Partenaires : AEFJN
Forum des Correspondants
4 novembre 2008
Intervention
de Laurent Chabert d’Hières
Laurent
Chabert d’Hières est Directeur d’Eau Vive, membre du Comité de
Coordination de la Coalition Eau dont fait partie Eau Vive. Cette ONG
(1)
vient de fêter ses 30 ans. Elle travaille au Sénégal, Mali, Burkina Faso et
Niger. II y a une délégation dans chacun de ces pays. Tous les bureaux sont
africanisés et gèrent une unité sahélienne.
Expériences et actions
collectives
pour l’eau et l’assainissement
|
|
Introduction :
Cette
intervention portera sur une double question :
1
-Comment
voit-on les problématiques d’Eau-Assainissement, principalement en
Afrique ?
2 -Comment peut-on les gérer, qu’est-ce qu’on peut
faire ?
Vous aussi, Réseau Foi et Justice Afrique Europe,
vous êtes acteurs dans ces domaines.
L’idée est donc d’échanger aujourd’hui, entre nous.
Ce propos sera
articulé autour de 2 priorités d’actions aujourd’hui :
A. LE PLAIDOYER
B. LES PROJETS DE TERRAIN, c’est-à-dire les réalisations
concrètes.
L’une ne va pas sans l’autre aujourd’hui.
À l’occasion des 30 ans d’Eau Vive, en juin dernier,
notre directeur
((2))
disait : « Si j’avais su que, 30 ans après, on en serait encore là,
peut-être que je n’aurais pas créé Eau Vive. ».
Cette phrase m’a fait mal, mais elle m’a fait
réfléchir aussi sur la
nécessité de soutenir des projets avec des
moyens performants, de telle sorte que des gens aient un minimum
d’accès à l’eau et à l’assainissement. D’où la nécessité d’engager des actions
de plaidoyer, car les actions de terrain ne suffisent pas.
A. LE PLAIDOYER
1. Comment
concevoir et mener des actions de plaidoyer ?
a. Il faut
plaider,
convaincre que l’Eau-Assainissement est un objectif à atteindre
absolument.
2,6 milliards de gens n’ont
pas accès à l’assainissement (je parle ici de latrines, de toilettes)
Cette situation est
inacceptable et absolument catastrophique en matière d’hygiène, de santé, etc .
Aujourd’hui, c’est plutôt le pétrole qui est considéré comme vital.
Mais s’il n’y a pas d’eau dans les communautés
africaines, il ne peut pas y avoir de développement. Il est impératif de convaincre les décideurs et les bailleurs de
fonds que l’Eau-Assainissement est un secteur à privilégier bien qu’avec la
crise financière actuelle et, alors que l’aide financière internationale va
diminuer, l’Eau-Assainissement, ne soit pas une priorité pour eux.
b. Il faut aussi plaider sur
les moyens,
s’organiser pour peser sur les mécanismes de décisions. D’où la
Coalition Eau, qui aujourd’hui compte 25 ONG. Le premier moyen sur lequel nous
voulons peser, c’est
le
financement notamment auprès de
l’AFD
(3)-
et au niveau des structures décentralisées telles que la Coopération
décentralisée -,
pour que soient augmentés les
fonds pour l’Eau-Assainissement. . Nous visons une croissance en
volume. Doubler l’aide pour Eau-Assainissement. C’était une idée de Jacques
Chirac à partir de laquelle nous interpellons les pouvoirs publics :
« Vous voulez doubler l’aide, montrez-le-nous. »
c. Il est nécessaire d’
impliquer
les citoyens au niveau de la commune, du département.
Il est important de réfléchir aux enjeux de l’eau car ils sont planétaires. Il
y a des zones de crises qu’il importe d’identifier. Ce sont
aujourd’hui notamment et tout d’abord l’Afrique, et aussi le Middle West
américain, l’Australie, l’Ouest de la France. En France 5 % des ménages ne
peuvent plus payer leur facture d’eau.
·
La
question de l’eau doit être vue comme une ressource planétaire, du Nord et du
Sud.
L’eau est
une ressource financière qui va à
des États, des multinationales, des organismes, etc, mais qu’on a du mal à faire aller jusqu’au terrain. Il faut faire
en sorte que les acteurs, dans les villes, dans les communautés de villages,
puissent bénéficier de l’argent au niveau local.
Exemple : La Facilité Eau, de l’Union européenne
(4) :
c’est une ligne de crédit accessible aux communes des pays du Sud : comme
au Niger, au Mali, au Sénégal… Les acteurs concernés du Sud ont enfin accès à
des moyens pour financer leur projet
2. Le
renforcement de capacité locale est un autre point majeur à développer.
