Justice et Paix : EGLISE ET SOCIETE
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National Center of The Haitian Apostolate


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Père William Smarth 

   

                                           Entrevue pour le 50e anniversaire d’ordination presbytérale


Le Père William Smarth célébrera son 50e anniversaire de vie sacerdotale le 27 octobre de cette année. Il est un brillant professeur de théologie et de droit canon, un penseur et un témoin de la foi chrétienne. Cet entretien nous permettra de mieux connaître ce grand homme d’Église qui a travaillé  et qui continue de travailler pour un excellent clergé dans son pays.
 
Frère Tob,
                  Merci à toi et à la Pastorale Haïtienne des Etats-Unis de m’offrir l’occasion de  présenter à des chrétiens et à des amis quelques souvenirs de ce que j’ai vécu comme prêtre et quelques réflexions pour  accompagner ceux-ci. Tu me forces à m’embarquer dans un genre qui n’est pas du tout le mien, l’autobiographie et le panégyrique.  Je rêve, par contre, d’écrire un jour, quelques pages d’histoire de l’Église d’Haïti, si Dieu daigne ajouter quelques années à celles déjà nombreuses qu’il m’a données.  Tu vois, j’éprouve un malaise avec toutes ces expressions « brillant professeur », « grand homme d’Église ». Je trouve que nous autres Haïtiens nous gagnerions, dans le culte de la vérité, à employer un langage plus simple, plus vrai. Crois-moi, Frère Tob, ce n’est pas de la fausse modestie. D’abord, je ne vois pas à quoi sert tout cela. Ensuite, pour avoir fréquenté des professeurs illustres, soit dans l’étude de la vie de  l’Église, soit dans mon expérience personnelle, je réalise que je reste bien en deçà de ces personnages qui méritent ces titres.

Bonjour, Père Smarth. Veuillez nous rappeler quelques souvenirs marquants de votre enfance qui vous ont conduit à la vie sacerdotale et quelques étapes de  votre marche vers la prêtrise ?
   Pour beaucoup de personnes le choix d’un état de vie est souvent mystérieux. Je sais qu’il y en a qui naissent avec leur profession dans leur bonnet d’enfant. Mais le plus souvent on s’étonne de constater qu’on est devenu ingénieur, journaliste, mécanicien, avocat, médecin, tailleur, prêtre, peintre, ébéniste… on ne sait pas trop comment ni pourquoi. Je dirais que la Providence nous conduit souvent à travers des méandres. Ce choix est souvent plus difficile encore à expliquer quand il s’agit de la vie sacerdotale ou de la vie religieuse, parce qu’alors il est question d’un genre de vie particulier, plus rare dans l’ensemble de l’humanité. Bref, pour moi, je pense que la piété de ma maman, de ma grand’mère, de ma marraine, de plusieurs membres de la famille, a joué dans l’éveil de ma vocation. Très tôt, à l’âge de dix ans j’étais dans la croisade eucharistique chez les Frères de l’Instruction Chrétienne, et cette expérience m’a donné un goût profond de la liturgie. Et en cela l’exemple de prêtres édifiants dans leur vie de piété, tels mon curé d’alors le P. Ludovic Brierre, le P. Robert Margron, le P. François Solages, vicaires à la Cathédrale des Cayes, a renforcé mes désirs.  Ces prêtres se recommandaient en plus par leur amour de l’Église et leur dévouement inlassable au service du peuple haïtien dont ils voulaient améliorer la vie. Et à tout cela la Providence m’avait fait précéder de deux frères aînés, Lucien et Gérard qui, eux aussi,  aspiraient à la vie sacerdotale.
   Puis, vint l’entrée au  séminaire-juniorat de Camp-Perrin, à Mazenod, chez les Oblats de Marie Immaculée. Alors c’est déjà une expérience d’engagement; nous étions quinze, les pionniers. Et nous nous reconnaissions  une mission d’éclaireurs, tant nous nous sentions responsables du succès de cette œuvre, tant nous savions que l’avenir du clergé haïtien dépendait en partie de nous. Huit belles années d’études classiques  et de philosophie, de formation humaine et chrétienne. Ensuite, en 1953 c’est le départ pour Rome : huit nouvelles années  d’études, mais cette fois-ci de philosophie, de théologie et de droit canon. Mais surtout une immersion à la fois dans la catholicité de l’Église et dans le Continent latino-américain et la Caraïbe. En effet, je suivais les cours à l‘Université Grégorienne, mais je logeais au Séminaire de l’Amérique Latine. A Rome, comme disait mon vénéré professeur de latin, le P. Jean-Marie Salgado O.M.I., il faut se laisser imprégner de la romanité, comme par osmose. A Rome on sent vibrer le cœur le l’Église, mais on est aussi sensible à ses arythmies, quand elle en souffre. Je remercie les Jésuites et de l’Université Grégorienne et du Collège latino-américain de m’avoir appris à ne pas farder la vérité, oui, des Jésuites, pour mon plus grand bonheur, et peut-être aussi pour mon malheur…
   Enfin, ma vocation je sens qu’elle est mienne mais aussi qu’elle est à tous ceux qui me soutiennent dans  mon ministère sacerdotal. Certainement ma famille. Je dois ma vie de prêtre à toute ma large famille. J’ai parlé de ma maman. Mais mon papa aussi dont le sens de la responsabilité professionnelle m’a profondément touché et qui voulait toujours que nous fassions bien notre travail.  Quant à mes frères et sœurs, les ainés et les plus jeunes qui partagent mes soucis et mes joies de tous les jours, sans eux, je n’aurais pas des ressorts voulus pour  avancer dans la vie de chaque jour. A eux il faut joindre les nombreux cousins, cousines, neveux, nièces, filleuls, proches amis d’ici et d’ailleurs, les prêtres, dont je parlerai plus bas,  les religieux et les religieuses  et la kyrielle de membres de nos Églises qui partagent avec moi la joie d’être prêtre. Voilà, prêtre, je le dois au Seigneur et à tous ceux-là.

