>LE DILEMME DE LA RÉFORME AGRAIRE AU BRÉSIL(1)
Claudemiro Godoy do Nascimento(2)
La
concentration
de la terre entre les mains de quelques fermiers, le type
latifundio, reste un obstacle majeur à
la justice sociale au Brésil. Ce problème complexe est
entrecroisé par les traditions rurales : la tradition
patriarcale de la famille et la substitution de la propriété communale à la
propriété individuelle.
La
réforme
agraire vise, par des mesures économiques et légales, à déconcentrer la
propriété foncière privée pour la rendre plus productive. La réforme agraire
vise aussi l’augmentation de la
production agricole, l’expansion du marché national et une meilleure qualité de
vie pour les populations rurales.
Au
Brésil,
il y a de
grandes étendues improductives,
de grandes unités cultivées en
monoculture
pour l’exportation et des millions de travailleurs agricoles sans accès à la
terre. La moyenne de surface des
petites propriétés ne dépasse pas 20 Hectares. La population rurale vit dans
des conditions très difficiles (hygiène et nutrition). Le taux de mortalité
est, de ce fait très élevé. Dans certaines régions rurales, les méthodes
d’irrigation, de fertilisation et de techniques culturales sont inconnues,
l’illettrisme est très important et il n’y a pratiquement pas d’écoles de
formation agricole.
Malheureusement, la propriété privée
n’est pas absolue ; elle ferme l’accès à la terre aux travailleurs ruraux
et conduit à la formation d’une caste de propriétaires qui possèdent une grande
partie de la terre au Brésil. Au bas de la pyramide sociale, une large classe
de personnes exclues et reléguées à la misère extrême voient leurs demandes
pour plus de justice systématiquement réprimées dans la violence. La
concentration de la propriété foncière au Brésil conduit une multitude de
travailleurs à demeurer sans terre. Nous sommes devant
un dilemme profond, car notre modèle de réforme agraire est voué à
l’échec.
Dans certaines occasions, les
travailleurs ruraux s’organisent autour de mouvements sociaux ruraux. Les
manifestations de mécontentement
peuvent prendre diverses formes : paiement de droits de passage,
occupation de bureaux et parfois même vol de camions de nourriture. Comme Saint
Thomas d’Aquin le démontrait : «
Lorsque tu as faim, prends de ceux qui ont en abondance ». Le
gouvernement de Fernando Henrique
Cardoso to Lula est aussi critiqué vertement pour sa lenteur à faire avancer
l’expropriation des terres et la réforme agraire.
Les médias ne font pas la différence
entre invasion et occupation de terrain et tournent en ridicule ces
manifestations. Malgré quelques progrès dans la reconnaissance de leur cause, les sans - terres sont
souvent
traités avec indifférence et
le modèle de réforme agraire reste le même.
Le système agraire désiré par le
mouvement des sans–terre
(3)
n’a pas été adopté par le gouvernement. Le gouvernement a adopté le concept de
la réforme agraire, à l’opposé du modèle préconisé par le mouvement des
sans–terre (MST). Le modèle généralement adopté est celui des syndicats selon
les intérêts de la CONTAG
(4).
Il est basé sur l’expropriation et la distribution de terre en petites unités,
partagées en parcelles individuelles ;
glissement de grandes propriétés de type latifundiaires vers de petites
parcelles de terrains.
Mais,
le
MST, même s’il peut accepter
certains aspects de ce modèle, préfère un
modèle
plus coopératif ou associatif. En
effet, ce type de mini - parcelles a de très faibles chances de durer ;
sans possibilité de compétition sur le marché ou même possibilité d’augmenter
la production, les petits fermiers qui reçoivent des terrains sont condamnés à
l’échec et à retourner dans le cycle de l’exclusion. Les médias élitistes
peuvent ainsi se donner à cœur joie et former l’imagination sociale des
Brésiliens de la ville par une série de préjugés : «
Voyiez ce sont des fainéants, ils ne veulent
pas travailler, c’est pourquoi ils ne réussissent pas ! ». Le
gouvernement, au service du grand capital, de représentants de l’industrie
agricole continue de croire à la réforme agraire malgré la mise en question de
la propriété privée par la commission de la pastorale de la terre de l’Église
(CPT) et le Mouvement des Sans Terre.
La
réforme agraire en cours depuis près de 20 ans a servi, pour une large part à
faire retourner à la terre les chômeurs et autres exclus de l’activité rurale
en vue de la modernisation de l’agriculture. Mais, en réalité, ce furent les
grandes compagnies transgéniques
Brésiliennes et les grands élevages de bovidés qui ont profité largement de
ce programme.
Les
études sur le
public des occupations de
terrain se révèlent fort intéressantes :
-
Lors de l’occupation de terrains dans la région
d’Araguaia, j’ai rencontré un chimiste de l’université fédérale de Goias, qui
recherchait du terrain.
-
D’autres professions urbaines ; tels les
tailleurs, professeurs, soldats, plombiers, employés de banque, chauffeurs
routiers, qui
souvent n’ont pas de
connaissances agricoles, cherchent aussi à travailler la terre. Il est à
noter qu’aucune formation agricole ne leur est proposée.
-
La majorité des personnes qui occupent le
terrain ont
plus de 40 ans,
démontrant là aussi un processus d’exclusion déjà à l’œuvre dans les grandes
villes.
-
Une grande partie des manifestants
étaient locataires, propriétaires, métayers
ou partenaires dans le secteur agricole.
La
réforme agraire est dans de mauvaises voies ;
seulement 1/5 des personnes recevant des terrains peuvent générer assez
de revenu pour garder leurs terres. Les 4/5 abandonnent leurs terrains
avant 10 ans. L’exode rural est normal, il fait partie de l’histoire de la
majorité des pays développés du siècle passé. Aux États-Unis, il n’y a que 1,5
% de la population qui travaille dans la campagne. En France, que 6%. Mais ce
changement a été accompagné par des aides publiques. Au Brésil, par contre, la
majorité des personnes défaites par la technologie deviennent exclues, ce
processus est difficilement renversable !
Le seul avantage que je trouve à la
lutte pour la terre et pour la réforme agraire est l’effort accompli par le
MST : La résistance du mouvement des sans - terre continue à
organiser les personnes pour demander,
occuper et résister pour produire en communion, dans un esprit de partage.
Dans les États
du Sud du Brésil, le
modèle des
coopératives du MST a
beaucoup de succès. Les coopératives produisent plus de 40% de la
production nationale de certaines cultures ! Ce succès est permis grâce à
l’effort de tous et de chacun pour travailler ensemble. Ce sera peut-être plus
difficile dans les états du nord, du nord – est et du centre. C’est pour toutes
ces raisons, que je crois que la réforme agraire ne sera un succès, que si la
propriété privée est totalement éliminée.
Source :ADITAL 4Septembre 2007