Paradis fiscaux et judiciaires
LA TOURMENTE
FINANCIERE VUE D’UN PARADIS FISCAL : JERSEY
Allemagne,
Chine, France, Inde, Russie, Royaume-Uni : les
gouvernements annoncent des plans pharaoniques destinés à enrayer la
récession. Déboussolés, les marchés financiers multiplient les mouvements
erratiques. Encore marginalisé il y a peu, l’Etat redevient le premier acteur
de l’économie. Au point de provoquer une mise en garde de l’Organisation de
coopération et de développement économiques (OCDE) :
« Si un constructeur fait faillite, les acheteurs iront voir la
concurrence : il n’y a pas là d’effet de contagion », a ainsi
expliqué son économiste en chef, M. Klaus Schmidt-Hebbel. Mais, quand il
s’agit des banques, la règle de l’OCDE ne s’applique plus... Après le
renflouement de Citigroup et l’annonce par Washington, le 25 novembre,
d’une nouvelle perfusion de 800 milliards de dollars, les sommes
mobilisées par les seuls pouvoirs publics américains pour soutenir l’activité
ou garantir des actifs avoisinent 8 500 milliards de dollars. Une fraction
aboutira sur les comptes d’établissements domiciliés dans des paradis fiscaux.
Là où, malgré les gesticulations des responsables politiques, les grandes
entreprises ne connaissent pas la crise …
« Eliminer les paradis fiscaux ?
Oui, j’en ai entendu parler à la BBC [British Broadcasting Corporation].
Il paraît que votre président est très
remonté. Eh bien, si vous trouvez une seule personne par ici qui prenne sa
menace au sérieux, soyez gentil, vous me la présentez ! » Dans un
rire saccadé, le col blanc écrase son mégot et s’engouffre dans sa ruche. Sur
le marbre de l’entrée, une cinquantaine de plaques dorées comme des sous neufs
identifient les maîtres des lieux : cabinets comptables, agents de change,
avocats d’affaires, administrateurs de sociétés-écrans... L’ingénierie de
l’évasion fiscale a envahi tout le front de mer de
Saint-Hélier, capitale de Jersey, une coulée de béton offshore
flanquée de falaises qui plongent dans la brume. Sur les
quatre-vingt-dix mille habitants de la petite île anglo-normande, ils
sont plus de douze mille à travailler pour la finance, soit un quart de la
population active.
Ceux
qui escomptaient que l’offensive verbale de l’Elysée contre les paradis fiscaux
sèmerait l’épouvante chez les intéressés en seront pour leurs frais. Au soir du
15 octobre, alors que le chef de l’Etat français vient de prononcer à
Bruxelles un
« discours choc et
intransigeant » (selon l’expression du
Monde(1))
appelant à l’
« élimination des zones
d’ombre » de la finance mondiale, la presse locale ignore l’événement.
Le lendemain, le
Jersey Evening Post,
seul quotidien de l’île, préfère titrer sur la méforme des athlètes jersiais
aux Jeux de la jeunesse du Commonwealth en Inde. Pas un mot sur les
déclarations tonitruantes de M. Nicolas Sarkozy, dont les médias français
ont pourtant pris soin de souligner l’impact planétaire.
Inconscience
du péril qui guette, ou appréciation lucide du rapport de forces ? Situés
à vingt kilomètres seulement des côtes françaises, les Etats de Jersey —
appellation officielle de ce territoire confetti formellement indépendant,
quoique rattaché à la Couronne britannique — jouissent d’un
produit national brut qui, rapporté au
nombre d’habitants, en fait le troisième pays le plus riche du monde après le
Luxembourg et les Bermudes. Selon l’analyste américain Martin Sullivan, les
fonds déposés sur l’île dépassaient en 2006 les 500 milliards de livres
(600 milliards d’euros
(2)).
La part du pauvre, certes, au regard des 11 500 milliards de dollars
(9 200 milliards d’euros) recelés dans l’ensemble des centres
offshore par les hommes les plus fortunés de la planète
(3) .
Mais une part appelée à grossir.
