DETTE ET DEVELOPPEMENT
REPENSER LE FINANCEMENT
DU DEVELOPPEMENT FACE A LA CRISE : IMPORTANCE DE L’ACTION DE
PLAIDOYER
INTERVENTION DE JEAN MERCKAERT (1)
1° Crise financière : éléments d’analyse et de
réaction du CCFD-Terre Solidaire :
La
crise financière est révélatrice d’une impasse : celle dans
laquelle nous
mène la course effrénée au
profit et à l’accumulation qui mène aujourd’hui le monde. Cette logique de
rentabilité financière à tout prix cherche à s’affranchir de toute contrainte
(Prises de risque financier inconsidérées, création monétaire artificielle via
l’octroi massif de crédit…). De nombreux acteurs financiers se fixent des
exigences de rentabilité de 20 à 30% par an, alors que l’économie réelle
mondiale croît à 3 ou 4 % par an.
Cette logique d’accumulation
financière et matérielle, qui amène les acteurs économiques à contourner les
règles du jeu ou à les instrumentaliser à leur profit, nous en en
observons depuis de nombreuses années les
effets délétères,
voire mortifères
dans les pays du Sud et pour la planète. Les illustrations sont légion – entre
autres :
·
Les
objectifs de croissance du PIB que
se fixent les gouvernements du monde entier
s’affranchissent volontiers de
la contrainte environnementale qui s’impose à notre génération.
·
Mise en concurrence à la
baisse des législations sociales, environnementales et fiscales de la part des
investisseurs étrangers – multiplication des zones franches où les droits
fondamentaux des travailleurs, le paiement d’une contribution de solidarité via
l’impôt sont sacrifiés.
·
Contournement de toutes
formes de lois
via le développement des paradis fiscaux : Réglementations bancaires (on
prête de l’argent qu’on n’a pas), impôts (refus de coopération fiscale et impôt
zéro), droit pénal (absence de coopération avec la justice des autres pays)… le
tout dans une opacité absolue qui garantit l’impunité des comportements
hors-la-loi.
·
Confiscation des rentes
minières, pétrolières et de la drogue par des moyens souvent illégaux et meurtriers
(corruption, alimentation de conflits armés…)
·
Insuffisance de régulation
dans le commerce des armes, même lorsque ses conséquences meurtrières sont avérées dans certaines
zones de conflit.
·
Absence de régulation à
l’octroi international de crédit : le droit donne systématiquement raison aux
créanciers qui font payer aux pays pauvres leur dette, même quand ce
remboursement se fait au détriment des dépenses sociales vitales ou quand la
dette n’a servi qu’à leur oppression ou à l’enrichissement personnel de leurs
dirigeants.
·
Conception exclusivement
économique des migrants – qu’on importe ou qu’on expulse au gré de leur utilité productive –
au mépris de leurs droits, de leurs familles, etc.
·
Les
logiques de privatisation /
libéralisation qui l’emportent sur les logiques de services publics ;
la mainmise des actionnaires et de leur logique de rentabilité à court terme
sur les autres parties prenantes de l’entreprise (salariés, entrepreneurs,
collectivité).
En d’autres mots,
la crise que nous traversons est profonde. Elle va bien
au-delà des soubresauts des marchés
boursiers et des incertitudes du monde bancaire.
Toute crise est à la fois
lourde de menaces et source d’opportunités.
Les
menaces
sont bien là et il faudra être extrêmement vigilant :
-
Une récession mondiale dont les premières victimes
risquent d’être les populations les plus vulnérables, au Nord comme au Sud.
-
Une régression des libertés
et de la démocratie (mainmise sur les médias, sur la justice, criminalisation des
mouvements sociaux, renforcement des forces policières et de sécurité…), la
désignation de boucs émissaires.
-
Un repli sur soi identitaire qui fait le jeu des
extrémismes, y compris au niveau religieux.
-
Voire
la
résurgence de tensions
internationales et l’alimentation de conflits armés.
Dans le même temps, la
crise actuelle constitue l’opportunité de
changer le monde – même un chef d’Etat pas particulièrement proche des
milieux révolutionnaires l’a dit, à la tribune des Nations Unies à Doha
(Nicolas Sarkozy).
