Organisations internationales, DETTE
DEBAT - CRISE FINANCIERE, UNE HEMORRAGIE INTERNE
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23 octobre 2008
|Thierry Boutet (1)
POUR CETTE
DEUXIEME RENCONTRE à
l’Espace Bernanos, 350 personnes étaient présentes dont de nombreux étudiants
et jeunes professionnels du monde de la finance. L’économiste Jacques Bichot,
professeur émérite d’économie à Lyon III, Hubert Fondecave, directeur général
d’ETHEIA Gestion et François de Lacoste Lareymondie, secrétaire général du CIC
et vice-président de la Fondation, participaient à cet échange. Les trois interventions
et le jeu des questions réponses ont permis de dresser un tableau du mécanisme
de la crise et de ses causes. Les conditions éthiques et techniques nécessaire
à la résolution de la crise ont été aussi évoquées.
Au-delà des
multiples manifestations actuelles de la crise, les trois intervenants ont
souligné que, fondamentalement, la tempête qui frappe l’économie mondiale est
une crise du surendettement américain.
1° La démesure de
l’endettement américain :
En contradiction
avec toutes les règles de prudence, des prêts immobiliers ont été consentis à
des débiteurs sous le seuil de solvabilité (d’où leur nom :
« subprime » ), à des taux variables,
dont souvent seuls les intérêts étaient payés, et en escomptant que le capital
serait remboursé le jour où la maison serait revendue. On a
spéculé sur le fait que les taux
n’augmenteraient pas et que leur maison verrait sa valeur accrue grâce à
l’augmentation des prix…
Hubert Fondecave
a fait remarquer que la
crise avait
débuté en 2007, six mois après que la Réserve fédérale américaine ait remonté
ses taux. La défaillance de nombreux emprunteurs contraints de vendre leur
maison a fait chuter les prix du logement aux États-Unis, provoquant des
défaillances en chaîne d’établissements financiers trop exposés.
Pour François de
Lacoste Lareymondie,
la crise des subprimes est ainsi l’ultime avatar
d’une époque qui s’achève. En effet,
depuis
soixante ans, les États - Unis vivent à crédit. L’ensemble de la dette
américaine publique et privée représente aujourd’hui 250 % du PIB. Par
comparaison, la dette française se monte à 100 % de son PIB. Dans l’un et
l’autre cas, la dette publique est proportionnellement identique : de l’ordre
de 65% du PIB ; la différence est constituée par la dette privée, démesurée aux
États-Unis. «
Depuis longtemps
outre-Atlantique, on considère que les Européens et l’ensemble du monde
devaient payer le prix de leur liberté et de la défense du monde libre en
finançant leurs déficits. » Pour perpétuer le système de la dette on a dû
inventer des expédients de plus en plus sophistiqués. Avec la crise des
subprimes et la défaillance du système bancaire, nous arrivons à la
fin de ce système qui repousse sans cesse
dans le futur les ajustements nécessaires de nos modes de vie.
2° La désorganisation
des marchés :
Si cette crise
est à
l’origine une crise du crédit
immobilier, elle a été largement
amplifiée
par la déréglementation des marchés. Les intervenants ont pointé
trois dysfonctionnements :
-
1°
Tout d’abord, sur la
monnaie qui a été
dénaturée : par nature, la monnaie est une créance que détiennent ses
possesseurs sur l’ensemble de l’économie, fruit de la part de leur travail qui
a été épargnée, en attente de consommation ou d’investissement, et par
conséquent instrument d’échange de ces créances entre les acteurs économiques.
Or elle est
traitée comme une chose ou
comme un « produit » qui aurait une
consistance propre. Les banquiers, dont le rôle est en principe de veiller
à ce que ces échanges entre créanciers se fassent de façon régulière et égale,
ont cessé d’exercer ce contrôle et ont contribué à «
chosifier » l’argent en en faisant le support d’instruments
financiers vivant de leur vie propre.
-
2°
Ensuite la
complexification des marchés
a entraîné une
complexification des
contrôles qui ont cessé de fonctionner convenablement. Les États eux-mêmes
ont été débordés : les
paradis fiscaux et la finance off shore ont élargi
de façon béante les failles du dispositif.