Dans
un
contexte de concurrence effrénée
entre les quelques dizaines de paradis fiscaux ou bancaires recensés dans
le monde
(4),
Jersey entend bien consolider ses parts de marché. Jusqu’à l’année dernière,
elle taxait les sociétés étrangères au taux affectueux de 10 %. Or voilà
que l’île de Man, l’une de ses rivales les plus acharnées, va plus loin et
supprime tout impôt sur cette manne juteuse. Piquée au vif, Jersey réagit en
faisant de même : plus un centime de prélèvement sur les fonds des
multinationales, seules les sociétés locales de service financier restant
imposées à 10 %.
Dans
la foulée, elle reprend l’avantage en
créant
de nouvelles facilités pour appâter les hedge
funds (fonds spéculatifs). Depuis le 1er janvier 2008, quiconque
dispose d’une mise minimale de 1 million de dollars peut spéculer sur les
marchés à risque par le biais d’une
shell
company (« société coquille ») cousue sur mesure à Jersey, sans
autorisation ni contrôle d’aucune sorte.
Cette
innovation
« répond à une demande
des fonds spéculatifs et d’autres gérants d’investissements alternatifs, qui
souhaitaient un produit déréglementé », a expliqué un responsable de
Jersey Finance Limited, l’organisme parapublic chargé de promouvoir les
attraits de l’île auprès des investisseurs. L’«
office du tourisme des milliardaires », comme on l’appelle
ici, se targue d’avoir enregistré la création de vingt-quatre
shell companies entre février et
octobre 2008. L’effondrement des Bourses a peut-être terni leur réputation
et altéré leur rendement, mais les
hedge
funds paraissent se plaire à Jersey.
La spécialité locale, cependant, reste
l’industrie des trusts.
Le
trust est une curiosité juridique
d’une infinie commodité, qui vous permet de soustraire votre fortune
personnelle au fisc — ou à votre conjoint, ou à vos héritiers —
en l’enregistrant sous un prête-nom. Formellement
l’argent ne vous appartient plus, dans les faits il est tout à vous : les
avantages de la richesse sans les inconvénients. Seul un concours de
circonstances exceptionnellement malheureux peut mener l’Inquisition à vos
trousses. Ce fut le cas en juillet 2004, quand le divorce à problèmes d’un
footballeur d’Arsenal mena la justice britannique sur la trace de virements
suspects effectués sur un
trust à
Jersey. Il apparut qu’il servait à défiscaliser les primes versées à
l’entraîneur du club et à ses joueurs, dont la star française Thierry Henry.
« Il est rare que le client se fasse pincer, explique un connaisseur
local sous couvert d’anonymat. Les autorités de l’île se régalent de ce genre
de montage. L’avantage des trusts, c’est qu’ils échappent non
seulement à presque tout contrôle, mais
aussi aux aléas du marché
crise ou pas, il y a toujours autant de riches et donc toujours autant besoin
d’un havre pour dorloter leur argent. »
Ce
système est-il assez solide néanmoins pour survivre à une « refondation du
capitalisme » ? Ne craint-il pas de s’effondrer sous les coups de
boutoir d’un François Fillon qui, le 14 octobre, à l’Assemblée nationale,
tonnait :
« Des trous noirs
comme les centres offshore ne doivent plus exister » ? Le
premier ministre de Jersey, M. Frank Walker, n’a pas souhaité répondre à
cette question. Ex-cadre dirigeant de la Barclays et ancien propriétaire du
Jersey Evening Post, revendu en 2005 à
un associé britannique, le
Chief minister
dirige un gouvernement dont six membres
sur dix sont multimillionnaires. On se reporte donc sur le plus en vue
d’entre eux, le sénateur et homme d’affaires Philip Ozouf, ministre du
développement économique formé à l’European Business School de Londres.
C’est
aux pauvres de payer pour les riches :
Monsieur
Ozouf détient un titre de gloire : il est l’inventeur de la Goods and
Services Tax (GST), une
taxe de 3 %
levée en 2008 sur les biens et services — hors ceux de la finance. Cette
ponction doit servir à
compenser la
disparition de l’impôt sur les sociétés étrangères, qui a creusé un trou de
100 millions de livres (118 millions d’euros)
dans le budget annuel de l’Etat.