Père Smarth,  bientôt vous aurez 50 ans de prêtrise. Voudriez-vous nous parler de votre expérience de prêtre ? Et quelles sont vos joies et vos doutes à l’occasion de ce jubilé ?
   Ordonné prêtre le 27 octobre 1957, en la fête du Christ-Roi, selon le calendrier d’avant-concile, au Collège de l’Amérique Latine, à Rome, j’y ai achevé la théologie et puis mon Évêque, Mgr Louis Collignon O.M.I., me demanda de passer à la Faculté de Droit Canon de la Grégorienne. Je ne suis rentré en Haïti qu’en février 1962, donc plus de huit années consécutives en terre d’Europe, sans revenir en Haïti ; on ne voyageait pas facilement comme aujourd’hui. Vous vous imaginez donc la joie immense de ce « retour au pays natal »! Vicaire à la cathédrale des Cayes, puis professeur de droit canon et de théologie morale au Grand Séminaire Notre-Dame de Port-au-Prince. En 1964 le gouvernement de François Duvalier expulse les Jésuites et me confine en résidence surveillée dans le Sud,  pour avoir été professeur avec les Jésuites  et pour ne m’être pas désolidarisé d’eux. Malgré diverses intimidations du pouvoir  nous constituons une équipe de jeunes prêtres haïtiens qui se livre  à un travail passionnant pour la mise en application du Concile Vatican II en Haïti. Puis c’est l’exil en 1969, en compagnie de huit autres prêtres haïtiens et d’un laïc, cette fois pour avoir refusé de courber l’échine devant le Dictateur. De nouveau, deux ans et demi à Rome pour des études en théologie morale. La joie de chercher, la joie d’apprendre, la joie de toujours chercher…
   Je m’estime chanceux d’avoir vécu,  dans la foi,  aux charnières de plusieurs périodes de l’histoire, au milieu de situations en pleine mutation, d’avoir pu ainsi regarder  un temps qui agonise et admirer une aurore qui se lève. C’est ainsi que j’ai vécu le geste audacieux de Mgr Collignon quand il ouvrit le petit séminaire-juniorat  du diocèse des Cayes : nous passions ainsi d’un temps de disette de vocations  à celui d’un recrutement fructueux. En théologie j’ai assisté  au déclin de la théologie tridentine, apologétique, pour goûter, au temps du Concile, les premiers fruits d’une réflexion sur un Dieu vivant qui accompagne l’homme dans son histoire. Dans l’histoire de l’Église d’Haïti j’ai vécu avec joie le passage de la hiérarchie aux mains des Haïtiens. Il m’a été donné de vivre également, dans la vie politique, en témoin actif, la fin de la dictature des Duvalier et d’entrer avec espoir dans une nouvelle ère qui, malgré ses trop longues hésitations et l’apparition sporadique du fantôme du pouvoir absolu,  nous engage dans l’apprentissage de la démocratie et du respect des droits humains.
   Pour tout cela et toute ma vie je chante un cantique d’action de grâce, même si je coasse  comme la grenouille. Le Seigneur m’a toujours entouré de parents, de professeurs, de formateurs, d’amis, qui m’ont beaucoup  aimé et que j’essaie, à mon tour,  d’aimer de mon mieux.  La joie de ma vie c’est d’être avec.  « Seul, je ne suis rien », dit la chanson.  Avec le Seigneur, certes, dans la prière, dans la célébration des sacrements, surtout de l’Eucharistie et du baptême, dans le ministère de tous les jours. Mais aussi avec mes frères et mes sœurs humains. Comme prêtre j’en ai fait l’expérience avec les amis latino-américains au point que je me faisais dire par un des responsables du Collège «William, tu vas finir par attraper les vices de tous les  pays du continent. » Je posais ainsi les jalons de mon ouverture à la théologie latino-américaine de libération.  En Haïti, j’ai partagé les rêves et les risques de  la belle équipe de prêtres  qui se battait pour faire passer les décisions du Concile.  Et que dire cette fraternité franche et solide développée avec Antoine Adrien et Max Dominique, avec les Spiritains,  tant à Brooklyn qu’en Haïti? Dans le diocèse de Brooklyn-Queens l’être avec se réalisait également avec les autres prêtres haïtiens et avec les laïcs, hommes et femmes de nos communautés chrétiennes si vivantes. A Brooklyn, comme Haïtien  et comme prêtre, j’étais heureux d’être avec les nombreux patriotes qui luttaient pour le changement de l’État haïtien. Aujourd’hui nous nous efforçons de constituer au CIFOR, où j’enseigne,  un corps professoral  d’amis solidaires. Et quoi que puissent en  penser certains, je reste toujours viscéralement attaché à la Fraternité sacerdotale de mes chers frères du Diocèse des Cayes, ils le savent.

