Auto-suffisance alimentaire
« L’INDUSTRIE
GENETIQUE REMET EN CAUSE LA POSSIBILITE MEME DE NOS ENFANTS DE SE
NOURRIR »
Menaces sur la biodiversité
(1)
OGM de deuxième
génération, plantes mutées à coup de radiations, semences de synthèse dont les
gènes seront numérisés et privatisés… Guy Kastler nous décrit ce que préparent
les multinationales de l’industrie génétique et agroalimentaire. Des projets à
faire frémir. Le délégué général du Réseau semences paysannes explique
également comment nous, jardiniers paysans ou simples citoyens urbains, pouvons
empêcher cette destruction programmée du vivant.
Y a t-il
aujourd’hui des plantes mutées dans nos assiettes ?
Oui,
nous mangeons tous des blés mutés ou des
potagères mutées. Contrairement aux plantes transgéniques, il n’y
a aucune obligation d’information du
consommateur. Les plantes mutées sont considérées comme des OGM par la
directive européenne 2001-18, mais elles sont exclues de son champ
d’application. Près de 3000 variétés de 170 espèces différentes obtenues à
partir de mutations incitées sont recensées par l’AIEA (Agence internationale
de l’énergie atomique). Elles sont
commercialisées
sans aucun étiquetage et sans aucune évaluation environnementale ou sanitaire.
Pourtant, de l’aveu même des chercheurs, le stress violent que subit la plante
génère des recombinaisons génétiques aléatoires plus nombreuses qu’avec la
transgénèse. Ces recombinaisons sont responsables de la plupart des effets
nocifs des OGM sur la santé. Il n’y a aucune raison pour qu’elles soient
inoffensives avec les plantes mutées.
Depuis quand
l’Agence internationale de l’énergie atomique s’occupe-t-elle
d’agriculture !?
Elle travaille
depuis une dizaine d’années, en partenariat avec la FAO (Organisation des
Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) sur l’augmentation de la
production alimentaire des Etats membres. Ils justifient le recours à la
mutagenèse par le besoin de trouver des plantes dès maintenant pour nourrir le
monde.
En quoi consiste
cette mutagenèse ?
Depuis les années 1950, les chercheurs
travaillent sur des cellules qu’ils soumettent à un stress important : par
irradiations – bombardements au cobalt ou rayons gamma –
ou avec des produits chimiques très
agressifs comme la colchicine. C’est ce
stress qui provoque une mutation de gènes aussi appelée
« mutation incitée » par l’AIEA
(2).
Pendant des années, le coût de cette technique aléatoire a freiné son
développement. Après avoir soumis des milliers de cellules au stress mutagène,
il fallait les multiplier en autant de plantes avant de savoir si cette
mutation présentait un intérêt. La connaissance aujourd’hui du génome de la
plante rend la méthode de la mutagénèse intéressante économiquement et
industrialisable. À partir du moment où l’on a la séquence génétique complète
d’une plante, on repère immédiatement dans la cellule si un gène a muté ou pas
et si la mutation est intéressante. Une dizaine de multiplications suffisent
ensuite pour obtenir les lignées recherchées. La mutation incitée est
considérée comme une «
méthode de
sélection traditionnelle », une tradition pourtant bien récente. On ne
ferait qu’accélérer le processus naturel de modifications spontanées des
plantes, au fil des millénaires et de leur co - évolution avec
l’environnement
(3).
La lutte contre les « simples » OGM est-elle
déjà dépassée ? Où en est le rapport de force au niveau européen ?
La bagarre contre les OGM de première
génération – OGM pesticides et/ou OGM résistants à un herbicide –
n’est pas gagnée en Europe. Depuis 15
ans cependant, nous maintenons un rapport de force qui nous est favorable et
qui est important pour les pays du Sud car il justifie leurs moratoires.
Mais cela risque d’évoluer avec l’arrivée
sur le marché des OGM de deuxième génération. Ces OGM sont dits «
sécurisés » et
« éco - compatibles » car ils sont
censés garantir l’absence de risque pour l’environnement et la
coexistence entre les cultures OGM et les autres cultures. Leur transgène
deviendrait inactif avant la floraison ou la récolte, ou ne serait pas activé
sans l’usage d’un produit chimique. Cela empêcherait toute contamination.
Actuellement, ces OGM de deuxième génération font l’objet de recherches dans le
cadre d’un programme appelé «
Transcontainer »
financé par la Commission européenne.
OGM de deuxième génération en préparation, plantes mutées
déjà commercialisées… Que nous préparent encore les apprentis sorciers du 21ème
siècle ?