Si l’organisation - humaine, technique, financière -
n’est pas prévue
sur le terrain, toutes les installations, par exemple de pompes
à eau, ne servent à rien.. Quelle que soit la technicité d’un projet,.si on ne
prévoit pas
la formation et la gestion sur place, cela ne sert à rien.
Aujourd’hui,
faire un trou, installer une pompe à eau, c’est facile. Mais le souci
tient à 95 % aux aspects organisationnels et humains. D’où la
nécessité
de former les acteurs locaux, pour qu’ils soient en mesure de gérer durablement
les infrastructures mises en place. L’autorité locale aujourd’hui est
de plus en plus l’émanation d’une commune, donc d’un maire.
En Afrique, les processus de décentralisation sont
en route du moins sur le papier. Ce sont des
processus institutionnels et humains très longs. (Il en fut de même en
France, d’ailleurs).
Mais il faut réellement s’arc-bouter et travailler en ayant conscience que
l’autorité,
l’acteur central aujourd’hui, pour assurer l’eau et l’assainissement, c’est la
commune.
3. La notion
de service public est un troisième point d’enjeu.
Le problème de la gestion de l’eau se pose en
Afrique subsaharienne. L’Eau-Assainissement est à 95% l’objet d’un service public.De ce point de vue,
la
France a une forte particularité, car le plus souvent la gestion de
l’eau est déléguée à 3 principales sociétés privées : Suez, Veolia et
Saur. Nous en sommes actuellement dans une situation de re-municipalisation de
l’eau. Mais ce sont des débats politiques et idéologiques. Et il n’y a
pas
actuellement en France d’organisme de
régulation d’eau
En Afrique, nous essayons de nous démarquer de ces
combats stériles pour
rappeler que la gestion locale publique est
compliquée. Il y a un fontainier qui a un fonds et doit organiser cette
délégation du service confié. Il faut “border” toutes les dérives et faire un
vrai
travail
sur la passation des marchés, donc sur la transparence.
L’idée est de dire
a. C’est une bonne chose de confier la gestion de
l’eau au niveau local mais le
principe de délégation permettra de régler les problèmes s’il y en a.
b.
Il ne doit pas y avoir de spéculation sur
l’eau. Or, le risque est grand d’accaparement par des citoyens
privés !
c. L’argent du service de l’eau doit retourner au
niveau local.
Le bénéfice du service de l’eau
doit retourner au développement local.
Exemple : Il y a des gestions de
l’eau mises en place en Afrique dont les bénéfices importants sont réinvestis
pour le développement local. Par exemple, au Sénégal, des communautés rurales,
analphabètes, assurent la gestion de l’eau et ont développé des démarches de
solidarité très intéressantes.
4. La
protection de la ressource Eau et Assainissement est aussi un enjeu.
Des
problèmes de pollution et d’entretien se posent : pollutions de la
ressource, nitrates, problèmes des forages qui ne sont plus aux normes
européennes, etc. Il faut
faire entrer l’assainissement dans les mœurs.
L’assainissement a plus d’impact dans les communautés humaines que l’accès à
l’eau.
Mais aujourd’hui, les toilettes sont du luxe !
Par exemple, la construction d’une école ne va pas sans un accès à l’eau…
Pour
conclure :
À la Coalition Eau, nous pesons donc sur :
- les finances,
- les responsabilités confiées aux acteurs locaux,
- la garantie de gestion,
- la protection de la ressource.
Comment en sommes-nous arrivés là
aujourd’hui ?
Nous avons fait connaissance, nous nous sommes
organisés.
Aujourd’hui, nous mutualisons nos expériences et nos
forces. Nous sommes une famille très élargie : CCFD
(5)Secours
Catholique, Réseau Foi et Justice Afrique Europe, Fondation France Libertés,
Les Amis de la Terre, WWF
(6)
, Toilettes du Monde, Solidarité Eau Europe, GRET
(7),
etc.
Nous
essayons aussi de créer des alliances.
Aujourd’hui, avec des ONG britanniques
en particulier (
dont End Water Poverty),
qui ont plus de poids et plus d’impact médiatique.
Types
d’actions et prestations
-
Action auprès du G 8 à Hokkaido (
Japon, juillet 2008) sur
Eau-Assainissement pour y impliquer les décideurs. Travail lassant, répétitif…
-
Les expositions, autre levier :
pour mobiliser les citoyens français, souvent à côté de la plaque à ce sujet.