    À mon ordination j’avais distribué des images, comme cela se faisait autrefois, et j’y avais inscrit cette phrase de Saint Paul que je considérais déjà comme le programme de ma vie sacerdotale: «Enseigner aux nations l’insondable richesse du Christ » (Ep 3,8). La christologie et le traité de la Trinité que j’avais étudiés  avec le P. Bernard Lonergan SJ. m’avaient captivé et je voulais communiquer aux « nations », c’est-à-dire à des peuples qui ne connaissaient pas encore Jésus-Christ, comme le peuple haïtien, les richesses  divines et humaines de Jésus-Christ. Je savais bien qu’un tel enseignement n’avait aucune chance de réussir, s’il n’était accompagné d’un témoignage vivant du disciple du Christ et je m’étais promis, avec la grâce de Dieu,  d’assumer les exigences que cette mission comportait.
   Il y a un peu de tout cela, un peu de moi-même, dans le livre de liturgie que nous avons publié à New York, « Fè sa pou nou sonje mwen ». Contrairement à ce que pensent certains, je le trouve encore actuel. C’est pourquoi  P. Jean-Yves Urfé en fait une nouvelle édition dont l’Année  « A »et l’Année « B » ont déjà paru; l’Année « C » est en chantier. Tout cela transpire aussi, je crois,  dans les articles que j’ai écrits dans notre revue « SÈL » pendant une dizaine d’années à New York et dans les articles parus sous mon nom dans les Cahiers de la CHR.
   Cela ne m’empêche pas d’être un homme inquiet, insatisfait. Certainement au sujet de moi-même, me demandant combien de grâces du Seigneur que j’ai refusées, que j’ai gaspillées. Je ne saurais trop implorer la miséricorde de Celui qui sait qu’il nous a confié des trésors dans des vases fragiles, d’argile (2 Co 4,7). Ensuite, je ressens aujourd’hui un malaise devant le mode de présence de l’Église dans le monde de notre temps. Je sais bien qu’on trouve de nombreux exemples de dévouement des chrétiens au service des pauvres, des déshérités. D’autre part, l’Eglise a mis en place des institutions qui assurent l’engagement social des prêtres, des religieux et des fidèles, tels la Caritas, Justice et Paix, le Secours catholique, Adveniat, Misereor… Malgré cela, j’ai l’impression que notre Église existe trop en marge de ce qui fait la vie de la plupart de mes contemporains. C’est peut-être de là que vient  mon doute, de ne pas pouvoir bien définir  cette insatisfaction…Je préciserai cela un peu en répondant plus bas aux défis que l’Église d’Haïti aurait à relever.
 