Pendant
longtemps, la biologie moléculaire a reposé sur l’idée qu’à un gène
correspondait une protéine. Lorsque l’on modifiait un gène, on pensait ne
modifier que la protéine. Ce dogme est totalement remis en cause aujourd’hui
par la biologie synthétique. Aussi appelée biologie «
systémique », elle porte sur la manière dont les gènes sont
reliés entre eux.
Les liens qui
organisent les relations entre les gènes influeraient tout autant que les gènes
eux - mêmes sur la présence et la nature des protéines. C’est ainsi que des
chercheurs travaillent actuellement sur la combinaison de plusieurs gènes en
vue de créer des plantes résistantes à la sécheresse. Mais ces recherches n’ont
pas abouti pour le moment.
Dans la
transgénèse, les gènes transférés sont déjà issus de synthèse chimique
recopiant la séquence de gènes naturels. Aujourd’hui, une nouvelle étape est
franchie. On
passe de l’insertion de
gènes synthétiques dans des organismes vivants réels – les OGM -
à la mise en réseau de ces gènes et à la
fabrication de portions de génomes ou de génomes totalement synthétiques.
Autrement dit, il est possible de fabriquer aujourd’hui des organismes vivants
et reproductibles complètement nouveaux. Des laboratoires ont réussi à le faire
avec des bactéries. Leur travail porte aujourd’hui sur les plantes. C’est là
que réside le
principal danger : la
plante entière étant fabriquée par synthèse, les chercheurs n’ont plus
besoin de graines vivantes mais seulement de leur séquence génétique numérisée
dans un ordinateur.
Les banques de semences, qui conservent la biodiversité
des plantes cultivées, risquent-elles d’être abandonnées au profit de semences
« numériques » privatisées ?
C’est déjà le
cas, notamment dans les pays du Sud. C’est la mission des Etats de préserver
les ressources génétiques – animaux, microbes, plantes – et de les mettre à
disposition de tous. Cette mission est d’autant plus essentielle dans les pays
qui ont industrialisé leur agriculture que la biodiversité cultivée dans les
champs a disparu. Cette mission est pourtant délaissée progressivement au
prétexte de manque de crédits.
Une
partie des banques de gènes est aujourd’hui privatisée, avec un accès de plus
en plus restreint pour l’agriculteur ou le jardiner. Toutes les firmes ont
construit leurs propres banques de gènes grâce à leur accès facilité aux
banques de semences publiques.
En France, le
Bureau des ressources génétiques (BRG) a été absorbé par une Fondation de droit
privé ( Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité ) ouverte aux
fondateurs publics – INRA
(4),
CNRS, Muséum national d’histoire naturelle, CIRAD… – mais également privés
(5).
Ceux-ci siègent d’office au Conseil d’administration où ils deviendront
facilement majoritaires.
Sur l’île de
Svalbard en Norvège, les fondations Bill Gates et Rockefeller ont financé une
banque de gènes dans laquelle sont entreposés dans le froid plus de 4,5
millions d’échantillons de semences. L’accès à cette banque est réservé aux
institutions contrôlées par les multinationales semencières. Ces semences ne
seront pas ressemées : elles perdront rapidement toute leur capacité de
germination. Même mortes, elles pourront livrer leurs séquences génétiques aux
ordinateurs de l’industrie, convaincue de sa capacité à recréer un monde
artificiel à partir de ces seules séquences. Un monde qui sera totalement fiché
par la marque des droits de propriété industrielle sur les gènes.
Mais l’industrie ne pourra jamais faire des
plantes capables de s’adapter partout. Elle en fabriquera quelques - unes pour
toute la planète, qui ne pousseront qu’avec davantage d’engrais chimiques et de
pesticides. En agissant ainsi, elle remet en cause la possibilité même de
nos enfants de se nourrir.
Comment éviter
cette destruction du vivant ?
Créé en 2003, le Réseau Semences Paysannes
s’est développé très rapidement avec l’apparition des OGM. Paysans et
jardiniers ont pris conscience que s’ils ne voulaient pas avoir d’OGM, ils
devaient s’emparer du travail de conservation, de sélection et de
multiplication des semences.
La
première étape a donc été de
se réapproprier les savoirs et les
ressources génétiques pour les remettre dans les champs. Tout en continuant
ce travail de réappropriation, nous sommes en train de passer à une deuxième
étape.
Face au risque
de disparition de milliers de graines enfermées dans des banques, face à
l’impossibilité de sélectionner des plantes saines à partir de semences
commerciales modernes trafiquées – à cause de la perte de leur qualité
nutritionnelle et du besoin d’engrais chimiques pour pousser –
nous appelons à vider les banques de
semences pour faire des maisons de la semence.
A quoi servent ces maisons de la semence ? Quel rôle
peuvent jouer les simples citoyens ?