Les enjeux de l’eau au Sud, c’est bien loin… Les raisonnements sont souvent
simplistes…
Exemple : Exposition
« Les toilettes, une question de dignité » avec « Toilettes du Monde » : des silhouettes évoquent
des gens en train de déféquer, présentés aux passants dans des lieux urbains
très fréquenté. Cette exposition se tiendra les 10/12 novembre 2008, place Bellecour à Lyon, et bientôt à
Paris, Strasbourg et d’autres villes en France. But recherché :
faire passer un message fort, voire choquant, pour
faire saisir la question de l’assainissement.
Stratégie et
rôle :
-
Il nous faut “entrer dans le système” :
La Coalition Eau multiplie les réunions, avec des patrons d’entreprises, des
ministres, notamment l’AMCOW
(8),
pour les convaincre de mettre Eau-Assainissement en priorité dans leurs
agendas.
-
Il
ne faut pas minorer notre rôle. :les ONG sont attendues :
Les bailleurs de fonds ne savent pas ce qui se passe
sur le terrain, ils ne sortent pas en brousse, ils ne comprennent pas les
logiques. La réalité Eau-Assainissement n’est pas connue.
En annexe
texte de Claude Drui du Pôle de Strasbourg qui a illustré ce 1ertemps
d’intervention:
: 2
è temps d’intervention de
Laurent Chabert d’Hières
B. LES PROJETS DE TERRAIN
Constructions de points d’eau en Afrique
subsaharienne
Remarques préalables :
L’
accent est mis sur les acteurs, plus
que sur les tuyaux… ».
Il y a de l’eau pratiquement partout en Afrique.
Certains lieux sont plus difficiles : au Mali,.
à Kayes, on a des soucis pour trouver de l’eau en quantité suffisante ainsi que
sur le plateau de Bandiagara. Partout ailleurs, si on creuse jusqu’à 20-30
mètres ou même150-200 mètres, on peut trouver de l’eau en suffisance pour les
besoins alimentaires et l’adduction en eau potable.
Mais il convient de tempérer cette appréciation, car
nous sommes en phase de réchauffement climatique. Il faut s’attendre à une
diminution de pluviométrie. Il faudra alors aller jusqu’à 100 mètres là où
aujourd’hui nous allons jusqu’à 20-30 mètres pour trouver de l’eau. Il faut
donc équilibrer les données car personne ne sait ce qui se passera dans 20 ou
30 ans.
Qu’est-ce qu’un point d’eau villageois
classique ?
C’est
une pompe à eau manuelle, pour environ 300 personnes.
Combien ça coûte aujourd’hui ?
Environ
18 000 euros (€), avec une augmentation compte tenu de la crise de
l’énergie, du
renchérissement des matières premières
La répartition de ces frais d’investissement se
découpe ainsi :
- Investissements techniques : ............................. 10 000 €
- Renforcement des capacités :............................ 3 000 - 4 000 €
- Actions complémentaires : ................................ 2 000 - 3 000 €
- Personnel sollicité :........................................... 1 000
- 3 000 €
1. Les investissements techniques :
Il faut compter 10 000
€ pour faire un trou, avec le matériel PVC,
le forage manuel et les aménagements de surface protégés.
2. Le renforcement des capacités :
3 000 à 4 000 €
seront nécessaires pour un appui à la maîtrise d’ouvrage, un éclairage sur des
choix à faire : en d’autres termes, c’est la question de la formation des
acteurs locaux qui est prise en compte ici.
Plusieurs phases sont à
considérer :
a Première
phase : le travail d’identification des besoins
Parfois, le point d’eau
n’est pas la priorité mais c’est l’école qui compte le plus. Car rater l’école,
aujourd’hui, c’est être à “schéma constant” par rapport aux parents et
grands-parents.
Cette première phase est
très importante. C’est un
travail de formulation des besoins par les
gens,
et notamment avec les femmes et non pas seulement par le chef
du village, On ne commence pas sans les femmes ! Il y a là un vrai travail
de
mobilisation
sociale : on est donc déjà dans un travail de développement. On ne
travaille pas pour donner de l’eau, mais pour le développement - et le
développement social.
Chaque mise en place d’un
circuit d’eau doit faire bouger des organisations de vie sociale.
Un enjeu :
Transformer des
bénéficiaires en acteurs de développement.
Une logique « C’est vous qui avez les principales armes de changement
dans votre communauté d’origine. »
b. Deuxième phase : la
planification
Tout projet d’eau doit être
financé par le village. C’est une question de dignité : je dois être partie prenante du
projet économique et social. Implication concrète : c’est la population
qui construit. L’investissement, même maigre, est fondamental.
