Paradis fiscaux et judiciaires
DANIEL LEBEGUE(1)
«LES BANQUES DEVRONT FAIRE MOINS DE PLACE AUX ACTIVITES A RISQUE» (2)
Après une carrière exceptionnelle dans la finance
française – à la direction du Trésor, puis de la BNP et enfin de la
Caisse des dépôts et consignations – Daniel Lebègue est devenu une sorte
de vigie de l’éthique des affaires.
La Croix : Quels doivent être
les objectifs du G 20
?
Daniel Lebègue : Ce
premier sommet va
dégager de grands
objectifs, dresser un état des lieux, proposer une méthode. Il convient
d’abord
de réintégrer dans le champ de
la régulation et de la surveillance des acteurs de la finance qui
échappaient jusqu’à maintenant à l’écran de contrôle et dont la crise du
subprime a montré qu’ils avaient eu des comportements à haut risque :
-
Il y a les
courtiers
immobiliers qui ont proposé des crédits à des ménages insolvables, sans
aucun contrôle.
-
Les «
rehausseurs de
crédit » qui donnaient leur garantie aux crédits subprimes et
transformaient des produits à risque en des produits financiers soi-disant
sûrs.
-
Les banques
d’investissement américaines qui ont
titrisé le risque subprime et l’ont
diffusé, sans réel encadrement.
-
Les
agences de
notation qui ont donné de très bonnes notes de solidité financière à des
institutions très fragiles.
-
Les
fonds spéculatifs
qui ne relèvent d’aucune régulation et à qui on ne demande aucune
transparence sur leur activité.
-
Enfin, les
acteurs
offshore, comme les paradis fiscaux ou bancaires, qui abritent les
activités de la finance sans aucune régulation sérieuse.
La
Croix : Comment peut-on agir sur ces paradis fiscaux ?
Nous
devons imposer, je dis bien
imposer, à
ces États non - coopératifs la transparence et la coopération.
Actuellement, ces États n’acceptent pas d’ouvrir leurs livres à des magistrats.
Ils favorisent une «
finance clandestine
» qui met en danger l’ensemble du système. La France et l’Allemagne ont pris
des positions très offensives dans la lutte contre les paradis fiscaux. On peut
espérer que le président Obama aura une attitude très différente de ce que tolérait
jusque - là le président Bush.
La
Croix : Comment mettre un terme à la finance virtuelle qui s’est
développée ces dernières années ?
La
finance virtuelle – que l’on peut
aussi appeler «
finance casino » –
s’est développée autour de la titrisation. Cette technique a créé des actifs
gigantesques qui ne reposent pas sur la réalité. Sur ces marchés dits «
dérivés », avant la crise, on négociait
10 à 20 fois les volumes échangés sur les marchés physiques, c’est-à-dire sur
les marchés de titres, d’obligations ou de bons du Trésor. Dans le cas du
subprime, les banques créancières savaient qu’elles pouvaient ainsi se
débarrasser du risque par la titrisation.
Une
réforme pertinente pourrait
imposer à la
banque de conserver 20 à 30 % du risque qu’elle titrise, pour la
responsabiliser et la pousser à mieux évaluer le risque. Cela dit, la
titrisation garde un intérêt, comme celui de partager le risque, par exemple,
le risque de change.
Il
faudra aussi
revoir le système de
rémunération des dirigeants et des acteurs financiers. En l’état actuel,
les bonus et les stock - options sont de véritables pousse – au - crime. Ce
système incite à la recherche de l’enrichissement personnel à très court terme.
Par exemple, les gérants de capital - risque pouvaient faire fortune en un ou
deux ans, avec des montages financiers compliqués, et partaient ensuite – pour
certains – élever des chevaux dans la campagne anglaise ! Lorsque ces acteurs
ont en ligne de mire les résultats du trimestre, on imagine les catastrophes
vers lesquelles on se dirige. Il ne faut pas faire disparaître ces
rémunérations, mais mieux les encadrer.
La
Croix : Que faut-il revoir dans le fonctionnement des banques ?
Le
modèle économique des grandes banques mondiales est sérieusement remis en
cause. Ces dernières années, elles ont réalisé des résultats exceptionnels, et
même anormaux en termes de rendement de leurs fonds propres. Daniel Bouton, à
la tête de la Société générale, pouvait annoncer 18 % de rendement sur fonds
propres et se fixer un objectif de 25 à 30 %, alors que les taux d’intérêt
étaient à 4 % ! C’est ce modèle - là qui est aujourd’hui gravement mis en
cause.
Il
va falloir
reconstruire le modèle
économique de la banque en faisant
moins
de place aux activités à risque – c’est-à-dire les marchés de capitaux et
l’activité pour compte propre – et en
prenant
plus appui sur l’économie réelle – c’est-à-dire les activités de banque de
détail et de financement des entreprises. Le modèle économique de la seule
banque d’investissement est révolu. Ce statut avait été créé aux États-Unis
après la crise de 1929 pour empêcher que de grandes banques de dépôts ne
s’embarquent de manière dangereuse dans des activités de négoce de titres. Le
mois dernier, les autorités américaines ont supprimé ce statut spécifique.
La Croix : En matière d’éthique, que nous apprend
cette crise ?
Elle
oblige à rappeler un principe qui devrait être d’une banalité confondante : le
banquier doit gérer en bon père de famille l’argent qui lui a été confié par
ses clients. Cela implique les principes déontologiques suivants : intégrité,
primauté des intérêts du client, prévention pour éviter les conflits d’intérêt.
Les dirigeants ne sont pas là pour s’enrichir le plus vite possible, eux et
leur famille. C’est une bataille permanente que l’on doit mener entre
l’exigence de service et la cupidité d’hommes et de femmes. La crise
d’aujourd’hui vient d’une perte de morale gravissime.
Interview
de Daniel Lebègue sur les paradis fiscaux : « Et pourtant elle tourne », France
Inter, 13/11/08 L’intégralité de
l’entretien sera restituée sur le site Internet de l’émission (en bas de la
page): http://www.radiofrance.fr/franceinter/ev/fiche.php?ev_id=589
1- Daniel Lebègue, président
de Transparency France et de l’Institut français des administrateurs
2- (LA CROIX,
13/11/2008)Recueilli par Pierre COCHEZ