Comment «enrayer
la lente descente vers l'intolérable
Un grand patron pour les sans-papiers
(Le Nouvel Observateur 6 Novembre 2007)
Ferrailler avec les autorités pour aider les
étrangers, c'est désormais Patrick Peugeot, ex-dirigeant d'un groupe d'assurances,
qui s'y attelle en présidant la Cimade. Il le savait. Mais le choc, il l’a eu
quand, visitant pour la première fois l'un des
centres de rétention administrative où l'on enferme les étrangers en
situation irrégulière, il a vu les emplacements «réservés aux familles». Le
visage jovial de Patrick Peugeot se fait subitement moins souriant.
«Atteinte scandaleuse à toutes les
conventions internationales. On n'enferme pas les enfants.»
Jusqu'à présent, on associait plus le nom de Patrick
Peugeot, lointain cousin des industriels de l'automobile, au monde de
l'assurance qu'aux étrangers en voie d'expulsion. Il a en effet présidé pendant
dix ans la mutuelle la Mondiale. Mais voilà, cet homme enjoué, rond, curieux de
tout, a l'art de mener de front des engagements multiples. Depuis un an, il a
ajoute un nouveau combat a ses activités prolifiques en prenant la
présidence de la Cimade, une
association en pointe dans la défense des étrangers.
Issue du protestantisme, animée aujourd'hui par
110 permanents et 1 000 bénévoles, la
Cimade n'est pas une association tout à fait comme les autres.
La Cimade est la
seule à avoir le droit de pénétrer dans
les centres et lieux de rétention administrative des étrangers sans papiers
pour assurer leur défense juridique. Et l'Etat, pour cela, la subventionne.
«Un cas unique en Europe» , dit son
secrétaire général, Laurent Giovannoni.
Au départ,
Patrick Peugeot est un pur produit de l'élite française, polytechnicien,
énarque, conseiller à la Cour des Comptes, familier de toutes les tendances du
patronat français, de Claude Bébéar à Louis Schweitzer. Mais ce passionné
d'économie sociale est aussi un homme de gauche : il a géré les
nationalisations au cabinet de Jacques Delors après 1981, été l'un des
administrateurs du quotidien «Libération» - où il a soutenu Serge July jusqu'au
bout - et a présidé le conseil de développement de Lille Métropole sous la
houlette de Pierre Mauroy.
C'est également
un patron qui a fait ses preuves : sous sa présidence, pendant dix ans,
une petite mutuelle régionale, la Mondiale, a multiplié son chiffre d'affaires
par sept, concurrençant des géants comme Axa et Generali sur le terrain de
l'assurance-vie.
Après la
Mondiale, la
Cimade. Cette
association (au départ : Comité Intermouvements auprès des Evacués) a été
créée en 1939 par des Alsaciens
protestants, pour aider les personnes déplacées : Alsaciens, puis
Espagnols, puis étrangers jugés indésirables, puis juifs, internés dans les
camps du sud de la France. Aide officielle d'abord, bientôt clandestine...
Guerres, coups d'Etat avec leurs lots de réfugiés, vagues migratoires. Depuis,
les «équipiers» comme se désignent les militants n'ont pas lâché prise. L'un
des premiers bénévoles et ancien président de la Cimade, le pasteur Jacques
Maury, explique cette fibre :
«Les
protestants ont été des persécutés.»
La Cimade,
Patrick Peugeot y a été entraîné dès l'enfance par une mère intransigeante,
protestante et cévenole. À l'heure de l'
«industrialisation
de la rétention» comme le dit le rapport annuel de l'association, sa
nomination n'est pas due au hasard dans une organisation qui, par le passé, a
souvent été présidée par des pasteurs.
«Nous
devions montrer aux autorités qu'il y a des gens de cette trempe qui se
préoccupent de justice» , dit le précédent président, Jacques Stewart,
pasteur en Ardèche. Et d'expliquer, sans doute trop modeste, qu'il fallait pour
lui succéder en ces temps difficiles une personnalité avec des relations plus
étendues, plus récentes que les siennes, quelqu'un qui suive la politique au
plus près.
Toujours
sur le pont, les «équipiers» sont aujourd'hui noyés sous les dossiers générés
par les lois Sarkozy.
«Ils vont discuter
pied à pied avec les députés mais c'est dur» , dit Lionel Sautter, le
trésorier, un protestant lui aussi, cadre sup dans un grand groupe.
Avec un empilement de trois lois sur
l'immigration en quatre ans, un véritable mur bureaucratique s'érige, réduisant
comme peau de chagrin les droits des étrangers - y compris en situation
régulière - et laissant une énorme place à l'arbitraire.
«J'ai dû accompagner dans une préfecture un couple franco-malien qu'on
ne laissait même pas déposer son dossier au guichet» , s'insurge Roland, un
«équipier», commercial à la retraite.
Trente mille
personnes ont transité l'an dernier par les centres de rétention qui, à
l'origine, dans les années 1980, ne devaient être que des lieux de passage
permettant d'éviter la prison aux sans-papiers. Aujourd'hui, ceux-ci peuvent y
être détenus trente-deux jours. Le grillage de six mètres de haut surmonté de
barbelés, la panique de l'expulsion, une jeune Chinoise qui se taillade le cou,
les haut-parleurs qui crachent des noms pour l'expulsion ou pour le tribunal,
on ne sait pas : Caroline Larpin, accompagnatrice juridique pour la Cimade
au centre de rétention du Mesnil - Amelot, près de Roissy, a livré récemment à
France Inter un témoignage instructif.
