local. Imaginer la
panique et le trouble nutritionnel et social qu’un tel mouvement va provoquer
dans des villes comme Antananarivo, qui doit être ravitaillée en riz à hauteur
de 500 tonnes par jour ! À bon entendeur …
2° LE MALAISE
SOCIAL, FONDEMENT COMMUN DES CRISES DE 1972, DE
1985, DE 1991, DE 2001, ET DE 2009, MAIS « IGNORE » TOTALEMENT PAR LES
DIRIGEANTS :
Sans
vouloir faire de procès d’intention, à l’égard de quiconque, les hauts dirigeants
actuels semblent avoir répétés les
mêmes
errements que ceux des régimes précédents :
v
Le
manque
d’écoute vis-à-vis des citoyens, surtout à l’égard des plus pauvres :
quelquefois même, c’est
l’arrogance, ou
au mieux c’est l’indifférence, par rapport aux préoccupations des gouvernés
v
Le
manque
d’équité dans la redistribution des « richesses » : une croissance
économique assez régulière, mais non suivie de réel développement, des
résultats économiques assez palpables mais sans retombées sociales visibles, un
écart important entre riches et pauvres, une minorité qui s’enrichit à côté
d’une masse de plus en plus appauvrie
v
Le
manque
de transparence et de rigueur dans la gouvernance économique nationale :
o Le
caractère choquant pour de nombreux citoyens de l’achat d’un avion présidentiel
de 60 millions de $US alors qu’en face beaucoup vivent dans la malnutrition et
le dénuement total,
o L’application
discriminatoire de certaines mesures fiscales (Par exemple détaxation des
huiles végétales importées chez les uns, et taxation des mêmes huiles chez
d’autres),
o Le
projet de cession de 1,3 millions d’ha de terres au profit de Daewoo Logistics,
le mélange de genres dans la gestion des caisses de l’Etat et des affaires
personnelles des dirigeants, etc.
v
Le
déficit
démocratique et le manque de respect des libertés fondamentales :
o Pas
de vrais débats publics sur les grandes questions et sur les décisions
importantes,
o Pas
de vrais débats parlementaires, dérives autocratiques (fermetures de certaines
chaînes privées de radio et de télévision),
o Bâillonnement
des actions de l’opposition, emprisonnement de certains leaders politiques et
décapitation des partis importants d’opposition
Les trois travers de
certains hauts dignitaires des différents régimes qui se sont succédés,
en
malgache les 3 V pour Vola
(L’Argent), Vehivavy (La Femme), Voninahitra (L’honneur)
Chaque génération de dirigeants a pu
bénéficier, lors de leurs débuts de règne respectifs, d’un état de grâce
important, dont ils ont pu tirer profit au maximum, pour
faire adopter rapidement des réformes difficiles par exemple : mais certains en
ont surtout profité pour s’enrichir outrageusement. Un climat social très
délétère s’installe et s’accumule progressivement, et il a fallu à chaque fois
des mouvements d’explosion sociale, pour tout démanteler. Le ras – le - bol des
citoyens est tellement violent,
qu’on
jette le bébé avec l’eau du bain, pour tout recommencer après.
3° LES HOMMES, LE SYSTEME ET LE DEFICIT DE
CONTRE-POUVOIR : COMMENT EN FINIR AVEC LE LEADERSHIP MESSIANIQUE , ET LA
GOUVERNANCE CENTRALISEE ?
Les
citoyens fondent beaucoup leurs appréciations de la gouvernance d’une période
donnée, sur les capacités ou sur les vertus «
supposées » des dirigeants, et accordent d’emblée peu d’importance
au système en place. Ils s’étonnent après, des abus ou des confiscations de
pouvoir par les dirigeants. Ainsi, aux premiers moments de leurs mandats
respectifs, tous les Présidents de République étaient perçus comme de vrais «
messies » et traités comme tels.
Mais les
attentes des citoyens furent
très fortes, voire même démesurées. Ces attentes évoluent aussi dans le
temps, généralement en s’amplifiant. Tandis qu’au contraire, l’état de grâce
s’écorne, et s’amenuise au fil des temps.