Un
des aspects folkloriques de la GST, c’est qu’elle
s’applique à tous les produits de première nécessité, comme les
médicaments ou les fournitures scolaires,
mais
pas au fioul pour les yachts. Une exonération compréhensible, quand on sait
que les grosses fortunes sont assez à cheval sur leur pouvoir d’achat.
Impossible
pourtant de rencontrer un seul Jersiais non membre de l’industrie offshore ou
du pouvoir politique qui n’écume de colère à l’énoncé du sigle honni.
« La GST ? Une belle saloperie,
bien de cette île, où c’est aux gens de la rue de payer pour les plus
riches », commente une commerçante de King Street, l’artère la plus
courue du centre historique de Saint-Hélier. Avant d’ajouter aussitôt :
« Mais ne mentionnez pas mon nom, je
n’ai pas envie d’avoir des problèmes. »
La
crainte d’exprimer publiquement son désaccord paralyse la plupart des
mécontents.
À Jersey, il n’y a pas
d’opposition structurée ni de média indépendant. Il n’existe pas non plus
de mouvement syndical, hormis à l’hôpital et dans les transports, où la seule
organisation de défense des salariés — affiliée au syndicat britannique Unite —
chancelle sous les risques de représailles et une législation de république
bananière.
Pas de durée légale du temps
de travail, pas d’indemnités de licenciement, pas d’assurance-chômage,
limitation draconienne du droit de grève.
« Nous ne vivons pas en démocratie », affirme
M. Nick Le Cornu, fondateur de Time4Change (« Temps pour le
changement »), un des rares groupes d’opposition de l’île. Juriste
lui-même dans une société financière, il précise :
« L’absence de libertés sociales et politiques profite au système
financier, qui a capturé le pays et rédige les lois qui nous gouvernent. Alors
les gens ont peur. Ici, même si tu es pauvre, tu es toujours plus ou moins
proche d’un membre ou l’autre du clan. S’ajoute un facteur culturel : les
Jersiais sont d’origine rurale, ils n’ont jamais eu une conscience de classe ou
des pratiques syndicales telles qu’on les connaît au Royaume-Uni ».
Malgré cette météo sociale paradisiaque,
le gouvernement a échoué à convaincre la population du bien-fondé de sa réforme.
Nombreuses sont les boutiques qui affichent sur leur vitrine un panneau
annonçant en lettres rageuses : « Sans GST », manière
d’indiquer que le commerçant préfère répercuter la taxe sur ses marges. Une
pétition lancée contre la taxe du sénateur Ozouf a recueilli dix-neuf mille
signatures, un événement historique dans ce territoire sous cloche. Dans les
médias locaux cependant, limités au
Jersey
Evening Post, à l’antenne jersiaise de la BBC et à une chaîne de télévision
privée, ces manifestations n’ont pas suscité l’intérêt.
« Dans le maelström financier actuel, les services les plus
précieux que peut rendre Jersey sont la sécurité, la solidité et la
stabilité », rappelait la journaliste politique du quotidien,
Christine Hebert, en ouverture d’un article du 21 octobre intitulé :
«
Des valeurs solides dans un monde
qui change ». Enclin lui aussi à la sagesse, le gouvernement n’a pas
reculé sur la GST.
Mais
le monde a beau changer, il se trouve toujours quelques énergumènes pour en
contester les lois. M. Neil McMurray est un ancien marin pêcheur qui a
perdu une main au travail. Quand il ne s’occupe pas de ses enfants, il réalise
des reportages pleins d’entrain qu’il met en ligne sur son blog. Récemment, il
a pourchassé M. Ozouf, caméra au poing, pour lui arracher une déclaration
sur sa gabelle. La séquence est d’un comique irrésistible. On y voit le
sénateur-ministre fuyant à travers une enfilade de salles bondées en feignant
de ne pas remarquer son poursuivant, qui l’apostrophe inlassablement :
« Monsieur Ozouf, un mot sur la GST,
s’il vous plaît, Monsieur Ozouf (5)
...