Voudriez-vous nous parler de votre village natal ?
    Mon vieil ami, Jean Claude, professeur de philosophie, aimait répéter : «  Il n’y a  que deux villes au monde : Paris et Jacmel ». Pour reprendre sa boutade, tout en la corrigeant, je dis qu’il n’y a qu’une ville au monde : Cavaillon d’Haïti. Si on insiste je concéderai : Cavaillon et, après elle, Rome et Camp-Perrin. Il en est ainsi,  même quand des malins qui reviennent de Port-au-Prince déclarent  qu’en traversant la rivière de Cavaillon qui, elle,  est bien visible, on se demande s’il y a vraiment une ville de l’autre côté de la route. Pourtant  le clocher de l’Église paroissiale s’élève orgueilleusement dans le ciel. Et aujourd’hui  Cavaillon  se sent coquette avec ses rues propres et « adoquinées » et ses bouquets de  laurier rose qui saluent gentiment les passants. Mais Cavaillon c’est aussi la rivière qui nous arrive après avoir arrosé Camp-Perrin, Maniche et Dory… Depuis trois ans, pendant l’été, on lui fait une fête qui apporte beaucoup de joies au village, bravo! Mais elle y verrait plus de sagesse si on prêtait quelque attention à ses rives dénudées et si ses eaux étaient mieux canalisées pour irriguer ces vastes étendues brûlées par le soleil…
    Le Cavaillonnais, la Cavaillonnaise  élèvent la voix quand ils parlent de leur patelin, je viens de le prouver.  Il fait bon y vivre. Cependant pendant trop longtemps l’éducation a été négligée à Cavaillon. Au prix d’énormes sacrifices les parents qui le pouvaient  envoyaient leurs enfants aux Cayes ou à Port-au-Prince. Sur la route nationale, à peu de kilomètres de la ville,  une affiche annonce : « Cavaillon ville d’avenir ». Si Cavaillon veut connaître  l’espoir d’un demain meilleur ce sera d’abord si ses nombreux écoles et collèges  d’aujourd’hui  dispensent une éducation  et une formation  adaptées au temps et au pays et ensuite si le gouvernement entreprend la décentralisation indispensable de la République de Port-au-Prince. Cela se fera aussi si les  Cavaillonnais de l’intérieur et de l’extérieur réalisent une chaîne de solidarité, exempte de tout soupçon de corruption et de tout dénigrement gratuit.

Père Smarth, pourriez-vous nous parler de votre expérience de professeur d’Université ?
    Si j’ai toujours réussi facilement à l’école, c’est pourtant à partir de la cinquième secondaire que j’ai commencé à aimer le livre et je le dois en partie à mes deux frères aînés qui me faisaient déposer la « fistibale », le ballon de football ou la machette du jardin pour m’attacher au livre. Et, depuis,  le livre est devenu pour moi  un ami inséparable. Aujourd’hui, tout en reconnaissant les  merveilles de l’internet, je trouve bizarre ce professeur qui clame que la bibliothèque a passé de mode, nous avons l’internet.
    Bon, je ne rêvais pas de devenir professeur de l’enseignement formel, mais  voici que j’y suis et je m’y plais. J’estime que c’est une grande grâce pour un prêtre de pouvoir,  sans cesse,  approfondir le message de l’Évangile en préparant ses cours et de trouver chez les étudiants le stimulant qui le pousse à concrétiser ce message.  Comme je l’ai déjà dit, j’ai été professeur au Grand Séminaire Notre-Dame de Port-au-Prince ; j’y ai enseigné la théologie morale et le droit canon. Depuis bientôt dix ans j’enseigne au Centre Inter-Instituts de Formation Religieuse (CIFOR). Je me considère titulaire, avant tout, des matières de base, en première année : l’introduction à la théologie, la Révélation, la théologie de l’histoire du salut, les fondements de la morale, le premier livre du Droit Canon, pour essayer de donner aux étudiants des fondements solides.
    Pour nous, les professeurs, le CIFOR est encore dans les langes. Nous voulons constituer un vrai  corps professoral avec des professeurs, hommes et femmes, qui s’adonnent avant tout à l’enseignement de la théologie ou des sciences humaines auxiliaires,  qui aiment ce métier, des professeurs de carrière, quoi ! Nous souhaitons que les études  portent les étudiants instinctivement au service des pauvres, des opprimés. Nous visons aussi à inculturer la théologie, autant dire à lui donner un cachet d’ « haïtianité » tout en l’insérant profondément dans les moules de la Tradition de l’Église. Si la Patronne du CIFOR est la Vierge de l’Incarnation, c’est pour que  professeurs et étudiants se rappellent sans cesse qu’ils doivent, pour ainsi dire, actualiser le mystère du Dieu fait homme, du Dieu qui a établi sa tente parmi les hommes,  et c’est aussi pour nous assurer la protection de celle qui a enfanté l’Homme - Dieu. Le CIFOR  se propose de lancer  une revue de recherche en théologie. Elle aura ainsi plus  de liens avec le Grand Séminaire de Turgeau et elle ouvrira ses antennes vers les autres Universités du milieu et du monde. Voilà donc en quelques mots ma présence à l’Université.