L’excès
de confiance, accordé par les citoyens vis-à-vis de leurs dirigeants, et
observé tout au début de mandat,
va se
transformer en une grosse crise de confiance, puis en un véritable excès de
colère : attentes non satisfaites, confiances trahies, etc.
Alors, quelles issues ? Pourquoi pas les suivantes :
v
Apprendre à
ne pas inverser les rôles et à
ne jamais
accorder de chèque en blanc, quelque soit le degré de confiance qu’on a,
envers un leader : Les Lois par exemple, c’est le Parlement qui les fait. C’est
son rôle effectif. Par la suite, c’est le gouvernement qui l’exécute. Au sein
du Parlement, des débats sont engagés,
et
doivent être engagés d’abord, pour aboutir après à des décisions
consensuelles. Et c’est tout le
danger
d’un Parlement uni - partite et monocolore, qui fera le plaisir de
l’Exécutif en se transformant de soi-même en une simple chambre
d’enregistrement. On ne peut plus décider à plusieurs. Même chose dans les
Collectivités territoriales, avec leurs Conseils respectifs. Quand va-t-on
finir, au niveau de chaque Commune, ou de chaque Région, ou même au sein de
l’Etat,
avec ces décisions soi-disant
rapides, dans lesquelles un seul homme dispose de tout. ? N’est-ce pas
tellement plus simple de décider ensemble
entre plusieurs responsables ?
v
Apprendre à contrôler le pouvoir qu’on
délègue à un exécutif, quelque soit l’estime qu’on a envers
lui : Quel mécanisme de contrôle, et avec quelle marge de manœuvre, un «
Conseil » peut-il mettre en œuvre pour
mieux «
maîtriser » son exécutif, en
dehors ou même en plus du dispositif réglementaire prévu ? Est-ce que le «
conseil »
sait que l’ «
exécutif »
lui est «
redevable » de quelque
chose ? Le jour, où un «
exécutif »
quelconque, que ce soit, et surtout, au sein d’une institution publique, ou au
sein d’une structure paritaire quelconque, accepte de se plier de bonne grâce,
à un exercice de compte-rendu à l’égard de son «
Conseil », on aurait fait une progression énorme dans l’exercice de
contre-pouvoir.
v
Apprendre, en tant que citoyens, à
contrôler et à apprécier les qualités de
services délivrés, plus particulièrement s’il s’agit de
services publics (santé, éducation, eau
potable, services, etc.) :
Dans une république, où le minimum de services sociaux tend
à disparaître, il est difficile, voire indécent quelque fois, de critiquer sur
le peu qu’on obtient. Mais il sera de plus en plus mal venu de tout accepter et
de tout avaler de gaieté de cœur. Pourquoi ne pas
créer des « espaces de critiques
et de contrôle citoyen » sur la gestion de l’école publique du village,
sur la gestion de l’adduction d’eau potable du quartier, sur les soins de santé
qu’apporte le médecin de la commune, sur le comportement de l’instituteur
public du hameau, etc. C’est des petites choses, mais les grandes épreuves sont
toujours surmontées par des petites avancées successives.
v
Apprendre à faire valoir les droits
fondamentaux : liberté d’expression, liberté d’opinion,
liberté d’association, etc., et faire valoir les critiques sur ce que font et
décident les dirigeants, quelque que soit le bien ou l’inconfort que cela
cause
Un espace de liberté, un espace
d’expression, un espace d’opinion, quelqu’il soit,
ne se decrètent jamais. Il se crée, se conquiert et doit être
toujours défendu. La nature des choses est ainsi faite. À force d’attendre
que d’autres mettent en place de tels espaces, ils finiront par les confisquer
tout simplement. Dans les radios locales ou régionales, dans les sites web,
dans les journaux divers, ou tout simplement dans les milieux respectifs où
chaque citoyen évolue, il faut encourager la création de ces espaces, les
développer, les soutenir.
v
Apprendre la sincérité et accepter de
jouir des vertus de la transparence, quelque soit le mal
que cela peut causer à court terme, car le bénéfice à long terme est sans
égal :
Un problème, qu’on
évoque avec les autres, fait moins de dégâts personnels.