-
3°
Ensuite,
les marchés sont faits pour
confronter des offres et des demandes réelles. Lorsque vous achetez un bien
à terme (que ce soit l’action d’une société cotée ou une quantité de pétrole),
les sous jacents sont des biens réels destinés à être effectivement achetés ou
vendus au terme de l’opération. Par exemple lorsqu’Air France achète du
kérosène à trois mois, même si l’échéance est reportée, ses cuves finiront par
se remplir et le kérosène sera brûlé. Mais lorsque la même opération est
effectuée par un trader qui joue simplement sur la hausse ou la baisse, qui
combine cette opération avec d’autres dans des portefeuilles complexes, revend
et arbitre en fonction de paramètres strictement financiers, mais sans
intention d’acquérir ou de vendre réellement le sous-jacent, vous entrez dans
le virtuel
: le marché n’est plus dirigé
par les besoins de l’économie mais par des anticipations purement financières,
sans lien avec la réalité sous jacente. C’est ce qui s’est passé pour
l’ensemble des
marchés financiers.
Pour Jacques
Bichot,
cette crise, contrairement à
ce qui est souvent dit et écrit, n’est en effet
pas celle du libéralisme mais de la désorganisation des marchés. Un
libéral comme Hayeck, a-t-il rappelé, «
disait
déjà dans Droit, Législation et Liberté qu'il est nécessaire d’avoir des règles
et un gouvernement qui les fasse respecter ». De la même manière Yvon
Gattaz écrivait il y a quelques années dans
Les
Échos que «
le libéralisme c'est
comme le foot, il faut des règles, et un arbitre qui n'intervient pas dans le
jeu. Il ne s'agit pas d'une sioule. »
Or les marchés
financiers sont depuis des années «
constellés
de trous noirs, avec des mécanismes qui absorbent la lumière ». Des masses
de fonds échappent à toute appréhension, sont donc absents des statistiques, et
à tout suivi.
Des zones sans règles, ont
été créées. Des États, y compris européens, ont été complaisants envers les
capitaux de toute provenance, soit en les exonérant de toute règle puisqu’il
s’agissait de fonds
off shore, soit
en ne les soumettant qu’à des régulations purement formelles. L’ingénierie
financière qui a présidé à la
titrisation
générale des dettes a complètement opacifié les choses, en faisant
disparaître la notion même de risque, comme si la dispersion à l’ensemble de la
planète avait pour effet de supprimer la réalité sous-jacente, et en empêchant
toute traçabilité des « crédits toxiques », tels que les
subprimes .
Ainsi comme le
remarque Hubert Fondecave, on croyait avoir trouvé la martingale pour ne pas
perdre. Les jeunes acteurs des salles de marchés, formés dans les mêmes écoles
d'ingénieurs,
« fascinés pas la mise en
boîte du comportement humain à travers des statistiques en sont arrivés à croire qu’ils avaient supprimé le risque ». Dans
cet univers mal contrôlé ou les contrôleurs et les acteurs parlent le même
langage, nous avons oublié que dans un «
produit
» financier il y a toujours une action ou une dette, un bien réel.
Pour le DG
d’ETHEIA Gestion, ce défaut d’intelligence «
n’est évidement pas celle du gestionnaire de base seulement mais d’une
communauté qui ne se s’est pas suffisamment posés de questions, en partie parce
qu’elle était rémunérés essentiellement sur les résultats… » «
On a
oublié, ajoute-t-il, que l’argent est le fruit d’un travail épargné et mise en
réserve. Cette perte du sens du
réel a été accentu é par des techniques de marketing de plus en plus
sophistiqués et offensives qui ont créé une distance entre le client, le
gestionnaire et la réalité. »
François de
Lacoste Lareymondie a renchéri, en regrettant que l’on ait
multiplié des techniques de spéculation boursière, comme la
cotation en continu, la vente à découvert ou le prêt / emprunt de titres. De
telles techniques, dit-il, «
fonctionnent
de façon apparemment anodine à court terme, mais deviennent extrêmement
dangereuses par temps de crise ». On ne pilote pas «
un navire par temps calme comme dans une tempête ».
