EN MARGE DU VOYAGE DU PAPE
ET PRESERVE-NOUS DU MAL :
LE MONDE S’EST INVENTE UN
NOUVEAU GRAND SATAN TOUT BLANC(1)
Pas de doute.
Cet homme-là, c’est Satan ou l’Antéchrist. S’il ouvre la bouche, ce ne sont pas
des mots qui sortent de ses lèvres, mais l’odieux son des trompettes du Jugement.
Il répand plus de plaies que l’Egypte ne pourra jamais en compter, a un petit
faible pour les négationnistes et les violeurs de fillettes (surtout quand ils
sont brésiliens) et, comble de l’horreur, prescrit au monde entier de choper le
sida en baisant sans capote.
Une chose est
sûre :
avec le départ de George Bush de
la Maison Blanche, la planète médiatique avait perdu son grand méchant loup.
Elle vient de s’en fabriquer un à sa mesure : Benoît XVI est désormais
l’ennemi mondial numéro un. Qu’il dise un mot ou reste coi, il est devenu le
salaud de prédilection de notre temps. Et c’est bien parti pour que cet état ne
prenne fin qu’avec son pontificat.
Avouons que, pour le rôle du grand méchant
loup, c’est un bon client. Il est allemand, c’est-à-dire très bon pour les
machines-outils, cancre pour les relations publiques ; il est catholique, chose
détestable dans un monde où existent des religions un peu plus conformes à
l’idée de
coolitude (droit-de-l’hommisme,
écologie, obamisme, etc.) ; il essaie de faire des phrases et de conduire des
raisonnements, en un temps où l’auditeur lambda décroche dès le premier mot
prononcé.
L’affaire de la
capote africaine – sale coup porté aux Anglais – illustre parfaitement ce
déphasage entre le Souverain Pontife et la sphère médiatique. L’ensemble de
notre presse et de notre personnel politique pousse depuis mercredi des cris
d’orfraie et condamne unanimement celui qui prétend que “
l’utilisation du préservatif aggrave le problème du sida”. Ce
matin, Pierre Bergé invitait sans rire les catholiques à “
changer de religion” – sans toutefois leur promettre un abonnement
gratuit à
Têtu, la philanthropie a
ses limites. À midi, sur France Inter, Stéphane Bern, tout en nuances,
qualifiait les propos papaux de “
génocidaires”.
À ce rythme, Josef Ratzinger devrait
être déféré ce soir devant le TPI et exécuté demain à l’aube. Il n’est pas
même jusqu’à Alain Juppé qui n’ait brandi son pavois de haute moralité parmi
tous les boucliers levés, pour dénoncer la fâcheuse manie de ce pape à vouloir
rester droit dans ses bottes. Encore un effort participatif, Citoyens, et il se
trouvera bien quelqu’un pour accuser Benoît XVI d’être un nouveau Guillaume
Dustan et de prôner le
barebacking dans
les caves du Vatican où demeure encore vivace le souvenir de Rodrigue Borgia,
un temps taulier sous le nom d’Alexandre VI.
On a même vu
s’exprimer – la chose ne s’était guère produite depuis Jules Ferry et son
discours sur l’homme blanc –
un racisme
bien pensant : les Africains sont des êtres tellement serfs et dénués de raison
que, le saviez-vous, ils suivent à la lettre tout ce que dit le pape. Et
Daniel Cohn - Bendit, parmi cent autres bonnes âmes, d’accuser Ratzinger de
“meurtre prémédité”. Décryptage : le pape dit qu’il ne faut pas mettre de
capote ; donc Banania, il nique sans, chope le sida et finit par crever dans sa
case. Les nègres, faut leur parler comme à des enfants. C’est plus du
tiers-mondisme, c’est
Tintin au Congo réinventé.
Au fait, outrecuidante question, qu’a-t-il
dit mardi dernier, le pape, dans l’avion qui le menait à Yaoundé ? Il
répondait à la question d’un journaliste sur la position des Catholiques face
au sida.
