Développement durable, destin humain
Les Semaines
Sociales de France ont choisi cette année de se tourner vers la perspective du
"développement durable". Le titre de la session "vivre
autrement, pour un développement durable et solidaire" annonce cependant
un parti pris humain,
une orientation
marquée davantage par un é
lan de vie
que par la crainte d'une catastrophe. On y trouve un clin d'œil à cette
lettre pastorale des Evêques de France qui fit en son temps grand bruit,
lorsqu'ils se prononcèrent en faveur de "nouveaux modes de vie".
Aujourd'hui, la
question des modes de vie est largement présente dans l'opinion publique. Quels
que soient les doutes qui peuvent encore demeurer sur l'origine et l'ampleur du
changement climatique, l'existence même de cette incertitude est devenue la
source d'une inquiétude active et partagée dans nos sociétés européennes. Il
faudrait être aveugle pour ne pas voir dans les premiers débats
du Grenelle de l'environnement,
créatifs et consensuels, le
signe d'un
ébranlement profond de la conscience française.
Dès lors, à quoi
bon des Semaines sociales consacrées au développement durable ?
On peut d'abord
attendre d'elles un
message d'espérance.
Avec la question d'une croissance soutenable resurgit celle d'un rôle nécessaire
des autorités publiques, pour ordonner dans le temps les étapes destinées à
infléchir les tendances et retrouver des trajectoires compatibles entre pays et
entre secteurs. Aux pouvoirs politiques revient une responsabilité au regard du
long terme. Quel contraste avec le rétrécissement de l'horizon du temps auquel
incline le fonctionnement spontané des marchés. Les Semaines Sociales et toute
la pensée sociale chrétienne ne peuvent que faire écho à cette confiance dans
l'esprit humain : l'homme a la capacité de "donner visage humain à son
destin".
En second lieu,
les Semaines sociales mettront l'accent sur le
pilier social du développement durable. Conjuguer harmonieusement
les critères de l'efficacité économique, de la préservation de l'environnement
et de la justice sociale relève de la définition même d'un développement
durable. Bien souvent les mesures économiques, tels que relèvements tarifaires,
quotas de pêche, réglementation des filières, s'avèrent inapplicables parce
qu'elles entraînent des sacrifices de patrimoine, de revenus ou d'emplois qui
frappent très inégalement les lieux et les professions. En amont d'un
"ménagement" territorial et industriel se pose souvent une question
d'équité que ne résout pas nécessairement le principe simple du «
pollueur-payeur ».
Enfin je
m'attends à ce que les Semaines Sociales abordent la question du
sens du combat écologique. Comme le dit
excellemment Jean Bastaire, l'enjeu n'est pas seulement de sauver la planète.
L'expression communique un sentiment d'urgence que beaucoup d'auditeurs des
Semaines Sociales seront prêts à partager. Mais à travers la planète,
c'est de l'homme dont il s'agit, de son destin tronqué dans une relation
devenue destructrice de la nature. L'enjeu spirituel du développement durable
consiste à renouer avec la posture libératrice du maître- serviteur : ce maître
qui emploie son autorité et sa sagesse à servir une nature où se lit la trace
d'un amour créateur. Dans cette perspective, le problème principal n'est pas
l'opposition entre croissance et décroissance, puissance ou limite de la
science : bien que pertinents, ces débats éludent la clé du sujet humain, sa
disponibilité intérieure à user autrement de sa liberté, une disposition qui
permet justement d'engager un changement, en acceptant le risque de l'inachevé
et de l'incertain.
Jérôme Vignon Président des Semaines Sociales
de France
Vivre autrement
pour un développement durable et
solidaire
Les
scientifiques unanimes nous le répètent : les indicateurs du futur sont au rouge,
le monde que
nous laisserons à nos
enfants sera, si nous ne réagissons pas vite et fort, un monde invivable et
dangereux, une planète épuisée, une humanité déchirée. C’est à partir de ce
constat que le concept de « développement durable » fit son apparition voici
plus de vingt ans, en dehors de toute référence religieuse explicite, au nom
d’une responsabilité environnementale et intergénérationnelle, qui fut à
l’époque une grande nouveauté. De son côté, l’opinion publique mondiale
s’éveille peu à peu à ces idées nouvelles. Commerce équitable, tri des déchets,
économie d’énergie et d’eau, responsabilités sociales et environnementales des
entreprises, diminution des émissions de gaz à effet de serre, autant de mots
d’ordre qui émanent d’une sorte de « conscience universelle » qui accompagne,
et le plus souvent précède, les décisions politiques.
Comment la
tradition chrétienne réagit-elle à ce retour en force d'une invitation à la
retenue et à la solidarité entre les peuples comme entre les générations dont
elle n'a plus le monopole ?
Comment
peut-elle contribuer à aborder un changement qui, à l'analyse des situations
concrètes, se heurte à d'immenses difficultés et à de multiples contradictions
?
Comment
peut-elle aider à penser une évolution profonde de nos modes de vie, aux cotés
de responsables politiques dont la tâche est de transformer un sentiment
collectif d'urgence en une réelle capacité de changement ?
Une des
difficultés les plus grandes consiste à
identifier
et surmonter les inévitables conflits d’intérêts que l’adoption d’un
développement réellement durable engendre. Seule la puissance publique peut
agir à ce niveau et nous ne manquerons pas de l’interpeller. Encore faut-il
qu’elle soit portée par une opinion publique unanime, confiante, ouverte à
l’idée d’un avenir différent, porté par d’autres valeurs que celle du progrès
matériel indéfini.
Ne sommes-nous pas, pour la première fois
peut-être dans l’histoire de l’humanité, devant
l’impératif annoncé d’un changement de civilisation ? Cette limite
qui nous contraint ne peut-elle nous permettre de découvrir les voies d’un
nouveau vivre ensemble ? Cela ne peut se faire que si nous mobilisons toutes
les énergies, toutes les cultures dans un dialogue ouvert sur l’espérance.
Jérôme Vignon, Président
des Semaines sociales de France