Rappelez-nous ce qu’est une communauté chrétienne et quels en sont les piliers. Pensez-vous que l’’Eglise d’aujourd’hui peut vivre la communion fraternelle telle que décrite dans le Livre des Actes des apôtres ?
    Depuis le Concile Vatican II nous comprenons mieux qu’une communauté chrétienne est une portion de l’unique Peuple de Dieu que le Christ s’est acquis par son sang (Ac 20, 8). La foi dans le Dieu de Jésus-Christ, Père Fils et Esprit - Saint est la vérité première qui éclaire toute communauté chrétienne. Nous avons été baptisés au nom de ce Dieu : un Dieu vivant, un Dieu unique, mais un Dieu sociétaire dont l’essence est la communion : communion dans l’être et dans l’amour. Il en résulte que  quand Dieu, « dans sa bonté   et dans sa sagesse »,  nous parle,  c’est pour nous appeler  à participer à cette plénitude de vie et à nous envoyer la communiquer aux autres. Une communauté chrétienne vit de ce message qu’il trouve dans la Parole de Dieu  portée à sa perfection par Celui qui nous a parlé en ces temps qui sont les derniers (He 1,1). La communauté chrétienne croit que Jésus mort et ressuscité constitue le sommet de cette Parole  donnée à l’humanité et dont l’Église est la gardienne.
   Ceci dit, je poursuis en m’adressant  au livre des Actes des Apôtres qui nous instruit clairement sur les caractéristiques de la communauté chrétienne. Je le résumerais ainsi :
-         Au chapitre 1, la communauté se situe dans le prolongement de la mission de Jésus.
-         Au chapitre 2, l’Esprit confirme la communauté dans sa foi et son engagement. Ici  aussi nous voyons la communauté se constituer dans l’écoute de  la parole des Apôtres, dans la prière, dans la célébration de l’Eucharistie, dans la communion fraternelle (Ac 2, 22-47). La Parole et l’Eucharistie demeureront la nourriture principale de la communauté chrétienne et la vie fraternelle sa marque distinctive.
-         Le chapitre 4,  précise que cette communion crée chez les chrétiens une seule âme et un seul cœur (Ac 4, 32). L’histoire d’Ananias et de Saphira nous met en garde contre toute illusion : le péché est introduit dans la communauté, à ses débuts, comme au Jardin de l’Éden (Ac 5).
-         Les différends existent dans la communauté et l’Esprit-Saint  y crée un dynamisme historique pour les résoudre : la création d’un nouveau ministère ; c’est l’institution du diaconat au chapitre 6. Le même Esprit-Saint introduira la communauté  dans la liberté de la Loi Nouvelle, portant  les Apôtres à prendre des distances de la loi de Moïse(Ac 15).
-         Vient la mission chez les païens. D’abord Pierre reconnaît que l’Esprit est donné aussi aux non - Juifs (Ac 10-11). À partir du  chapitre 13, nous voyons Paul entreprendre l’évangélisation des peuples païens : lui et ses compagnons établissent des Églises, des nouvelles communautés chrétiennes qui resteront soudées les unes aux autres, comme cela parait dans la vie de Paul qui porte en lui le souci de toutes les Églises (2 Co 11, 28) et dans la collecte organisée pour les Saints. La communauté chrétienne fait l’expérience de l’incompréhension, de la méchanceté, des persécutions même, inhérentes à sa vocation, mais elle garde la foi dans le Christ (Ac 21-28). Comme Paul  la communauté chrétienne se soucie avant tout d‘annoncer le Règne de Dieu, d’enseigner ce qui concerne le Seigneur Jésus-Christ (Ac 28).