Benoît XVI a expliqué dans un premier temps
que l’Eglise est présente au jour le jour aux côtés des malades : plus de
25 % des séropositifs dans le monde sont pris en charge par des institutions
catholiques (hôpitaux, dispensaires, communautés).
Puis il a
enchaîné sur la phrase qui prétendument tue : “
Je dirais qu’on ne peut pas résoudre le problème du sida avec l’argent,
même s’il est nécessaire. On ne peut pas résoudre le problème du sida avec la
distribution de préservatifs ; au contraire elle aggrave le problème. La
solution est double : d’abord, une humanisation de la sexualité, un renouveau
spirituel, humain, intérieur, qui permet ainsi de se comporter différemment
avec les autres. Et deuxièmement, une amitié, une disponibilité pour les
personnes qui souffrent.” Dans la version publiée sur le site du Vatican,
les propos ont un brin changé : “
l’argent”
est remplacé par “
des slogans
publicitaires” et “
elle aggrave le
problème” par “
le risque est
d’augmenter le problème”.
Nulle part, le pape ne dit qu’il ne faut
pas utiliser de capotes. Nulle part, il n’en condamne l’usage. Il dit
simplement
qu’on ne peut pas se
contenter de cette solution et qu’en distribuant à l’Afrique des
préservatifs, on se donne certainement bonne conscience, mais on ne règle rien
du tout. Et quand on ne règle pas un problème, on l’aggrave… Le continent
africain, ce n’est pas le Marais. Il ne suffit pas de négocier un prix de gros
à la société Durex pour faire de la distribution gratuite, de demander à Line
Renaud de tourner un spot télé ni d’arborer une fois l’an un petit ruban rouge
à sa boutonnière. Si d’ailleurs la question du préservatif pouvait tout régler,
il serait criminel que la communauté internationale ne se mobilise pas pour
envoyer au quasi - milliard d’Africains de quoi se protéger…
L’enjeu est bien d’une toute autre nature.
Le
premier problème, c’est l’ampleur du désastre
: en 2007, 22 millions de personnes étaient infectées sur le continent africain
selon Onusida. C’est la première cause de mortalité et la maladie y est, plus
que partout ailleurs, un facteur de mort sociale. Lutter contre l’exclusion et
la stigmatisation des malades (en leur offrant “une amitié, une disponibilité”)
n’est pas une pontificale lubie : il s’agit de changer les mentalités, de faire
admettre que le sida n’est pas la maladie de l’autre, mais un véritable risque
qui pèse sur tous. On n’a jamais vu dans l’histoire aucune épidémie reculer
grâce à la stigmatisation et à l’exclusion.
En ce sens, l’appel que lance le pape à la fraternité envers les
malades n’est pas une billevesée ni une niaiserie de catéchisme : c’est une
étape prophylactique essentielle.
L’autre grande
question, c’est la
prévention et
l’information des populations. Au Nigeria, au Congo, au Cameroun, les
équipes locales ne se contentent pas de distribuer des capotes, elles en
expliquent l’usage (qui n’est pas multiple), tentent de lutter contre les
préjugés (elle ne rend pas stérile), encouragent le dépistage et promeuvent
aussi abstinence et fidélité… N’en déplaise aux bonnes âmes pour lesquelles le
noir est doté d’un appétit sexuel à la mesure de son appareil génital, les
valeurs morales trouvent un écho souvent favorable chez les chrétiens comme
chez les musulmans du continent africain. Pourquoi s’en passerait-on ? On sait
en Europe que les prophylaxies efficaces sont celles qui savent s’adapter à
chacun des publics qu’elles visent. Or,
en
Afrique, le mot d’ordre devrait être : fous ta capote et tais-toi ? La
prévention n’est pas une chose simple : elle implique de former des équipes
locales, d’ouvrir des centres de dépistage, mais surtout de prendre en compte
la réalité de l’Afrique contemporaine, bref de ne pas se dédouaner en utilisant
le mot “préservatif” comme grigri, mais de mener des actions de fond.
