Impact des APE sur la fiscalité : Le Sénégal pourrait
renoncer à ses grands travaux
Mohamed Guèye(1) :
(2007-10-11)
Les grands
travaux auxquels le gouvernement s’est lancé depuis quelques années, n’ont pu
se faire que parce que l’Etat avait les moyens de collecter suffisamment de
recettes, par ses moyens propres, pour les financer. Or,
un pays aussi pauvre que le Sénégal, compte principalement que sur les
recettes douanières pour financer les activités de l’Etat. Réduire ces
dernières comme le prévoir le projet d’APE qui doit lier la CEDEAO à l’Europe,
c’est
rogner, considérablement,
l’autonomie financière de l’Etat, et son pouvoir de décision.
Les opposants à
la signature des Accords de partenariat économique qui doivent lier les pays
d’Afrique des Caraïbes et du Pacifique (ACP) à l’Union européenne (UE)
développent des arguments de plus en plus divers et qui touchent plusieurs
domaines de l’activité économique. Même des officiels de l’Etat se mêlent plus
ou moins ouvertement au concert. Un douanier sénégalais, qui indique s’exprimer
en son nom propre, marque l’inquiétude de son corps sur les conséquences d’un
éventuel désarmement tarifaire sur les recettes de l’Etat. Et des
fonctionnaires des finances et des travaux publics appuient ses préoccupations
en la matière.
Un colonel de la
Douane sénégalaise, basé à Dakar, signale que «
les recettes douanières sont
actuellement, l’une des sources les plus importantes des recettes de l’Etat.
Au moment où l’Agriculture est à la traîne et que les unités industrielles
ferment une à une, ce serait suicidaire pour le Sénégal de devoir renoncer à
une grande part de droits de douane.» Le colonel Guèye estime à plus de 100
milliards de francs CFA le manque à gagner en termes de recettes douanières,
que l’ouverture des marchés va coûter aux finances du pays. Ces chiffres ne
sont pas très éloignés de ceux de l’ONG Oxfam, qui a calculé dans une étude à
paraître bientôt que pour le Sénégal, «
les
pertes de recettes douanières consécutives aux APE sont comprises entre 85,8 à
89,7 millions de dollars, soit une baisse de 10,4% à 10,9% des recettes
fiscales correspondant à 1,85% et 1,93% du Pib ou près de la moitié des
dépenses de santé».
Cette perte de
recettes, si elle n’est pas compensée d’une manière ou d’une autre, va coûter
très cher au pays, surtout dans un contexte, comme celui actuel, de pénurie de
finances. «
Actuellement, si le gouvernement s’est lancé dans de grands travaux
d’infrastructures, c’est parce qu’il en a les moyens financiers. Mais, ces
ressources sont si limitées qu’il ne peut, à l’heure actuelle, renoncer à une
part d’entre elles.» Cet avis
est partagé par un haut fonctionnaire du ministère de l’Economie et des
finances. Thierno Seydou Niane, responsable de la Cellule de suivi du programme
de lutte contre la pauvreté indique : «
Aujourd’hui,
grâce à la bonne tenue de nos finances, le gouvernement a les moyens de
consacrer près de 45% du Budget consolidé d’investissement, le Bci, à la
construction des infrastructures comme l’autoroute à péage, pour désengorger Dakar,
ou de décider de construire l’aéroport.
À l’époque où des parts
importantes de ces ressources venaient des partenaires étrangers, ce sont ces
derniers qui décidaient de leur utilisation.» Une manière de souligner
le danger qu’il y a à ne plus se donner les moyens de cette indépendance.
Le Sénégal, en
tant que pays membre de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de
l’Ouest (CEDEAO), est partie prenante des négociations qui se mènent entre
cette instance et la Commission de l’Union européenne, pour la signature, au
plus tard à la fin de cette année, d’un Accord de partenariat économique (APE)
qui doit ouvrir, réciproquement, les marchés des deux entités aux produits de
l’autre, sans droit de douane ni restrictions autres que sanitaires.
À l’heure actuelle, les échanges de part et
d’autre se font de manière non - réciproque. L’Europe, qui est le principal
partenaire économique du Sénégal et des autres pays de la région ACP, ne
bénéficie pas, en théorie, des mêmes facilités d’accès aux marchés des pays en
développement que ces derniers sur le sien. Cependant, cette architecture est
appelée à disparaître à la fin de cette année, et les acteurs des pays pauvres
se rendent, de plus en plus, compte qu’ils seront les plus grands perdants dans
cette affaire.
RESISTANCES
L’opposition à
la signature des APE n’est pas que financière, et ne se limite pas au corps des
douaniers et autres fonctionnaires. Les aviculteurs sénégalais, par exemple,
mettent en avant la question de la sécurité alimentaire, à côté des risques de
perte d’emploi. M. Idrissa Kama, le secrétaire général de
l’Union nationale de la filière avicole (UNAFA), qui regroupe aussi
bien des éleveurs de poulets que des fabricants d’aliments ou des vétérinaires,
ne cache pas son souhait de
voir sa
filière épargnée de toute concurrence de la volaille européenne.