Une marmite, qu’on prend soin de couvrir,
semble toujours cacher des mets succulents (Proverbe malagasy). Et la place
publique, on peut toujours en faire un bon usage, en y amenant certaines
questions délicates, en particulier si elles sont d’intérêt commun :
l’indélicatesse d’un «
exécutif », la
disparition frauduleuse de fonds public, l’appropriation ou l’utilisation
abusive de biens publics, etc. Quelqu’un n’a-t-il pas dit que
« Seule la vérité libère » (Bible).
4° LES SPECIFICITES DES CRISES MALAGASY : DE LA
CRISE « A CYCLE DE 10 ANS » AU GRAND MOUVEMENT DE FOND « A CYCLE DE 50 ANS » ?
En se référant aux principaux évènements passés, il
est important de noter les grandes dates de l’histoire récente de Madagascar :
·
1897 : Annexion de Madagascar par la France
·
1947 : Mouvements d’insurrection nationaliste
contre les colons français
·
1960 : Accession à l’indépendance politique
·
1972 : Crise politique ayant mis fin à la
première république (fin du régime Tsiranana)
·
1985 : Crise sociale autour du mouvement «
kung-fu »
·
1991 : Crise politique ayant mis fin à la
seconde république (fin du régime socialiste)
·
2002 : Crise politique ayant mis fin à l’époque
Ratsiraka
·
2009 : Début de crise avec l’ère Ravalomanana
On
distingue nettement
deux grandes
tendances : le
grand cycle de 50 ans
(1897 – 1947 – 2002 …), ainsi que le
cycle
devenu classique de 10 ans (1972 – 1985 – 1991 – 2002 …)
Le
cycle de 50 ans s’articule autour
des
années phares de 1897, 1947, 2001.
Quels sont les
éléments communs ou
fils directeurs de ces « grands évènements ? C’est un débat,
apparemment très important, qu’il faut élargir le plus possible, auquel les
quelques lignes suivantes ne constituent qu’un apport très partiel :
v
L’importance
des pressions externes, ainsi que l’ordre et la vitesse de
succession de ces pressions, auxquelles les Malagasy n’étaient pas bien
préparés : Dans tous les cas, le poids de ces facteurs externes semblait avoir
été très décisif :
o
Les
agressions coloniales durant la
seconde moitié du 19°siècle,
o
Les
réponses à ces agressions durant la
première moitié du 20°siècle,
o
Les
premières expériences d’une indépendance
retrouvée à partir de 1960,
o
Les
premières expériences de démocratie et de
libertés,
o
La
mondialisation commerciale,
o
Les pressions des appuis financiers
multilatéraux et bilatéraux de
l’après 1972,
o
Les
crises mondiales diverses actuelles
(financières, écologiques, etc.), mais aussi le rapide développement des TIC,
o
La
diffusion rapide des nouvelles,
o
L’expansion du
modèle occidental de
démocratie.
v
Les
chocs subis, au niveau des identités et des valeurs fondamentales malagasy :
o
Le caractère sacré des terres,
mais qui ont été confisquées par les colons (c’était sans doute le grand
facteur mobilisateur, lors de la « rebellion » de 1947, à Moramanga, Manakara,
Ikongo, etc.),
o
Les regards envieux actuels de certains
investisseurs de l’extérieur sur les terres
arables de Madagascar (Ex. : projet de Daewoo Logistics),
o
Le culte effréné de l’argent occultant et
diluant le Fihavanana (Concorde sociale,
solidarité et entraide)
,
o
Le caractère sacro-saint de la vie
humaine,
etc.
v
Certains faits, apparus au début du
19°siècle :
o
La
traite internationale des esclaves
autour des côtes africaines et malagasy,
o
Les
premières tentatives d’unification
pacifique de Madagascar opérées par Andrianampoinimerina, puis continuées
par ses successeurs mais plutôt avec des moyens plus musclés durant tout le
19°siècle, avec des cicatrices encore à vif, même actuellement, dans plusieurs régions
des côtes et du Betsileo), sont à rapprocher de ces «
mouvements de fond », qu’on peut donc observer depuis les années
1800, dans l’histoire de la Grande Ile.