Le
troisième problème – et de loin, le
plus important –, c’est
l’accès aux
soins. Autant le dire tout de suite : si vous êtes africain et contractez
la maladie, votre chance d’être soigné est proche de zéro. Les antirétroviraux
sont excessivement chers et, contrairement à l’Inde, l’Afrique ne dispose
d’aucun laboratoire pharmaceutique capable de les produire sous leur forme générique.
Elle les importe donc, quand on le lui permet.
Il y a quelques
jours, les douanes néerlandaises ont saisi à l’aéroport Schiphol d’Amsterdam
une cargaison entière d’anti - rétroviraux à destination du Nigéria, au
prétexte que le laboratoire indien les produisant porterait atteinte aux
intérêts des laboratoires pharmaceutiques propriétaires du brevet…
Business is business. Mais qui s’en
soucie, qui va pousser de grands cris, qui va jouer de petits couplets indignés
? Qui va accuser nos amis bataves de se comporter comme des meurtriers en
puissance ? Qui va dire
fuck une
bonne fois pour toutes à ces gens qui préfèrent défendre le droit des brevets
que la vie humaine ? Circulez, y a rien à voir. C’est plus vendeur, coco,
d’accabler le grand Satan du Vatican que de rentrer dans les détails.
D’ailleurs, mardi, à peine était-il descendu de son avion que
Benoît XVI a prononcé un discours à
Yaoundé : il
réclamait la gratuité des
soins pour les personnes atteintes du sida, c’est-à-dire l’accès des malades aux
antirétroviraux.
Ça n’a pas fait une
ligne dans les journaux. Pourtant, ça n’aurait arraché la gueule d’aucun de
mes honorables confrères si prompts à l’indignation de relayer cette info : un
pape qui fait sien l’un des plus anciens combats d’Act up (”Des molécules pour
qu’on s’encule”), ça n’est pas tous les jours que ça arrive… Le pape est punk :
c’est pas un beau titre, ça ?
Ah non,
j’oubliais. La question, on vous l’a dit et répété, c’est la capote ! C’est
qu’elle n’est plus, dans nos sociétés occidentales, un simple moyen de
prophylaxie. Elle est une religion :
les
barebackers qui refusent le
préservatif dans leurs rapports sexuels sont appelés relaps en français. Ce mot est directement tiré du vocabulaire
religieux de la pire espèce, celui de l’Inquisition : est relaps qui est
retombé dans l’hérésie après l’avoir abjurée. On ne fait pas grief au relaps de
sa sexualité effrénée, on lui reproche simplement d’avoir déserté la clientèle
de Durex ou Mannix. Puisque la seule question qui vaille est la capote, le jour
viendra où, dans des affaires de viol en réunion, le port du préservatif jouera
comme une circonstance atténuante.
Pourrait
- on s’interroger, ne serait-ce qu’un moment, sur cette société où la règle
consiste à tout consommer, même les corps ?
Bien entendu que non. Chacun est
invité à adopter la
pornonomie comme
seule moralité. Et le temps viendra où un pape agira, depuis le balcon de
Saint-Pierre, comme le premier prof de sciences nat’ venu. Il sortira un vague
godemiché et déroulera un bout de plastique tout le long du fac - similé
turgescent. Il aura, faute d’habitude, l’air un peu emprunté. Mais il s’y fera.
Et il conviera peut-être, dans un lumineux élan, le monde entier à un orgasme
multiple, participatif et protégé
. Le
monde entier, sauf l’Afrique, car elle aura crevé, elle, après avoir eu le
droit de tout consommer, sexe et capotes, indignations et beaux discours.
Elle aura eu le
droit de tout consommer,
sauf les trithérapies. Désolé, homme noir, toi pas avoir assez argent !