»
« Quand j’étais pêcheur,
explique ce journaliste par nécessité,
je
travaillais en mer neuf mois par an, je me moquais de ce qui se passait. C’est
à mon retour que j’ai ouvert les yeux. Nos
gouvernants ne rendent de comptes à personne. Les pauvres ne votent pas,
ils sont trop démoralisés, seuls les gros vont aux urnes pour garder leurs
semblables au pouvoir. Tout ici est régi
par l’appât du gain. Les jeunes s’en vont, parce qu’en dehors des banques,
il n’y a rien pour eux. La monoculture
de la finance a tout absorbé, l’agriculture, la pêche et même le tourisme.
Les gens sont en colère, mais ils ont la trouille, ce qui pose un vrai
problème. Le cadreur qui m’aidait sur mes sujets s’est senti menacé, il a
préféré tout arrêter. » Sait-il que les dirigeants français ont juré
de régler leur sort aux paradis fiscaux ?
« Je n’y compte pas trop. Mon espoir, c’est plutôt que la crise
fasse tomber la finance, même si ça doit mettre au chômage une bonne partie de
la population, ma femme y compris. Mais ce n’est pas parti pour. »
À
notre tour, nous tentons de prendre contact avec M. Ozouf. Il s’y refuse,
mais accepte de nous rediriger vers son porte-parole, M. Geoff Cook, un
ancien directeur financier à la banque HSBC. Comme dit M. McMurray,
« à Jersey, la finance et la politique
appartiennent au même corps de métier ».
M. Cook
nous reçoit dans l’un des salons du quatrième étage de Jersey Finance Limited,
dont il est depuis peu le directeur général. D’une fadeur presque inquiétante,
l’homme est pourtant connu pour son parler - vrai. Le 16 septembre, dans
le
Jersey Evening Post, il saluait la
faillite de la banque américaine Lehman Brothers, que toutes les Bourses
mondiales accueillaient au même moment avec des cris d’horreur :
« Sous bien des aspects, c’est une
bonne chose. (...)
Les joueurs trop
faibles vont devoir quitter la table, c’est précisément ce dont le système a
besoin pour se libérer. »
Libérer le système financier ?
On s’étonne : ce n’est pas ce que préconise le président français.
« Il y a un malentendu, répond le
super - VRP.
D’abord, Jersey n’est pas un
paradis fiscal mais un territoire fiscalement neutre, ce qui est très
différent. Nous avons signé des accords d’échange d’informations avec les
Etats-Unis, l’Allemagne et les Pays-Bas, et nous nous apprêtons à faire de même
avec les pays nordiques et la France. Cela signifie que, si l’un de nos
partenaires soupçonne un citoyen de placer ses revenus à Jersey pour frauder le
fisc, il peut nous demander des informations au cas par cas. Bien sûr, la
demande doit être justifiée. Chacun a droit à son intimité, nos clients comme
les autres. Mais, si nous considérons que le problème est sérieux, nous
coopérons sans difficulté. »
D’ailleurs,
la «
communauté internationale »
ne s’y est pas trompée. En 2002, l’Organisation de coopération et de
développement économiques (OCDE) a effacé Jersey — ainsi que vingt-six autres
villégiatures de vertu, telles que les Bahamas, les îles Cook, Gibraltar ou
Panamá — de sa liste des paradis fiscaux non coopératifs pour la ramener à cinq
pays
(6).
La même année, le Fonds monétaire international (FMI) publiait un rapport
félicitant Jersey pour son respect « quasiment » irréprochable des
« normes internationales en matière de
réglementation financière et de lutte contre le blanchiment de capitaux et le
financement du terrorisme ».
« Malgré cela,
s’agace M. Cook,
certains continuent
d’affirmer que chez nous la finance n’est pas régulée. Or rien n’est plus faux.
Nous avons notre propre instance de régulation, la Jersey Financial Services
Commission, qui travaille en toute indépendance. » C’est une évidence.
Le responsable de celle - ci, M. Colin Powell, s’est enrichi dans la
finance offshore pendant trois décennies. Il est aussi l’un des plus proches
collaborateurs du premier ministre Walker, qui en a fait son conseiller aux
affaires internationales.