Quand, dans les
années 1980, la Cimade a accepté d'aller dans les centres de rétention,
certaines associations de défense des étrangers lui ont reproché de se
compromettre. Mais cela lui permet d'être aux premières loges pour donner
l'alerte sur ce qui s'y passe : en moins de deux semaines, par exemple, en
ce mois d'octobre, des femmes enceintes qui perdent leur bébé, des enfants de 3
ans, de 15 mois et un bébé de 3 semaines enfermés avec leurs parents.
Actifs, souvent
révoltés, les militants de l'association font pression sur leur président, lui
envoient des lettres déçues quand une expulsion n'a pu être empêchée.
«Ils trouvent toujours que je n'en fais pas
assez , dit Patrick Peugeot.
Le plus
dur pour les militants : ne pas céder au découragement. Je dois leur
dire : «Si on a échoué sur douze dossiers mais si on a réussi sur le
treizième, alors ça valait le coup de se battre»»
Voilà donc
Patrick Peugeot à la manoeuvre à un moment crucial. Réputé pour son
«carnet d'adresses phénoménal» , dixit,
admiratif, un ancien collaborateur de la Mondiale, l'énarque de la promotion
Stendhal (celle de Jospin, de Seillière et de Chevènement) ne craint pas
d'aller ferrailler avec les préfets, qu'il a connus pour certains dans ses vies
antérieures.
Ni avec Sarkozy
dont il tenta avec d'autres, et sans succès, de calmer la frénésie répressive à
l'égard des étrangers en 2006. Il n'oubliera pas la scène, Sarkozy pointant son
index vers lui :
«Monsieur Peugeot,
je prendrai la moitié des voix du Front national et je serai président de la
République.»
L'ancien du PSU,
proche de Rocard, n'a pas peur, lui,
d'employer
le mot «rafle» pour désigner les
arrestations d'étrangers, désormais soumises à quotas. Même si, positif de
nature, il se réjouit qu'un UMP comme Etienne Pinte se soit opposé aux tests
ADN pour les étrangers. Ou qu'un commandant de gendarmerie ait refusé devant
lui d'interner une famille de sans-papiers dans un centre de rétention
«parce qu'il y avait des enfants» - et
cela
«devant un sous-préfet fou de rage» ,
précise-t-il avec délectation.
La Cimade est un
«mouvement agité», «avec de tumultueux
débats» , dit avec fierté son président, mais elle n'est pas une
organisation révolutionnaire contestant la légitimité du pouvoir en place.
«Notre idée de base , dit Peugeot,,
c'est qu'on peut correctement gérer la
question des immigrés si on le fait dans la transparence et le respect des
droits.»
Dès l'été 2006,
le nouveau président de la Cimade signait un avant-propos au canon, dénonçant
«la triste farce» de la circulaire du 13
juin 2006 qui avait laissé espérer une régularisation à plus de 30 000
sans-papiers, parents d'enfants scolarisés, opération qui ne se solda que par 6
000 régularisations sans critères objectifs.
En janvier, la
Cimade a publié «75 propositions pour une
politique d'immigration lucide et réfléchie» : respecter les droits
fondamentaux, limiter la précarisation des étrangers, se donner réellement les
moyens de les intégrer, sortir d'une logique du chiffre ... L'objectif est d'
«enrayer la lente mais régulière descente
vers l'intolérable» , comme l'écrit Laurent Giovannoni. Angélisme ?
Patrick Peugeot se dit persuadé qu'on peut concilier
«efficacité et générosité» . En principe, quand c'est un patron qui
parle d'efficacité, il a plus de chances d'être entendu. Du moins, il faut
l'espérer.
Compétences
patronales pour associations
Patron, le
syndrome Mère Teresa», avait joliment titré récemment le magazine économique
«Newzy». De gauche ou de droite, quand ils sont en poste ou après une carrière
bien remplie, on voit régulièrement des patrons désireux de mettre à profit
leurs compétences pour d'autres logiques que celles du profit. Claude Bébéar,
président du conseil d'administration d'Axa, a créé IMS qui incite les chefs
d'entreprise à pousser leurs salariés dans des activités associatives. Patrick Peugeot a pris la présidence de la
Cimade après avoir atteint la limite d'âge à la Mondiale. Tout comme
Jean-Pierre Hourdin, le fondateur et ancien président de l'entreprise de vente
par correspondance la Maison de Valérie, qui, à la retraite, a aussitôt présidé
à Blois les fameux Jardins de Cocagne, structure d'insertion par la culture de
légumes bio.
L'un des plus
audacieux fut peut-être Benoît Genuini, qui n'a pas attendu l'âge de la
retraite. Président d'Accenture, il savourait, dit-il aujourd'hui, la vie de
PDG, qui lui faisait parcourir le monde pour traiter de dossiers passionnants,
un jour à Santiago du Chili, le lendemain à Helsinki, dans des hôtels quatre
étoiles.
«Mais j'avais le sentiment de vivre dans une bulle» ,
explique-t-il. Poussé par l'envie de voir
«la
vraie vie» et aussi de
«partir quand
tout allait bien» , il démissionne à 51 ans pour rejoindre Martin Hirsch
(qui n'était pas encore haut commissaire aux Solidarités actives) dans son
Agence nouvelle des Solidarités actives, une association-laboratoire qui vise à
tester sur le terrain des actions innovantes de lutte contre la pauvreté.
Aujourd'hui, dans un minuscule local du 12 earrondissement, il imagine des
plates-formes locales pour faire travailler ensemble les différents acteurs
sociaux, et prend désormais des billets pour Pont-Audemer - et non plus Los Angeles.
Jacqueline de
Linares