Pour nous,
cette crise constitue surtout l’opportunité
de remettre la finance et la recherche de profit à sa juste place. Dans la
Bible, l’argent ne fait pas l’objet d’une condamnation en soi – la prospérité
et l’utilité sociale de l’argent sont valorisées positivement. En revanche,
l’avertissement est clair :
le
risque est fort de faire de la recherche d’argent un guide, un objectif, et on
s’éloigne alors de Dieu. Cf. «
on
ne peut pas servir Dieu et l’argent » ; «
Il est plus facile à un chameau de passer à
travers le trou d’une aiguille qu’à un riche d’atteindre le Royaume de
Dieu », «
Heureux les
pauvres », etc.
Remettre l’argent / la finance / le profit à sa place, c’est le titre de l’appel
cosigné par plusieurs centaines d’organisations de la société civile à l’issue
du Forum Social de Belem.
C’est aussi un slogan qui peut
s’articuler en trois axes, trois niveaux :
-
1° Axe d’action :
Reprendre le contrôle :
Le sentiment le plus
généralisé à la faveur de la crise est celui d’une perte de contrôle. Même les
institutions internationales les plus spécialisées ne contrôlent rien et personne
ne sait de quoi 2009 sera fait.
Il s’agit donc d’abord de
reprendre, collectivement, la main sur
notre économie, sur notre destin comme le dit
Populorum Progressio. Au niveau local, national et international.
De
poser des limites à la recherche du
profit. De
mettre des règles du jeu
dont personne ne puisse s’affranchir.
Ce sont ces discussions que le G20 a partiellement
ouvertes. Et nous avons de
multiples
propositions en la matière.
·
Centres offshores : Mettre fin aux relations
avec des territoires qui cherchent à attirer les capitaux en organisant le
contournement des lois et des régulations établies ailleurs – cf. ça rejoint
les propos du Vatican pour Doha, et la pétition Pèlerin, CCFD, SC, Justice et
Paix et Foi et Justice en France (l’évêque d’Urgell, coprince d’Andorre). En la
matière, les
sanctions doivent porter
sur les utilisateurs des paradis fiscaux : les banques, les
entreprises, les experts comptables, les avocats, etc. qui utilisent et
élaborent des montages offshore agissent depuis les grandes capitales, pas
depuis les Bermudes ou Gibraltar.
·
Responsabilité Sociale des
Entreprises : Responsabiliser les sociétés - mères pour leurs filiales, obtenir
qu’elles
rendent compte et anticipent
l’impact social et environnemental de leurs actions sur toute la filière,
responsabiliser personnellement les dirigeants d’entreprise…
·
Limiter l’octroi de
crédit :
o C’est nécessaire à l’échelle
des particuliers et des entreprises de responsabiliser davantage les prêteurs
o C’est nécessaire à l’échelle
des banques (stricte régulation des hedge funds par l’extension des normes
prudentielles)
o C’est nécessaire aussi dans
l’octroi de prêts aux Etats – cf. notre demande d’une régulation internationale
contraignante de la dette.
·
Modification des règles
comptables : Il s’agit non seulement d’avoir une vision plus réelle des actifs des
entreprises et des banques, mais également de connaître, pays par pays,
l’activité des multinationales, leurs profits et les versements qu’elles font
aux Etats. Cette exigence d’un reporting pays par pays permettrait de limiter
les stratégies de fraude massive de l’impôt dans les pays du Sud.
·
Établir des mécanismes
internationaux, permanents et contraignants, de contrôle des mouvements de
capitaux.
·
Mettre en œuvre un mécanisme
global de contrôle public et citoyen des banques et des institutions
financières.
L’intermédiation financière doit être reconnue comme un service public garanti
à tous les citoyens du monde et doit être sortie des accords commerciaux de
libre échange.
·
Interdire les fonds
spéculatifs et les marchés de gré à gré, sur lesquels sont échangés les produits dérivés et
autres produits toxiques hors de tout contrôle public.
·
Éradiquer la spéculation sur
les matières premières, à commencer par les produits alimentaires et énergétiques, par la
mise en œuvre de mécanismes publics de stabilisation des prix.