Chacune de ces crises majeures a
généralement duré plusieurs années, avant de se concrétiser par une
nouvelle situation sociale et politique stable,
traduisant un nouveau rapport des forces en présence : par exemple :
-
L’insurrection de 1947 a débouché sur
l’indépendance en 1960,
-
L’annexion de Madagascar par la France en 1897
était précédée par plusieurs années de luttes armées et d’incursions des forces
françaises en de nombreux points des côtes malgaches, etc.
Certains
indices semblent suggérer,
qu’on est au
début ou peut-être au beau milieu de ce « mouvement de fond survenant
probablement tous les 50 ans » :
v
Les phases - tests de l’après -
indépendance semblent largement dépassées : les citoyens
cependant semblent avoir perdu tous leurs repères sociaux, économiques,
culturels et politiques, et recherchent d’autres perspectives, et surtout sur
quoi fonder de nouveaux espoirs …
D’où la
nécessité de reconsolider les valeurs identitaires malagasy
v
Les pressions des partenaires extérieurs
deviennent plus difficiles à vivre, au fur et à mesure
que le pays s’enfonce dans la pauvreté et la misère.
Ce qui signifie aussi peut-être la nécessité d’une appropriation «
partagée et volontaire », et non pas seulement par un groupe de minorité, des
ressources extérieures, mais également la « démocratisation des
sacrifices » qui y sont liés
v
Des crises mondiales importantes pointent
à l’horizon, et vont affecter et remodeler, bon gré mal
gré, les fondements économiques, sociaux et culturels de la société malagasy
d’aujourd’hui et de demain :
o
La crise alimentaire (quelle place pour le riz
dans le futur ?),
o
La crise énergétique (quelle alternative à la
place du bois-énergie ?),
o
La crise écologique et le dérèglement climatique
(quel devenir pour la biodiversité ?),
o
Des tensions autour de la santé publique ( quels
impacts auraient le sida, la fièvre de la vallée de Rift, etc. ?),
o
La crise financière (quelles disponibilités pour
les Investissements étrangers et pour les aides au développement ?).
Plus
on s’enfonce dès maintenant dans des grandes difficultés internes, plus
Madagascar sera vulnérable face à ces crises mondiales présentes et futures.
Et il faut s’attendre à des dégâts énormes sur tous les plans, tant humains,
que sociaux, et économiques, etc.
L’urgence
semble être la
nécessité d’une vaste
reconstruction sociale et culturelle, fondée en partie sur les valeurs
anciennes malagasy, et leur mise en compatibilité avec les valeurs modernes
de démocratie et de respect des libertés fondamentales : quelle marge de
manœuvre, la mondialisation économique et commerciale, à laquelle Madagascar
devra répondre présent, va-t-elle laisser à ce chantier « social et culturel »
le soin de se chercher et de se bâtir ? De changements profonds sont
attendus.
Si la crise de 50 ans a débuté en 2001, le grand malaise s’explique par
la sensation d’un « réel retour à la case de départ », voire un vrai retour
délibéré en arrière, au lieu des « grands bonds en avant annoncés ».
Les frustrations sociales sont à la mesure des déceptions profondes, vécues par
le citoyen de la rue. Une dynamique de nettoyage et d’évacuation des «
anomalies » et des «
gabegies » semble s’enclencher. Les
attentes, par rapport à une telle
dynamique, c’est essentiellement :
plus
de justice sociale, plus d’équité, plus de croissance bien sûr, mais avec plus
d’impacts sociaux. Le «
mouvement
social de fond » pourra ainsi aboutir à une nouvelle situation
sociale et politique plus stable, permettant de mieux redistribuer les efforts
comme les bénéfices de la croissance, de mieux motiver et de mieux mobiliser
les forces économiques et sociales, et d’affronter avec sérénité les
circonstances et autres «
agressions
» du monde extérieur.