Mais
M. Cook soulève un argument de poids : pourquoi la
France chercherait-elle à faire
disparaître un «
trou noir »
avec lequel elle se prépare à
conclure
un accord de coopération très amical, conditionné à la bonne volonté du
partenaire et au respect de son « intimité » ? L’entente
doit être scellée ces prochains mois, mais déjà l’impatience grandit. Le
5 novembre, une délégation jersiaise conduite par M. Walker était à
Paris pour en accélérer les préparatifs. Mené sous l’égide du sénateur Union pour
un mouvement populaire (UMP) Jean-François Le Grand, président du conseil
général de la Manche et fidèle avocat des intérêts de l’île, la visite,
extrêmement discrète, s’est conclue par une invitation au Palais du Luxembourg
et un entretien discret avec le président du Sénat, M. Gérard Larcher.
Lequel s’est engagé à relayer auprès de tous les parlementaires français,
députés comme sénateurs, un courrier du
Chief
minister les assurant que
« Jersey
est un centre financier bien réglementé qui respecte les règles internationales
(7) ».
« Permettez-moi d’être tout à fait
catégorique : Jersey ne cautionne ni n’encourage les pratiques illégales
d’évasion fiscale et de blanchiment de capitaux, et ne l’a jamais fait »,
peut-on lire dans cet argumentaire mis en ligne sur le site Internet du
gouvernement de Jersey. Rodé aux meilleures techniques de vente, l’homme fort
de Jersey ne se prive pas de toucher la corde sensible des élus français, en
leur faisant miroiter le «
cash »
entassé sur l’île.
« Avec un ratio
de solvabilité parmi les plus élevés du monde, les banques jersiaises se
trouvent en position de force en tant que source de liquidités », au
moment où celles-ci
« font
cruellement défaut » sur le Vieux Continent, souligne M. Walker
avec la gourmandise du pâtissier dévoilant ses choux à la crème à un client
affamé. Il n’est donc pas exclu, conclut-il, qu’un jour prochain la France
remercie Jersey pour sa
« contribution
précieuse à la santé économique globale de l’Europe ».
De comptes secrets en clause de fuite
L’argument de la tirelire donne d’autant plus à réfléchir
que l’économie française compte sur l’île nombre d’argentiers de premier plan.
Comme la Société générale, mieux connue ici sous le nom de SG Private Banking,
ou comme BNP Paribas, qui, observe M. Cook,
« mène des transactions parfaitement honnêtes » depuis
son établissement de la rue Lamotte, en plein cœur de Saint-Hélier. Il est vrai
qu’on ne s’y occupe pas de négocier des prêts pour l’achat d’une cuisine. À en
croire un salarié parlant à voix basse dans un bar chic des environs, la BNP de
Jersey se consacre plutôt au financement de projets pétroliers en Asie du
Sud-Est — un témoignage que ne confirme pas son service de presse. Même quand
les prestataires ne sont pas français, ils entretiennent souvent des relations
fructueuses avec Paris.
Ainsi de
PricewaterhouseCoopers et de Deloitte, deux géants multinationaux de l’audit et
de la comptabilité. Omniprésents sur l’île grâce à leur
haut degré d’expertise en matière
d’évasion fiscale, l’un et l’autre ont aussi pour client l’Etat français,
qui leur a confié les principaux marchés d’audit de la révision générale des
politiques publiques (RGPP).
Leur
mission ? Evaluer dans chaque ministère la nature et le nombre de postes à
supprimer (8).
Par
ailleurs, il ne faudrait pas juger trop hâtivement un système fiscal certes
pittoresque, mais qui encourage le volontariat.
« C’est vrai, concède M. Cook,
chez nous, les riches paient moins d’impôts que les pauvres. Mais c’est
une différence de culture. Chez vous, on pense que les riches ne sont utiles
que par les impôts qu’ils paient. Ici, ils ont d’autres moyens de rendre
service à la collectivité, par exemple en contribuant aux œuvres de
charité. » Avec fierté, le patron du marketing jersiais vante la
simplicité de
l’impôt sur le revenu dans
sa version autochtone : 20 % pour tout le monde, sauf pour les plus
riches, qui bénéficient d’un abattement proportionnel à leur fortune.
« Les gros revenus paient 20 % sur
leur premier demi - million, puis de moins en moins par tranches
successives », précise M. Cook.
Ils peuvent même ne rien payer du tout.