3° Retour au
réel :
La crise
permettra-t-elle de retrouver le sens du réel et davantage de sens moral ?
Ce retour au
réel exige, pour chacun des intervenants, que les
règles du jeu soient modifiées et que les comportements évoluent.
Pour François de Lacoste Lareymondie, «
les
décisions qui ont été prises dans l’urgence vont dans la bonne direction. Les
États, y compris les plus libéraux, sont intervenus quand l'ensemble des dépôts
a été menacé et que les déposants risquaient d'être spoliés. Ils ont agi
conformément à leur mission la plus fondamentale : dans une société de droit,
l’État est l’ultime garant du bon ordre public, y compris dans le domaine des
contrats, des échanges et du respect des engagements,. C’est à lui d’apporter
une sécurité fondamentale aux intérêts communs ».
De ce point de
vue, l’absence de soutien des autorités américaines à Lehman Brothers,
indépendamment de toute considération sur la bonne ou la mauvaise gestion de
cet établissement et sur les responsabilités de ses dirigeants, a été une grave
erreur qui, par ses conséquences en chaîne, a profondément aggravé la crise en
déclenchant le redoutable «
effet domino
». En outre, dans l’ensemble et après une période de flottement, les mesures
ont été prises dans une certaine concertation. «
Il faut espérer que cela continuera lorsqu’on sortira de la phase de
crise aiguë et que viendra le moment de mettre en place de nouvelles règles.
»
Il faut réguler. Certes «
les banquiers sont submergés de règlements…
mais on réglemente mal, de façon souvent trop formelle ; et surtout on contrôle
mal ». Par exemple, pour mesurer les risques de marché et les contrôler, on
s’appuie sur des modèles statistiques sans se rendre compte que l’on sort souvent
des plages de validité. De plus, comme tout le monde utilise les mêmes modèles,
ils provoquent des comportements grégaires. Ainsi, les mouvements des marchés
sont amplifiés à la manière de la cargaison d'un bateau qui se met à balancer
dans la tempête et le fait chavirer.
La tentation de
gérer la crise avec des solutions temporaires existe. Or il est urgent de
s’attaquer à l’immédiateté des marchés, aux paradis fiscaux, à la complaisance
réglementaire de certains États. Une forte divergence entre États européens est
à craindre quand il faudra sortir d'une réglementation essentiellement
formelle. Il
faudra alors une volonté
politique forte pour s’attaquer aux causes qui ont abouti à la crise et
renoncer aux mécanismes qui l’ont favorisée.
Comme le
remarque Hubert Fondecave, la solution viendra aussi d’un «
changement
dans les comportements ». Sommes - nous prêts à accepter de gérer
autrement notre argent et à changer nos comportements d’épargnants ? «
Sommes - nous prêt à refuser un produit à 9
% de rendement, mais qui résulte d’une ingénierie financière dangereuse, pour
un compte à terme classique mais qui ne rapporte que 4 % ? » Nous devons
accepter de faire du profit autrement, un
profit fondé sur l’économie réelle et sur la production de biens et services
utiles à la communauté et au bien commun.
Pour lui comme
pour François de Lacoste Lareymondie, «
l'avidité
s’est répandue subtilement dans nos comportements personnels. Nous devons
redécouvrir que l'entreprise n'est pas faite d’abord pour gagner de l'argent,
mais d’abord pour fournir à ses clients les biens ou les services qu’ils en
attendent, au niveau de qualité qu’ils attendent, honnêtement et de la façon la
plus efficace possible. Le profit n’est
donc pas un but, mais un instrument de mesure de la qualité du service rendu en
même temps qu’un moyen nécessaire d’assurer la pérennité de l’entreprise :
il nous faut donc renverser l’ordre des valeurs pour les remettre d’aplomb. »
1-
Mercredi 15 octobre, la Fondation de Service politique
organisait à l’Espace Bernanos un débat sur le thème « Crise financière : une
“hémorragie interne” » ?