Ces besoins de régulations
posent la question «
qui pose les
règles et qui les fait respecter ? ».
La réaffirmation des principes de liberté et de démocratie sont
essentiels pour que l’élaboration de la prise de décision à tous les niveaux
corresponde au mieux à l’intérêt général et ne soit pas « squeezée »
par des intérêts particuliers puissants ; le principe de subsidiarité qui
irrigue la doctrine sociale de l’église doit selon nous présider à une
refondation des institutions internationales.
Le besoin d’institutions mondiales plus fortes et plus efficaces ne
pourra pas se faire sans un renforcement de leur légitimité. Le G20, selon, nous ne
répond pas à ces exigences, ni le FMI, ni encore moins l’OCDE ou le G8.
L’ONU doit sans doute être la pierre angulaire d’un système rénové,
mais elle devra sérieusement évoluer. Le défi est, pour une instance de gouvernance
économique et financière, d’allier la légitimité d’une assemblée de 192 Etats à
l’efficacité d’un groupe restreint de pays puissants. La question sera au cœur
des débats internationaux dans les années à venir.
Parallèlement, l’échelon qui
se dégage petit à petit comme le plus pertinent est l’échelon
continental : l’Amérique latine et l’Asie organisent leurs propres
systèmes de financement, nos partenaires demandent la mise en œuvre d’un
système monétaire international fondé sur un nouveau système de réserve et
incluant la création de monnaies de réserve régionales, afin d’en finir avec la
suprématie du dollar et d’assurer la stabilité financière internationale.
-
2° Axe d’action :
Remettre la finance à sa place, c’est aussi mieux la répartir :
Le
sentiment d’injustice est profond, au Nord comme au Sud,
devant les conditions d’enrichissement
rapide d’une minorité tandis que les revenus d’une majorité stagnent ou
diminuent et que la moitié de la population mondiale vit avec moins de 2 $ par
jour.
Cette
question de la juste répartition des richesses est absente de l’agenda
du G20.
Nos
propositions
sont multiples :
·
Un
système fiscal juste et progressif au
niveau national – assorti de mécanismes de coordination, régionaux et
internationaux, afin de combattre la mise en concurrence des systèmes fiscaux.
·
Des mécanismes de redistribution
à l’échelle internationale, via une
aide publique au
développement à la hauteur et de meilleure qualité. Le mot
« aide » est d’ailleurs sans doute à proscrire dans l’esprit d’une
destination universelle des biens. Des
taxes
mondiales pour financer les biens publics mondiaux que sont par ex. la
santé, la préservation de la biodiversité, la gestion durable de l’eau et
l’accès à l’eau potable, etc. Ces taxes auront prioritairement pour assiette
les transports polluants, les transactions financières et les bénéfices des
multinationales.
·
Une répartition plus
équitable de la plus value entre le capital et le travail - ces 3 dernières décennies
ont marqué un glissement vers une rémunération plus forte du capital. Ce souci
doit s’accompagner d’un renforcement des mécanismes de protection sociale
(socialisation des risques), qui sont une forme de salaire différé.
·
Une
réflexion doit sans doute être engagée
pour plafonner, sinon les rémunérations,
du moins les écarts de revenus – dont certains sont insupportables,
sources de tensions sociales et d’irresponsabilité – comme en attestent les
récents scandales entourant les prises de risque des banques.
·
La stabilité et la
prévisibilité des prix agricoles à des niveaux permettant une rémunération
décente des paysans est une préoccupation que nous portons de longue date et qui
s’accompagne de l’affirmation du droit à la souveraineté alimentaire.
·
La transparence et l’équité
dans les contrats de répartition des rentes minières et pétrolière.
-
3° Axe d’action :
Remettre la finance à sa place c’est enfin la contester comme norme
sociale :
La production financière est
devenue, à l’échelle individuelle et collective, l’étalon N°1 de la valeur dans
nos sociétés.