Pour
drainer sur son sol déjà surpeuplé encore plus de milliardaires, le
gouvernement de Jersey a en effet créé une catégorie fiscale à part, dénommée
« 1(1)K », qui permet à ces résidents choyés de négocier directement
leur taux d’imposition avec les autorités.
Le
marchandage se conclut en général par un bon 0 %, accordé en échange d’une
taxe forfaitaire annuelle de 100 000 livres
(118 000 euros),
« à peine
le montant des honoraires qu’ils versent à chacun de leurs avocats »,
note M. Le Cornu. L’autre condition étant, à la grande satisfaction de
M. Cook, que les bénéficiaires
« s’engagent aussi à servir leur terre
d’accueil en versant des dons à des associations ».
Dans ces conditions,
il n’est pas étonnant que le mot «
régulation »
fasse ricaner les initiés.
« Peu
importe la législation, comptables et avocats s’arrangeront toujours pour la
contourner(9) », lâchait en 2004 un conseiller fiscal
de Moore Stephens, l’un des plus gros cabinets comptables du monde.
« Quiconque a travaillé dans ce secteur
connaît la minutie avec laquelle les troupes de juristes scrutent chaque
nouvelle mesure de contrôle édictée par un gouvernement pour en exploiter les
failles et les faiblesses, témoigne M. John Christensen, un ancien
professionnel de la finance jersiaise.
Même
dans les cas où les enquêteurs retrouvent la trace d’un virement douteux, les
sociétés offshore ont toujours un temps d’avance. À la première alarme, leurs
mandataires redirigent les fonds sur un nouveau compte secret, et le tour est
joué. C’est ce que nous appelons la clause de fuite. Inutile de préciser que
ces services sont lourdement facturés. Mais leur coût n’est rien au regard des
fortunes qu’ils permettent de bâtir(10).
»
A-t-on
vraiment envie d’« éliminer » Jersey ? M. Terry Le Main,
ministre du logement, ne le croit pas. Sa fortune à lui n’est pas immense, mais
il la doit à une économie bien réelle, celle du commerce de voitures
d’occasion. Une affaire de moindre envergure que l’ingénierie offshore, mais
qui rapporte quand même dans une île de treize kilomètres sur sept engorgée de
bolides aux peintures criardes. Ce septuagénaire qui en a vu d’autres a
pleinement confiance dans l’avenir des relations franco-jersiaises :
« Ce qui préoccupe les Français, ce
n’est pas les paradis fiscaux, c’est l’impossibilité de monter une affaire sans
se faire laminer par les taxes. Chez vous, les entreprises sont dirigées par
les syndicats. Sarkozy veut mettre un terme à cette situation et c’est pourquoi,
au gouvernement, nous soutenons totalement ses réformes. »
À Jersey, même les
chambrettes sont hors de prix
Jersey : dans ce paradis fiscal saturé de millionnaires
, l’accès au logement est prohibitif.
Un Jersiais sur deux ne possède pas de logement, et seul un emploi dans
l’ingénierie bancaire peut générer une rémunération capable de supporter un
loyer ou un prêt immobilier ; lesquels sont inaccessibles pour qui survit
du salaire minimum, plafonné à 5,80 livres (7 euros) de l’heure. À
Saint-Hélier, la capitale de l’île, un T3 dans un immeuble bas de gamme ne se
négocie pas en dessous de 400 000 euros. Les loyers sont à
l’avenant : impossible de trouver un petit trois-pièces à moins de
1 500 euros par mois.
La
finance ne garantit pourtant pas toujours des salaires princiers. Au
job center de Saint-Hélier, le terminal
des annonces d’emploi proposait fin octobre un poste de clerc à la Bank of
India, requérant une
« bonne
formation générale, notamment en anglais, en maths et en Microsoft
Office », pour une paie annuelle de 16 500 livres
(20 000 euros). À peine de quoi s’offrir une chambrette.
Le
gouvernement a mis en place un parc de six mille logements sociaux. Pas
question en effet que des sans – domicile - fixe (SDF) allongés sur le trottoir
importunent les cols blancs.
