Mettre l’emploi
décent au cœur de la Stratégie commune Union Européenne - Afrique(1)
27 octobre 2007
Un sommet syndical de deux jours a abordé
les relations entre l’Europe et l’Afrique à Lisbonne, au Portugal, en présence
de plus de 60 dirigeants syndicaux d’Afrique et d’Europe, dans la perspective
d’un sommet Union européenne (UE) – Union africaine (UA) prévu pour les 8 et 9
décembre, au cours duquel doit être adoptée une stratégie conjointe pour
l’avenir et la coopération existant entre les deux continents.
1. Les syndicats de la CSI et de la CES se félicitent que
les chefs d’État et de gouvernement des deux continents se soient mis d’accord
sur le principe d’une Stratégie commune Union Europe - Afrique reflétant les
besoins et aspirations des peuples d’Europe et d’Afrique. Nous nous félicitons
de la volonté de l’Union européenne de s’affranchir des relations de type
bailleurs de fonds / bénéficiaires entretenues par le passé au profit d’un
authentique partenariat entre partenaires
égaux. Malgré ses insuffisances, le Partenariat euro - méditerranée est un
premier exemple. Enfin, nous soutenons la place centrale qui sera accordée aux
Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) dans la Stratégie commune
et sommes convaincus que ce partenariat doit pouvoir aider les pays africains à
atteindre ces objectifs.
2. Les syndicats d’Europe et d’Afrique
insistent pour que le travail décent soit
placé au cœur de la Stratégie commune et devienne ainsi la pierre angulaire
de sociétés justes, démocratiques et participatives en Europe et en Afrique.
Ces deux continents sont aujourd’hui confrontés à une
précarisation
croissante de l’emploi résultant de la dérégulation des marchés du travail.
Seule la création d’emplois décents permet de sortir de manière durable de la
pauvreté. En Afrique en particulier, la majorité des femmes, des hommes et des
jeunes ont un emploi informel, précaire, non - productif et non - rémunérateur,
qui n’est ni reconnu ni protégé par la loi. Ils ne peuvent pas bénéficier des
droits des travailleurs et n’ont généralement pas accès à la protection
sociale. L’agenda de l’
OIT(2)
pour l’emploi décent, qui dépasse d’ailleurs largement les normes
fondamentales, représente une base solide pour un développement économique et
social durable et équilibré permettant à chacun et à chacune de vivre dans la
dignité avec un emploi productif librement choisi, une protection sociale et un
dialogue social institutionnalisé et autonome, le tout intégrant la dimension de genre à tous les
niveaux.
3. Les syndicats d’Afrique et d’Europe se félicitent que la
promotion de la gouvernance démocratique soit un élément central du dialogue et
du partenariat Europe - Afrique. La
gouvernance
démocratique doit être envisagée dans sa globalité et inclure le respect
des droits humains et des travailleurs ainsi que des normes du travail, l’état
de droit, le renforcement des institutions, la participation des partenaires
sociaux, ou encore la lutte contre la corruption. Les syndicats d’Europe et
d’Afrique exigent que le
dialogue social
soit au cœur de la Stratégie commune. En effet, la pleine participation des
partenaires sociaux à la vie économique et sociale du pays répond non seulement
à des exigences de démocratie participative mais est également source de
développement social, de paix sociale et de compétitivité économique. Le
dialogue social est un instrument privilégié permettant d’arriver à des
consensus socio-économiques porteurs de développement et, pour cette raison, le rôle des partenaires
sociaux se distingue de celui des autres organisations de la société civile. La reconnaissance de ce
rôle spécifique doit figurer d’une façon claire dans les actions du partenariat
EU - Afrique. À ce titre les syndicats demandent à être systématiquement inclus
dans l’élaboration des programmes indicatifs nationaux et régionaux (PIN et
PIR) et soient considérés comme des acteurs de développement à part entière
ayant accès à l’aide publique au développement.
4. Les syndicats d’Afrique et d’Europe demandent que la
Stratégie commune affirme et reconnaisse que la ratification et le respect des
normes fondamentales du travail sont une
condition nécessaire au développement durable des pays africains et européens.
La Stratégie commune doit prévoir des mécanismes, des programmes et des actions
permettant la mise en œuvre effective des principes et des droits fondamentaux
du travail reconnus dans la Déclaration de 1998 de l’OIT. En effet, ces normes
sont encore trop souvent bafouées sur le continent africain où le travail
forcé, les pires formes de travail des enfants ou encore de graves
discriminations sur les marchés de l’emploi persistent. La gravité des
violations des droits syndicaux est une source de grande inquiétude, comme le
démontre la violence de la répression antisyndicale au Zimbabwe. Si, dans
certains pays africains, la liberté d’association est inexistante, dans
d’autres, les syndicats indépendants sont considérés comme des opposants au
gouvernement, les dirigeants et militants syndicaux faisant l’objet de menaces
de mort, de violence policière ou de meurtres. Tous les gouvernements doivent
agir afin de mettre fin à ces violations. Les femmes syndicalistes ne sont pas
épargnées puisqu’elles sont également victimes de répression, notamment dans
les secteurs de l’exportation et dans les zones franches d’export, lorsqu’elles
tentent de s’organiser pour obtenir une amélioration de leurs conditions de
travail.