Les
crises de 1971, de 1972, de 1985, de
1991, de 2001 et 2002, illustrent à leur tour les crises à cycle de 10 ans,
à l’intérieur donc de « l’autre crise », à cycle de 50 ans. Elles ont été
toutes
alimentées et nourries par les
mécontentements sociaux, à la suite d’incuries, d’incapacités et de maladresses
politiques. Il faut d’urgence rectifier et changer les orientations
politiques, rétablir d’urgence la justice sociale, et instaurer la sérénité et
la paix sociale. Mais si on est en face d’une « crise à cycle de 50 ans », cela
ne suffit pas. La «
paix imposée par la
force », pas plus que la paix des prisons, et encore moins la paix des
cimetières, ne constituent que des palliatifs techniques, permettant
peut-être de juguler le court terme, mais, dans ces cas, ce sera une paix
politiquement incorrecte, et socialement immorale.
Et toute crise mal maîtrisée prépare le cycle de crise suivante.
5° LA VIE D’UNE CRISE
SOCIALE, DE LA GENESE AU RETOUR AU CALME : LES DIFFICULTES DE GESTION DES
SORTIES DE CRISE ?
Une
Crise sociale repose logiquement sur
d’importants malaises sociaux : à force de susciter les frustrations
sociales et politiques, de renforcer la misère de certains groupes sociaux, et
d’entretenir les injustices et les iniquités de toutes sortes, on crée un
véritable « substrat » de matières premières et/ou de fonds commerciaux de la
crise.
L’accumulation
de cette masse de mécontentements ne constitue pas encore en soi la crise
. Il
faut un facteur, et même un acteur, déclencheur. C’est le geste de trop, le
mot de trop, la goutte d’eau qui fait déborder la vase.
La
phase ascendante constitue la phase durant laquelle chaque protagoniste «
montre
ses muscles », tant qu’il en aura. C’est là qu’interviennent les dégâts
matériels, les actes de pillages, les tueries, les affrontements physiques,
etc. C’est la phase apparemment la plus difficile à gérer. Si aux «
affrontements des muscles », on peut
substituer les «
affrontements des idées
», c’est déjà mieux.
Puis
va suivre le
pic, qui se reconnaît à
une certaine stabilité relative, à la suite d’un certain rapport de forces.
C’est la
phase propice aux
rapprochements entre les protagonistes.
La
phase descendante : c’est la phase où du côté de tous les protagonistes, il est
devenu difficile de «
muscler » les
choses. Les protagonistes peuvent se faire face avec un peu plus de
disponibilité. Mais les rapports de force se maintiennent. L’erreur à éviter
semble être de croire, qu’un protagoniste «
est
achevé », puisqu’il ne bouge plus. En fait le fond de la crise reste
toujours là.
Les sorties de crises
doivent toujours prendre en compte :
- Les rapports de
force en présence d’une part,
- Les causes
fondamentales de la crise d’autre part, en évaluant également aussi les
conséquences immédiates et lointaines de la crise, ainsi que les solutions
envisageables. Il est important aussi d’approfondir ensemble, avec tous les
protagonistes, les conditions de pérennisation d’une paix sociale durable.
6° QUELLE PLACE POUR LA SOCIETE CIVILE, DANS LA
RESOLUTION DE CETTE CRISE ?
Cette crise, comme les précédentes, a
démontré une fois de plus l’« absence
» de la société civile : d’abord durant toute sa genèse,
ensuite lors de son déclenchement, et enfin lors des escalades successives.
Quelques voix ont essayé de s’élever, pour essayer d’interpeller la classe
dirigeante, ainsi que les citoyens. À titre d’exemple, on peut citer celle du
SEFAFI, du CNOE. De même, la Conférence épiscopale et le FFKM ont
périodiquement lancé de véritables cris de détresse. Mais aucun effet, ni
aucune réponse significative n’ont été observés, aussi bien du côté de l’équipe
dirigeante que des autres membres de la société civile. Ces cris ont été
certainement entendus, mais certainement non écoutés aussi.
Les
efforts d’analyses et de reflexions, qui
auraient dû être un des points forts de la Société civile, se sont montrés très
limités. Ces efforts, dans la mesure où ils devront être largement diffusés
et vulgarisés à toutes les couches de la population, contribueraient à apporter
plus de clarifications et plus de précisions sur les tenants et les
aboutissants des différents évènements, sur les mystères qui se cachent, ou que
l’on cherche à cacher, derrière les évènements, sur les «
non-dits » des choses. Les efforts, faits dans ce sens par quelques
entités de la Société civile, auraient dû être accompagnés d’une mobilisation
d’autres membres, ainsi que de débats contradictoires confrontant les décideurs
et les citoyens.