Pourriez-vous nous expliquer le concept « Disciple et mission » ?
« Disciple et mission » c’est le thème de la cinquième Assemblée Générale de l’Épiscopat latino-américain et de la Caraïbe, célébrée  à Aparecida, au Brésil, en mai 2007. Le Pape, des évêques latino-américains, des théologiens latino-américains  ont déjà beaucoup parlé et  écrit sur le sujet. Les Évêques d’Haïti commencent à le faire aussi. Moi, je rattache l’expression à ce que je comprends dans l’Évangile de Marc. Au début de son ministère Jésus appelle des gens pour « être avec lui » (Mc 3, 13), pour devenir ses compagnons, des compagnons qui apprennent de lui, qui découvrent ses goûts, qui saisissent petit à petit le sens de sa mission. C’est la vocation du disciple. Marc rapporte qu’ainsi préparés ils sont envoyés  prêcher la Bonne Nouvelle du Royaume, à la suite de Jésus : c’est la mission (Mc 6, 7s).
Nous ne cessons jamais d’être disciples. Nous avons toujours à apprendre du Christ. Je pense précisément que dans nos pays de l’Amérique Latine et de la Caraïbe notre annonce de Jésus-Christ est plutôt faible. On dit que l’Europe est déchristianisée et que l’Amérique latine et la Caraïbe ne sont pas encore  évangélisées, christianisées.  Mon premier souhait  serait que la mise en application du document d’Aparecida nous renvoie à la Parole de Dieu comme source de notre prédication, de notre catéchèse, de notre spiritualité, que nous cessions de nous égarer dans des spiritualités à bon marché. Cela devra se faire, bien entendu, dans la langue que le peuple comprend. Hélas, même des prêtres haïtiens n’ont pas encore saisi  cette exigence de l’évangélisation ; ils continuent de célébrer, en Haïti et pour des Haïtiens, en français. Alors comment voulons-nous aider le peuple à croire dans ses propres valeurs ? La mission, chez nous, exige aussi que nous allions vers les gens, « au cœur des masses », dans l’épaisseur et la clarté de leur vie. Ici je souhaiterais que l’Église d’Haïti retrouve l’inspiration des communautés de base. Que nous les appelions comme nous voulons, mais reprendre cette insertion de l’Évangile dans le quotidien de la vie des quartiers, des corridors, des « bitations ». Nous arriverions ainsi à une pastorale de proximité . Et dans les villes ou les villages, pourquoi les prêtres et les laïcs qui le peuvent n’organiseraient pas des équipes bibliques ? Je ne fais que jeter quelques idées dans l’air.

Comme canoniste que retenez-vous du Concile Vatican II ? Au chapitre de la gouvernance, les évêques avaient été invités à développer des formes plus participatives et collégiales, à l’échelle locale et nationale. Partagez avec nous les fruits de vos réflexions.
   Mieux que le droit canon, c’est l’ecclésiologie, en premier lieu, qui est invoquée dans cette question. Je vais parler de la collégialité plutôt à l’échelle internationale. L’un des acquis de Vatican II est l’affirmation de la sacramentalité de l’épiscopat et la reconnaissance de l’Église particulière ou Église locale. Cela nous invite à mieux comprendre la catholicité de l’Église comme une communion de toutes les Églises sœurs dans une sollicitude réciproque en lien étroit avec l’Évêque de Rome « qui préside au rassemblement universel de la charité ».  Au niveau de la gouvernance cela a entraîné une certaine décentralisation du pouvoir romain qui accorde désormais plus de facultés aux évêques et une reconnaissance claire  aux Conférences Épiscopales d’un pays ou d’une région. Cette question exigerait une explication trop longue pour notre propos d’aujourd’hui. Je voudrais signaler tout de même une forme de collégialité introduite par le Concile, qui n’a pas entièrement abouti, à savoir le Synode des Évêques, célébré ordinairement tous les trois ans sur une question importante décidée par l’Évêque de Rome. Heureuse initiative que cette  rencontre du Pape avec des représentants de l’épiscopat de l’Église universelle !  On aurait aimé cependant que le synode fonctionne avec un pouvoir délibératif, comme dans les Églises orientales, sans aucun préjudice de la fonction primatiale de Pierre.  D’autre part, il ne faudrait pas que le synode dissipe la nécessité de convoquer  les Conciles œcuméniques. Nous aimerions tant voir notre Église se remettre en état de Concile, comme une terre ensemencée qui laisse poindre les germes d’une vie nouvelle !