M. Kama rappelle
la situation que la filière a connue jusqu’en 2005, avant l’éruption de la
grippe aviaire dans des poulaillers de certains pays d’Afrique. «
Du fait de la concurrence déloyale de
cuisses de poulets et d’ailes de dindes vendues à vil prix sur nos marchés,
parce que subventionnés dans leurs pays, le secteur avicole, qui faisait un
chiffre d’affaire de 25 milliards en l’an 2000, avait perdu jusqu’à 80% de ses
capacités de production, et le secteur a dû mettre au chômage plus de 5000
employés, dans différents secteurs.»
M. Kama indique
que la revitalisation de l’aviculture date de 2006, avec la décision des
autorités sénégalaises d’interdire l’entrée, dans le pays, de toute volaille
importée, pour des raisons sanitaires. «
Après
une longue période de suspicion, les consommateurs sénégalais ont repris la
consommation de poulet, rassurés par le fait qu’il n’y a pas eu de cas de
grippe aviaire dans le pays, et par les mesures prises par les pouvoirs
publics. Une ouverture des frontières aujourd’hui serait catastrophique, parce
que l’aviculture sénégalaise n’est pas encore assez forte pour se défendre
contre des produits subventionnés.»
Les
producteurs de lait local, comme M.
Baghoré Bathily, qui a monté une petite structure de transformation de lait
local, nommée, «Laiterie du Berger», juge aussi que
l’entrée des produits laitiers européens au Sénégal, sans aucune
restriction, va signifier la mort des petites unités comme la sienne, pour
laquelle il a investi plus d’un milliard de francs Cfa, et qui travaille avec
près de 200 producteurs de lait dans la région de Richard Toll, au nord du
pays. «
Si nous fermons boutique, tous ces
éleveurs, à qui nous versons entre 200 et 500.000 francs par mois, vont
retomber dans la pauvreté», signale-t-il.
Même des entrepreneurs en travaux publics
ne sont pas rassurés par la perspective d’ouverture. M. Ndiaye, qui
s’occupe d’une société chargé de l’assainissement, ne cache pas la crainte de
voir une bonne part de la commande publique lui échapper s’il est mis en
concurrence avec des sociétés européennes, comme le souhaite le projet européen
d’ACP. Mais, il pense avoir trouvé la parade : «
J’ai passé un accord de partenariat avec une entreprise du secteur, qui
est basée à Rouen. Elle a plus de deux fois les capacités financières et
techniques de toutes les entreprises sénégalaises dans le secteur de
l’assainissement urbain. Ainsi, si un appel d’offres ouvert est lancé par
l’Etat, nous pourrions nous associer pour compétir.» M. Ndiaye juge que
ceux de ses collègues qui négligeraient de faire comme lui, doivent se préparer
à disparaître à plus ou moins long terme.
REACTIONS
Pour leur part,
les dirigeants européens jugent que les Africains n’ont aucune raison de
s’inquiéter. Déjà, au mois de juillet dernier, à Accra, le commissaire européen
au développement,
M. Louis Michel,
signifiait que les Européens ont déjà donné toutes les garanties qu’ils
prendront en charge tous les coûts nécessaires aux économies des pays de la
CEDEAO pour qu’elles s’ajustent à la concurrence à venir. Et que
l’Europe est prête à compenser les pertes
fiscales entraînées par le désarmement tarifaire.
Ce à quoi
rétorque Marc Maes, de la Coupole d’Ong flamandes sur le commerce, qu’au lieu
de compenser ces pertes fiscales, il faudrait plutôt aider ces pays à ne pas
perdre de l’argent. De plus, ajoute-t-il, «
cette
promesse de compensation est plutôt un moyen de pression de l’Europe, pour
inciter les pays d’Afrique à signer les accords». Il en veut pour preuve le
fait que, pour la programmation des fonds du 10e Fonds européen de
développement : «
Nous savons que la
Commission européenne a envoyé des lettres à certains négociateurs des régions
ACP pour leur dire ceci :’Si vous ne signez pas l’Accord, nous allons réduire
de moitié les fonds prévus pour votre intégration régionale. Par contre, si
vous signez un Accord qui ne contient pas les clauses de libéralisation des
services, nous allons réduire d’un quart cette assistance.»
Comme en réponse
à ces résistances, le commissaire au Commerce, Peter Mandelson, de son côté,
s’est désolé à Bruxelles, mardi 11 septembre dernier, de ce que «
certains, dans la CEDEAO, croient qu’ils ont
peu à perdre si un APE n’est pas signé». Il a tenu à dire que dans
l’hypothèse de non-signature d’APE, l’Europe ne garantit pas l’ouverture de son
marché aux ACP.