La
tentation de pactiser avec la société politique, est très forte pour la société
civile, dans l’établissement de rapport de forces, destinés à contre - balancer
les errements de l’équipe dirigeante. En tout état de cause, la société civile
gagnera à devenir, de plus en plus, une force de propositions et de
contre-propositions, une force de débats, une force d’actions et de
contre-actions, et enfin une force de mobilisation sociale.
Il
semble encore manquer à la société civile cette capacité de s’articuler efficacement,
voire même de communiquer, entre des membres de vocations différentes, ou de
zones d’actions différentes
7° QUELLE PLACE POUR
LA SOCIETE RURALE PAYSANNE ?
C’est plus de 75% de la population, et
qui lancent des « cris silencieux ».
Est-ce que ceux qui spéculent sur les «
grèves
illimitées » entendent-ils ce «
silence
assourdissant » ? C’est aussi la principale victime des erreurs de tout le
monde. C’est une société qui essaie de se structurer, qui cherche à mieux
comprendre et qui aimerait bien qu’on lui explique au moins le pourquoi et le
comment des choses.
Déjà, il est difficile entre paysans de
se comprendre et de se faire entendre. Si le planteur de
cacao d’Ambanja crie au scandale en raison des difficultés de toutes sortes, il
est difficile à l’arboriculteur ou à l’éleveur laitier du Vakinankaratra
de trouver un intérêt direct à l’aider. De même si un apiculteur de
Manjakandriana fait des appels du pied, en raison des grèves, pour sauver la
signature d’un dossier d’appui à l’exportation de miel, avec un partenaire
financier et technique, ce ne sera qu’une voix très lointaine pour le planteur
de pois du cap de Morombe, qui a sensiblement les mêmes problèmes.
Les grèves illimitées tuent les forces
économiques. Elles tuent la société paysanne. Elles tuent les plus pauvres.
Elles tuent les plus démunis, déjà mal nourris en situation normale.
La
cupidité et le cynisme de la société politique, dans ces « grèves illimitées »,
n’ont d’égal que la tyrannie politique et le peu de considération
démontrée envers les plus pauvres. Le jour où la société paysanne
va imposer une hégémonie rurale à cette société politique …
Il est temps que le citoyen paysan fasse
entendre sa voix, non seulement « en
temps de grève », mais surtout « en
temps de paix ». Il faut qu’il apprenne à taper du poing
sur … la bureau du Président de la République , du Président de Région, du
Maire. Il y a quelques années, dans un pays ami, des représentants de paysans
éleveurs ont «
douché », dans son
bureau, le Ministre de l’Agriculture, avec du lait, parce qu’il a refusé de
bouger le petit doigt pour améliorer le prix du lait à la ferme. Aux grands
maux, les grands remèdes.
Il
faut que la société paysanne fasse connaître, combien cela lui coûte, en
monnaies sonnantes, ou en kilo de riz,
une
journée de « grèves illimitées », aboutissant au blocage de
l’administration publique, et organisées sur la mésentente entre des membres de
la société politique.
On
a presque envie de dire : «
Amis paysans,
venez aux meetings des grèves illimitées, puis jetez vos chaussures sur les
protagonistes qui s’affrontent , aussi bien aux dirigeants qu’aux camps d’en
face qui les contestent ».
La
société politique devra prendre le temps et avoir un peu plus d’humilité à
expliquer et à clarifier aux paysans la raison de ces « confrontations illimitées », d’en débattre avec eux, de les
écouter. Quelqu’un qui déploie le noble effort de nourrir le reste de la
population doit forcer le respect.
Et
puis, pourquoi la société paysanne ne va-t-elle pas envahir les espaces
politiques ? Pour faire valoir les idées, les propositions, les programmes,
capables de générer des impacts positifs dans le milieu rural.
Il faut
faire valoir aussi le fait que 75% du corps électoral, ça compte.
Fianarantsoa
(Madagascar) 17 février 2009
1- Par Pascal
Razafindramboa Membre de la Société Civile de Fianarantsoa, Madagascar
pascal_razafy@yahoo.fr