A votre avis, quels sont les grands défis de l’Église d’Haïti pour ce siècle ? Êtes-vous optimiste ou pessimiste devant la situation actuelle d’Haïti, un pays où abondent tant de problèmes ?
    Il m’a toujours été difficile de séparer la situation de l’Église d’Haïti de celle du peuple haïtien, de la Nation haïtienne.  Depuis Vatican II je me sens rassuré dans ma position, car l’Église  n’est ni au-dessus du monde, ni  à côté du monde, elle est au cœur du monde. Pourquoi ne dirait-on pas qu’elle est le monde  sauvé par Jésus - Christ , qui, sous l’action de l’Esprit - Saint,  est en travail d’accouchement d’un monde nouveau? Certes, l’Église universelle  ne cesse de lancer des messages pour que les chrétiens s’engagent dans la construction d’un monde meilleur et elle a créé des institutions qui accompagnent  les hommes et les femmes d’aujourd’hui dans leurs travaux de gestion du monde, comme nous l’avons affirmé plus haut.  Ces instituions existent aussi, à leur manière, dans l’Église d’Haïti. Pourtant, je sens qu’il y a un hiatus entre l’Église et la réalité haïtienne. L’histoire de l’Église d’Haïti révèle un soupçon mutuel de l’Église et de l’État ….Mais à mon avis, plus l’Église s’efforcera d’être elle-même au cœur de la Nation haïtienne,  plus grande sera  sa solidarité avec  celle-ci pour aider le peuple haïtien,  selon sa mission propre, à franchir les nombreuses étapes de libération qu’il lui faut pour parvenir au bonheur que nous cherchons ensemble. Pour faire bref, je me contenterai  pratiquement de signaler les défis  suivants :
-         En 1° lieu, notre Église d’Haïti doit entreprendre la quête de son identité à l’intérieur de l’Église universelle. Cette quête se fera d’abord par rapport à la vie de notre peuple, à son histoire, à sa construction. Quel doit être le rôle spécifique de l’Église dans ce grand chantier national  pour bâtir une Haïti qui assure vie, santé, éducation, liberté, moralité, fierté nationale, solidarité, amour de la Patrie … à tous ses enfants ? Un tel défi réclame de la part de tous les chrétiens d’Haïti une saisie profonde de leur identité culturelle et  un comportement qui réponde à cette identité.
-         2° La Conférence Épiscopale  aurait pour tâche, et nous pensons qu’elle en est bien consciente, de créer en son sein une unité chrétienne profonde, qui transpire dans sa facilité à prendre des positions  claires ou éclairantes aux heures où le salut public le réclame.
-         3° L’Église catholique aurait avantage à établir  un dialogue sincère avec toutes les autres Églises et avec toutes les autres religions, sans danger d’indifférence religieuse,  pour parvenir, comme le dirait Hans Kung, à la paix entre les religions, qui est une condition indispensable à la paix à l’intérieur de la Nation et entre les Nations.
-         4° Nous sommes appelés à développer dans nos communautés chrétiennes une foi adulte, à l’instar de ce que le  P. Liégé a présenté dans un petit livre, au temps du Concile, et prendre en charge l’approfondissement de la foi des laïcs, hommes et femmes,  leur faire confiance et les engager dans la mission.
-         4°  Les responsables de nos Églises, à tous les niveaux,  devraient apprendre à gérer le temporel, le matériel et rendre leur gestion transparente. L’Église d’Haïti doit accueillir avec joie et enthousiasme l’augmentation des vocations  sacerdotales et religieuses en Haïti, mais il faut former les jeunes dans le culte de la  vérité, de l’honnêteté, de la justice sociale, dans l’authenticité de la foi chrétienne et dans l’amour sincère de notre peuple pauvre et dans l’engagement à son service.  Les évêques et les responsables de formation sacerdotale doivent aider les prêtres à trouver le sens de leur vie et la source de leur joie, avant tout, dans le ministère qui leur est confié, même quand ils sont appelés à des tâches de suppléance.  
-         5° Nos écoles catholiques, congréganistes devront se soucier davantage de nos écoles presbytérales et arriver à créer avec elles une solidarité au niveau de l’enseignement et au niveau des biens matériels.
-         6° La vie religieuse est appelée à s’unir pour découvrir ensemble ce que le Seigneur  attend d’elle aujourd’hui dans une Haïti où l’espérance est devenue exsangue et où les hommes et les femmes perdent le sens de la responsabilité et l’engagement joyeux et gratuit.