Le but :
Rendre
les gens acteurs, investisseurs dans un
projet.
c. Troisième phase :
l’organisation
Il faut un
comité
de gestion, pour réparer lorsqu’il y a une panne, etc. Il faut aussi
tenir compte de l’environnement, des pluies, etc. : cela permet de
faire
réfléchir la population locale plus largement, en tenant compte du
contexte. Il faut donc
créer une commission eau qui voit
plus large : prise en compte de la pluviométrie, des forêts, de
l’assainissement,. etc Une fois ces 3 premières phases préparatoires en place,
on peut entrer dans la construction de l’ouvrage, dont la pérennisation est
alors assurée.
d. Quatrième phase : la mise en
chantier
Il y a
un maître d’œuvre, qui
est l’autorité locale, qui passe un
marché. Condition à remplir : 3
devis
doivent être proposés. C’est un travail politique, économique et social à mener
ici.
Eau Vive a travaillé
plusieurs mois avec les gens de Torodi (Niger) pour savoir ce qu’est un appel
d’offre et comment on le fait. C’est un travail de longue haleine pour
instaurer des
règles de fonctionnement autour des notions de crédit –
investissement – amortissement – épargne, etc.
Un travail de
suivi
de la réalisation du chantier est mené avec les acteurs locaux.
À Eau Vive, on a instauré un
système
de contrôle technique indépendant, pour juger de manière froide et
désintéressée, de la bonne réalisation d’une installation. Chaque projet d’eau
fait l’objet de 3 à 4 contrôles techniques, selon les différentes phases du
chantier. Si ça ne va pas, on fait casser et tout recommencer. C’est une
règle
de pérennité et de bon fonctionnement.
e. En fin de
programme : le travail d’évaluation
Les acteurs locaux font
l’évaluation de leurs propres actions en fin de programme.
3. Les actions complémentaires :
Il faut compter 2 000 à 3
000 € pour des actions complémentaires indissociables d’un projet d’eau. C’est,
par exemple, la
formation à l’hygiène de l’eau, avec deux cibles
privilégiées : les femmes
le milieu scolaire, où nous
installons de plus en plus de postes en eau potable. Qu’est-ce que c’est ?
c’est un canari de 50 litres, posé sur un trépied, et au fond duquel il y a un
petit tuyau avec un robinet. On y met l’équivalent d’une dose de pastis en eau
de javel.
Pourquoi l’école ?
Parce qu’il y a un pédagogue, capable aussi de vérifier le traitement de l’eau
potable.
Ces postes à eau potable
sont transportés aujourd’hui dans les concessions.
La question du transport
dans des calebasses, sur la tête des femmes est importante, car l’eau est vite
polluée. C’est pourquoi le traitement
de l’eau potable se fait le plus près possible de la consommation finale.
4. Le personnel sollicité :
1 000 à 2 000 € sont
consacrés à ceux qui gèrent, qui ont
l’expertise et le savoir-faire.
En conclusion, bien sûr, nus avons des problèmes techniques, des échecs. Parfois, il
est nécessaire de faire plusieurs essais de forages successifs avant de trouver
de l’eau. Mais
l’énergie va à la formation des
acteurs, au renforcement des acteurs locaux pour avoir un développement durable.
Compte rendu réalisé grâce à l’aimable contribution de Laurette
REBUFFIE, Soeur de Nevers
1- Organisation
Non Gouvernementale.
2- Xavier
Mallet fondateur d’Eau Vive : Cf.
www.eau-vive.org :
Fin 70, une forte sécheresse frappe l'Afrique sahélienne. X.Mallet, PDG des
Pompes Guinard apprend qu'une des pompes commercialisée au Sénégal est en panne
et qu'une personne est tombée dans le puits en tentant de puiser de l'eau.
Affecté par ces nouvelles, il se rend sur le terrain afin de comprendre la
problématique de l'eau dans cette région. À son retour, le 21-03-78. il fonde
Eau Vive , spécialisée dans les problèmes hydrauliques
3- Agence
Française de Développement
4- – NDLR : 2000-2007=années
d’exécution de la Facilité Européenne
pour l’Eau destinée aux pays ACP ( Afrique, Caraïbes, Pacifique) :
La Communauté européenne est en train de programmer son aide vers les pays ACP
pour la période 2008-2013…
5- Comité Catholique contre la Faim et pour le
Développement,
7- Groupe de
Recherche et d’Echanges Technologiques
8- Conseil des
Ministres Africains de l’Eau