Il y a là un changement
civilisationnel à opérer, en tenant compte de la contrainte environnementale
mais au-delà, en remettant ces aspirations matérielles à leur place dans nos
vies et dans notre organisation sociale. L’Église est riche d’une réflexion
séculaire sur ces sujets et a une parole forte à faire entendre. L’idée de
destination universelle de la création,
notamment, qui est commun à de nombreuses traditions religieuses, porte en elle
l’idée d’une Terre en partage avec nos frères et sœurs d’aujourd’hui, mais
aussi avec les générations à venir. Il y a sans doute des enseignements à
tirer, aussi, des peuples indigènes d’Amérique latine, pour lesquels il ne
s’agit pas chercher à vivre mieux – ce qui se fait nécessairement au détriment
d’un autre – mais simplement de vivre bien. C’est d’ailleurs le nom du programme
de « développement » adopté par la Bolivie d’Evo Morales.
Une philosophie qui rejoint aussi
l’aspiration gandhienne, « vivre
simplement pour que d’autres puissent simplement vivre ».
À l’échelle plus personnelle, le défi est notamment d’offrir une voie
de libération
– à la fois face à la misère qui est une négation de la liberté et face à la
recherche de l’accumulation qui peut être une servitude – c’est en tout cas la
façon dont la Bible nous prévient contre les dangers de l’argent.
Quelques
pistes concrètes sont à explorer :
- De
nouvelles
formes de gouvernance de l’entreprise, où le conseil d’administration ne
serait pas aux mains de ceux qui apportent les capitaux mais où seraient
équitablement représentés l’ensemble de ceux pour lesquels l’entreprise a des
responsabilités : les actionnaires bien sûr, mais aussi les salariés, les
entrepreneurs, la collectivité locale ou nationale qui fournit les
infrastructures, le cadre juridique, la sécurité, voire les organisations de
citoyens …
-
De nouveaux
indicateurs de richesse pour sortir du sacro-saint PIB qui obsède les
décideurs sans rendre compte de l’amélioration du bien-être des gens (idées de
PID, de bonheur national brut même si l’indicateur est décrié, etc.), une
nouvelle conception de la monnaie,
-
Davantage
localiser l’économie afin à la fois de raccourcir la chaine du producteur au
consommateur, de favoriser les échanges locaux, de diminuer l’impact
écologique de la consommation - la mise en place d’une taxe kilométrique à
l’échelle mondiale, par exemple, permettrait d’intégrer le coût écologique du
transport dans le coût des produits.
-
Multiples
expérimentations dans le champ de l’économie sociale et solidaire, etc.
Au-delà, l’idée d’une éducation à la frugalité ou à la simplicité pourrait
essaimer, comme en témoigne le développement du courant de la décroissance (les
objecteurs de croissance etc.)
Ce n’est pas un hasard si
Sarkozy et Blair ont tenu un événement le 8 janvier sur le sujet, la
refondation du capitalisme en remettant à plat les valeurs, l’éthique qui fonde
nos sociétés. Ils ont flairé qu’il y avait là un débat important qui s’ouvre
pour les années à venir. L’Eglise et les associations qui, comme les nôtres,
font le pont entre le Nord et le Sud et réfléchissent au sens du développement,
ont toute leur place à y prendre.
Importance du
plaidoyer :
-
Dette / Jubilé 2000 – suivi
C2D dans
les pays – avancée de la dette odieuse et de l’idée d’un cadre contraignant.
-
Pillage des ressources
naturelles : l’exigence de transparence a gagné la bataille intellectuelle –
PCQVP, EITI…
-
Biens mal acquis : l’impunité de ceux qui
s’enrichissent sur le dos des peuples est aujourd’hui considérée comme
inacceptable.
-
France / Afrique : le soutien de la France aux
dictateurs est aujourd’hui largement décrié.
-
Paradis fiscaux et
judiciaires : montrer l’importance de regarder dans la durée – cf. Christensen -
constitution d’une coalition, d’une expertise, d’alliances. Travail de
conviction, de sensibilisation dans l’opinion publique, de pression médiatique…
Avec quelques avancées à Doha, dans les discours politiques – à nous de
transformer l’essai à présent.
-
Progrès dans le domaine des
taxes mondiales, qui ne sont plus tabou.
1- ASSEMBLEE GENERALE RESEAU
FOI & JUSTICE ANTENNE DE FRANCE DU 3 MARS 2009