Avez-vous un message pour les jeunes Haïtiens ?
   Les jeunes Haïtiens, les jeunes Haïtiennes ? c’est quoi, c’est qui ? Ils sont plusieurs milliers en terre étrangère. Le recensement du peuple haïtien en 2003 accuse une jeunesse foisonnante dans le pays.  Ceux et celles de moins de 25 ans constituent 65% de la population. Quelle chance pour Haïti, mais aussi quelle responsabilité ! Pour l’État qui doit pourvoir à leur éducation et à leur entrée  dans le marché du travail. Quelle responsabilité aussi pour tout le peuple chrétien d’Haïti, pour encadrer ces jeunes dans leur cheminement, dans la foi,  à la suite de Jésus-Christ.
   Je n’ai pas sous les yeux le message du Pape  Jean-Paul  II aux jeunes en 1985. J’estime que c’est l’un des plus beaux textes de son pontificat. Je conseillerais aux jeunes de le lire.
   J’encourage les jeunes à apprendre à se connaître avec leurs capacités, leurs talents, leur force, leur générosité, à développer tout ce qu’ils ont en eux de positif et de consentir l’effort, le sacrifice nécessaires pour les développer  et de renoncer à toute médiocrité dans leur vie. Je les invite à cultiver chez eux le sens de la vérité en toutes choses et avec tout le monde, en commençant à  faire la vérité avec eux-mêmes. Je les exhorte à apprendre à vivre avec les autres et aussi pour les autres, à se reconnaître responsables de l’avenir du monde, de l’avenir de leur pays, quel qu’il soit. Je demande à ceux et à celles qui croient en Jésus-Christ de remercier Dieu pour ce cadeau, d’en être toujours fiers et de montrer aux autres que les chrétiens, les chrétiennes  sont des hommes et des femmes comme tous les autres, qui pensent, qui aiment, qui se dévouent  et qui jouent leur rôle dans la construction d’un monde meilleur.

Un dernier mot
  Frère Tob, à la fin de cette longue entrevue, je profite pour demander à tous ceux et à toutes celles que j’aurais offensés d’une manière ou d’une autre pendant ces 50 années de vie sacerdotale de bien vouloir me pardonner et je prie pour eux en retour.  Je demande à toi et à tous mes frères et sœurs Haïtiens et Haïtiennes qui pensent que le prêtre a quelque chose à offrir  au peuple haïtien, une prière pour moi, pour le clergé, pour le pays, à l’occasion de mon 50e anniversaire d’ordination sacerdotale. Je les en remercie d’avance. 
   Comme je ne puis pas échapper à la bonne volonté et à l’affection de ceux qui veulent fêter cet anniversaire, j’ai pensé que le mieux serait que je célèbre l’Eucharistie de façon simple, presque privée, ce jour du 27 octobre 2007 dans l’église de mon baptême, l’église paroissiale de Cavaillon. Les Spiritains et le CIFOR se proposent d’organiser une messe et une petite fête à Port-au-Prince au cours  de ce trimestre scolaire – J’ai promis aux prêtres du diocèse des Cayes d’être avec eux pour la fête de Notre-Dame du Perpétuel Secours, le 27 juin prochain, à Cavaillon – Si j’ai l’occasion pendant cette année jubilaire de me  rendre à Brooklyn, je serais heureux de pouvoir célébrer l’Eucharistie avec l’Église sœur de Brooklyn-Queens.  Ainsi donc, ce n’est plus un jubilé d’un jour, c’est une année de jubilé. Mille mercis.
Merci Père Smarth, d’avoir accepté de répondre à nos questions
Frère Buteau (Brother Tob)
Pour le Centre National

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