5. Dans le cadre de la Stratégie commune, les syndicats
européens et africains demandent que l’UE exige des
entreprises européennes investissant en Afrique qu’elles respectent les normes internationales de
responsabilité sociale et environnementale, telles que les lignes
directrices de l’OCDE sur les entreprises multinationales ou encore la
Déclaration tripartite de l’OIT sur les entreprises multinationales et la
politique sociale. En effet, d’importants capitaux européens sont investis en
Afrique, notamment dans les secteurs de l’extraction minière ou pétrolière, et
c’est précisément dans ces secteurs que de très graves violations du droit du
travail national et international se produisent, et ce sur fonds de conflit
armés ou de guerre civile.
6. Les
flux
migratoires représentent un aspect important des relations entre l’Europe
et l’Afrique. Les
pays d’émigration
souffrent d’un profond déficit d’emplois qui est à l’origine de la migration.
Dans les
pays d’accueil, les
travailleurs migrants africains subissent souvent des conditions de vie et de
travail inhumaines. On assiste à une
féminisation
de la migration. Les femmes, qui représentent la moitié des migrants,
courent des risques accrus. Nous demandons que la Stratégie commune mette en
place un cadre de négociation basé sur les droits humains, entre pays d’origine
et pays d’accueil. Ce cadre doit promouvoir le travail décent pour les migrants
et migrantes sur la base des Conventions 97 et 143 de l’OIT et de la Convention
des Nations Unies sur la protection des droits de tous les travailleurs
migrants et des membres de leur famille. Les droits syndicaux des travailleurs
migrants doivent être reconnus et soutenus. La fuite de cerveaux et de
personnel qualifié pose de réelles difficultés pour le développement des pays
africains auxquelles des solutions justes et négociées entre États et
partenaires sociaux d’Europe et d’Afrique doivent être trouvées. Il importe,
par ailleurs, que la gestion des flux migratoires se fasse dans le strict
respect des systèmes de relations industrielles propres à chaque pays. Enfin,
les partenaires sociaux doivent être pleinement associés aux prises de décision
dans le domaine de la migration, de la mobilité et de l’emploi.
7. Les syndicats d’Afrique et d’Europe exigent que
l’intégration régionale ait une réelle
dimension sociale ; ceci est un défi tant en Europe qu’en Afrique. Le
commerce entre les deux continents doit être au service du développement des
pays africains. Aussi, les syndicats
demandent à la Commission Européenne de ne pas imposer des exigences
commerciales allant au delà de celles prévues
dans le cadre de l’OMC. Par ailleurs, les syndicats estiment que
l’intégration commerciale au niveau africain, qui est encore dans une phase
initiale, est une condition préalable à la finalisation d’accords commerciaux
bi - régionaux. En conséquence, les syndicats considèrent que la
date butoir du 31 décembre 2007 pour la
signature des Accords de Partenariat Economique doit être revue afin de
permettre aux États africains de consolider leur intégration régionale. Toutes
les politiques économiques qui ont été imposées sans que les syndicats ne
soient consultés, ont engendré l’aggravation du chômage et de la pauvreté,
vecteurs d’émigration.
8. Les syndicats d’Europe et d’Afrique insistent une fois de
plus sur
l’urgence en matière de
financement du développement afin que les Objectifs du Millénaire pour le Développement
puissent être atteints. Bien que les pays de l’Union Européenne fournissent
plus de la moitié de toute l’aide au développement du monde, à ce jour, seuls
la Suède, la Norvège , le Luxembourg, les Pays-Bas et le Danemark ont atteint
l’objectif fixé au niveau international d’y consacrer 0,7% du revenu national
brut (PNB). Si l’objectif intermédiaire fixé pour l’Europe des 15 de 0,39% du PNB en 2006 a été officiellement
atteint, il est important de souligner que
l’allègement
de la dette gonfle artificiellement ces résultats. En effet, si on enlève
l’allègement de la dette de l’Irak et du Nigeria, on constate que les
progressions européennes en matière d’aide publique sont extrêmement lentes.
Par ailleurs, les syndicats demandent aux gouvernements européens d’annuler de
manière très urgente la totalité de la dette bilatérale des pays africains, en
particulier des plus vulnérables qui respectent les droits humains. De même,
les pays européens doivent coordonner leurs positions au sein des Institutions
Financières Internationales afin que l’intégralité de la dette multilatérale de
ces pays soit également annulée sans que ne soient imposées des conditions
allant à l’encontre de l’intérêt des populations.
9. Les syndicats d’Afrique et d’Europe soutiennent la
décision d‘
inclure le changement
climatique parmi les thèmes prioritaires de la Stratégie commune. Si
l’ensemble de la planète subit les effets de la dégradation de notre
environnement, il convient de souligner que ce sont les pays en développement
qui sont le plus gravement affectés. En particulier, le changement climatique
pose de réels dangers pour la sécurité alimentaire et le droit à l’eau des
peuples d’Afrique. La coopération dans ce domaine doit permettre de lier
durablement préservation écologique, croissance économique et création
d’emplois décents. Les syndicats estiment, par ailleurs, que l’UE et l’ensemble
des pays industrialisés (signataires ou non) doivent intégrer le schéma prévu
par le protocole de Kyoto.
10.
Assurer la paix
et la sécurité en Afrique doit être une priorité. La Stratégie EU-Afrique
doit permettre non seulement à l’Union africaine d’améliorer la gestion des
conflits, mais également de les prévenir, notamment par une amélioration des
niveaux de vie des populations africaines au travers de la mise en place de
l’agenda de l’OIT pour l’emploi décent.