L’idée des
maisons de la semence est que paysans et jardiniers s’y regroupent pour mettre
leurs semences en commun et gèrent ensemble ce patrimoine. On ne peut pas
chacun de son côté replanter chaque année 500 à 800 variétés de semences. Dans
la mesure où l’Etat privatise cette mission de service public, la société
civile doit s’en emparer en faisant reposer la gestion de ce patrimoine sur une
organisation collective. Les paysans ont un rôle clair à jouer dans ce travail de
culture. Les jardiniers amateurs sont aussi une composante essentielle. Ils ont
préservé ces dernières années des milliers de variétés anciennes de potagères
ou d’arbres fruitiers qui seront une bonne partie de l’alimentation de demain.
Pour celles et ceux qui n’ont pas de terre, nous avons besoin d’une aide
administrative mais aussi de personnes qui communiquent sur ce travail et lui
donnent du sens.
La société
civile doit aussi nous
aider à mobiliser
les élus pour la reconnaissance des droits des paysans et des jardiniers à
conserver, ressemer et échanger leurs semences. Des conseils municipaux ont
déjà pris des délibérations pour cela.
Les lois actuelles empêchent donc les paysans de ressemer
leur propre récolte !?
Le verrouillage
juridique est de pire en pire.
En
France, les agriculteurs n’ont pas le droit d’échanger des semences.
Ils ne peuvent plus ressemer une partie de
leur récolte sans payer de royalties, c’est à dire une redevance aux semenciers.
On parle de « contribution volontaire obligatoire » pour le blé
tendre. C’est un système qui pourrait être étendu à toutes les espèces. On a
encore le droit aujourd’hui d’échanger des semences qui ne sont pas inscrites
au catalogue à titre payant ou gratuit si c’est pour une exploitation non -
commerciale. On peut par exemple vendre une semence à un jardinier amateur, car
il va consommer sa propre récolte et ne pas la vendre sur un marché. Mais cette
dernière marge de manœuvre risque aussi de disparaître avec une réforme
actuelle des règlements européens. Pourtant, le Parlement a ratifié un traité,
le TIRPAA
(6), qui
reconnaît les droits des paysans à ressemer, échanger et vendre leurs semences.
Mais le gouvernement n’applique pas ce traité et une campagne citoyenne est
aujourd’hui indispensable pour la reconnaissance de ces droits.
Ces alternatives
ont-elles des équivalents en Europe ?
Des réseaux
ressemblent beaucoup aux nôtres en Italie, en Espagne , en Allemagne ou en
Autriche.
La mobilisation citoyenne en
Europe sur le thème des semences prend de l’ampleur et accompagne très souvent les luttes anti -
OGM. Nous avons du retard sur les pays du Sud où la conservation de la
biodiversité est le premier acte de l’agriculture vivrière. Tous ces paysans
conservent et échangent leurs semences. Leur mobilisation aujourd’hui est
extrêmement importante à la fois contre les lois européennes qui s’imposent à
l’ensemble de la planète, et contre les OGM pour protéger leurs semences des
contaminations. Nous avons beaucoup à apprendre des pays du Sud.
Recueilli par
Sophie Chapelle pour Basta !
1- Par Sophie Chapelle (11 mars 2009). Interview de Guy Kastler
est délégué général du Réseau semences paysannes, chargé de mission pour Nature
et Progrès, membre de la Confédération paysanne et de la commission Biodiversité
de Via Campesina.
2-
« Les scientifiques de l’AIEA utilisent les
rayonnements pour produire des plantes améliorées à rendement élevé qui soient
capables de s’adapter à des conditions climatiques difficiles comme la
sécheresse ou les inondations, ou de résister à certaines maladies et insectes
ravageurs. L’induction de mutations, c’est le nom de la technique, est sûre,
éprouvée et rentable. Elle est utilisée depuis les années 20 », communiqué
de l’AIEA du 2 décembre 2008, « La science nucléaire au service de la
sécurité alimentaire ».
3-
« Je comprends que les gens se méfient de ces
technologies mais, pour ce qui nous concerne, il faut bien comprendre que, dans
la sélection des plantes, nous ne produisons rien qui ne soit produit par la
nature elle-même. Aucun rayonnement résiduel ne subsiste dans une plante après
l’induction de mutation », Pierre Lagoda Division mixte FAO/AIEA.
4- Institut public de recherche agronomique
5- France génétique élevage pour les éleveurs, Limagrain ou
Oleosem pour les semenciers, L’Oréal ou LVMH pour les cosmétiques, Total pour
l’énergie ou encore le Medef, pour n’en citer que quelques-uns, font partie du
Conseil d’orientation stratégique de la fondation aux côtés de structures
publiques ou d’associations de défense de l’environnement, ndlr
6 Traité international sur les ressources phytogénétiques pour
l’alimentation et l’agriculture