« Notre
atout par rapport à d’autres places offshore, c’est que nous ne sommes pas un
pays du tiers-monde, explique M. Terry Le Main, ministre du logement.
Ici, tout est en ordre, aucun citoyen
qualifié n’est laissé sur le bord de la route. » Mais vivre en
logement social n’est pas pour autant
une sinécure.
« Mon deux-pièces me coûte 700 livres par mois, alors que
j’en gagne à peine le double », témoigne Mme Lisa Cantrell,
une employée de la société de bus locale, du groupe français Connex.
« Mon contrat se termine la semaine
prochaine. Et il n’y a pas d’allocations
-chômage, juste une aumône de 120 livres par semaine. J’ai intérêt à
retrouver vite fait un travail. »
Pour
sept mille immigrés, portugais et polonais en grande majorité, se loger en HLM
est un luxe interdit,
Jersey ayant créé
deux catégories d’étrangers :
-
Les « qualifiés » ,
qui travaillent pour la finance et jouissent de toutes les commodités, sans
oublier l’exemption d’impôt sur le revenu pour les plus nantis ;
-
Les « non - qualifiés »,
affectés aux tâches salissantes (construction, cuisine, nettoyage...), qui
doivent patienter douze ans avant de pouvoir prétendre à un logement social.
Bien qu’ils paient, eux, leurs impôts. Durant douze ans, ils doivent donc
s’entasser dans des
lodging
accommodations, foyers ou meublés miteux. La plupart quittent l’île bien
avant l’expiration de ce délai. C’est le but recherché : offrir une
rotation qui empêche l’immigré de prendre racine.
Piotr
est barman dans un pub de Saint-Hélier. Arrivé de Pologne il y a un an, il
envisage déjà de repartir.
« Je
partage un meublé avec deux collègues, dit-il,
et ça use. » Certes, son salaire mensuel de
1 300 euros est deux à trois fois supérieur à ce qu’il toucherait en
Pologne. Mais, une fois réglé son loyer (500 euros) et surmonté l’ennui
d’une société où les distractions se concentrent dans les établissements chics,
Piotr doit encore faire face aux fantaisies patronales. « Ici, on te vire du jour au
lendemain sans un centime d’indemnité
. »
En
sa compagnie, on consulte les petites annonces du
job center. Hormis les emplois réservés aux autochtones et aux
étrangers « qualifiés », tous les postes requièrent une présence sur
le territoire d’au moins cinq ans. A deux exceptions près : un poste de
plombier et un emploi de « travailleur ». Pour ce dernier, l’annonce
précise seulement :
« Travail très dur, cinquante heures minimum
par semaine, six jours sur sept, salaire à négocier. » « À
négocier, explique Piotr,
ça veut
dire que plus on est nombreux à postuler, plus le salaire sera proche du
minimum légal. » Dans cette hypothèse, l’heureuse recrue n’aura pas
d’autre choix que de se loger dans un foyer vétuste et surpeuplé. En
juillet 2008, le foyer de Mont Fallu, à Saint Peter, est parti en flammes.
L’incendie n’a pas fait de blessés, mais nul ne sait ce que sont devenus les
cinquante locataires portugais.
« On
les a complètement perdus de vue, note une journaliste locale.
Peut-être sont-ils rentrés chez
eux ? ».
Olivier Cyran Journaliste.
3-
<
http://www.monde-diplomatique.fr/imprimer/16587/95c595a69a#nh3>
) Estimation établie par l’organisation non gourvernementale (ONG) Tax Justice
Network, dans son rapport « The price of offshore », Londres,
mars 2005. Les auteurs de cette étude ont calculé qu’une taxe de 30 %
sur les seuls intérêts de cette montagne d’argent dégagerait une recette
annuelle de 255 milliards de dollars ; soit presque trois fois le
montant global des aides versées aux pays pauvres.
9 <
http://www.monde-diplomatique.fr/imprimer/16587/95c595a69a#nh9>
) Cité par John Christensen, dans A Game as Old as Empire, sous la
direction de Stephen Hiatt, Berrett-Koehler, San Francisco, 2007. A paraître en
français sous le titre Apprentis sorciers ! Mondialisation, les banquiers
passent aux aveux, Les Arènes, Paris, janvier 2009.