Johnny, un exil utile ?
Par Arnaud MONTEBOURG(1)
QUOTIDIEN : mardi 2 janvier 2007
Bien
sûr que l'indignation était nécessaire.
Comment
accepter qu'un artiste aussi incontestable que Johnny Hallyday exerce un
chantage aussi contesté sur les choix redistributifs du législateur, en
annonçant qu'il reviendrait en France quand son ami Nicolas Sarkozy accéderait
enfin au pouvoir pour supprimer l'impôt de solidarité sur la fortune ?
Sait-il
qu'en refusant de payer son écot aux besoins de la maison France, qui l'a élevé
et chéri, il injurie tous les autres citoyens qui participent avec conscience
au financement de l'intérêt général et qui paient leurs impôts sans sourciller
et n'ont pas le loisir d'aller s'ennuyer à Gstaad six mois par an ? Il
méprise aussi ceux qui n'ont pas d'autre
choix que de payer les taxes qu'on réserve, et particulièrement ses amis de
droite qui nous gouvernent, aux plus pauvres parce que ceux-là sont plus
nombreux.
Cet
incivisme est d'autant plus grossier que son auteur sait parfaitement demander
et obtenir que ses spectacles itinérants soient subventionnés par les
collectivités locales où il s'arrête : pour rendre accessible le prix de la
place, les contribuables locaux paient, et
Johnny
encaisse les bénéfices qu'il veut maintenant faire échapper à la juste
contribution de l'impôt. Avant de partir à Gstaad, Johnny devrait
rembourser les caisses publiques pour, qu'avant sa fuite, il ait au moins
désintéressé les contribuables qu'il prétend défendre.
Mais
l'essentiel n'est pas là. Il est dans le fait, inaperçu dans cette affaire, que
la
Confédération helvétique pose autant
de graves problèmes que Johnny lui-même. Sait-on que la plupart des sièges
sociaux, centres de profits des grandes entreprises transnationales ayant leur
activité en Europe (Hewlett-Packard, Gillette, Procter & Gamble, Ralph
Lauren, Colgate Palmolive, Pfizer, Cisco, General Motors, Amgen, Biogen, Philip
Morris, Medtronic, Iridian Technologies, entre autres), sont allés s'installer
dans les républiques cantonales de la Confédération helvétique et
particulièrement celle de Genève ? Ce sont des
milliards d'imposition sur le capital qui sont partis en fumée pour les
caisses publiques des Etats européens, obligeant ceux-ci à suivre le
mouvement de baisse fiscale généralisée sur le capital dans toute l'Union, et
ce afin de résister à cette concurrence fiscale dommageable, ou «dumping
fiscal», et reportant la charge de la solidarité nationale sur l'imposition du
travail. D'après la Confédération internationale des syndicats libres, ce seront
bientôt 1 400 sièges sociaux qui partiront en Suisse, soit l'équivalent de 32
milliards d'euros de recettes fiscales sur les profits de ces entreprises.
La
république de
Genève propose aux sièges
sociaux des entreprises un taux d'imposition de 6,4 % contre 33 % en France, 30
% en Angleterre, environ 30 % en Allemagne. Il est par ailleurs démontré
que ce paradis fiscal pratique des taux d'imposition sur mesure, négociés
préalablement avec l'entreprise et pour une durée préfixée et hors la vue de
son propre parlement.
Pour quelle raison aucun des gouvernements européens n'a réagi contre ces
pratiques prédatrices ? Car, en vingt ans, le taux moyen européen de l'impôt
sur les sociétés est passé de 45 % à 30 %.
Accepter
la baisse continue des taux d'imposition sur le profit des entreprises, c'est
accepter, en plus de la sous-rémunération du travail, la surfiscalisation de
tous ceux, salariés, travailleurs indépendants, artisans, commerçants,
retraités, qui ne vivent que de leur travail.
Les
gouvernements libéraux européens, et particulièrement celui de Nicolas Sarkozy,
loin de s'offusquer de cette perte de substance fiscale, s'appuient au
contraire sur les basses pressions fiscales des paradis fiscaux voisins pour
imposer à leur population par la pression de l'extérieur ce qu'ils savent ne
pas pouvoir obtenir d'elle par son libre consentement. Ils expliquent sans
cesse l'obligation de baisser les impôts sur le capital, la fortune et le
patrimoine, afin, disent-ils, d'améliorer l'attractivité de leur pays sur le
plan fiscal, justifiant ainsi les récurrentes hausses d'impôts indirects en
tous genres qui frappent les petites bourses, une fiscalité accrue sur le
travail ou des restes à charge pour payer la solidarité nationale dont les
grandes entreprises ou grands patrimoines veulent s'exonérer.
Cette
défense classique des privilégiés par l'extérieur nous rappelle avec
saisissement la Révolution française faisant face aux cortèges d'émigrés, qui
pour défendre les privilèges d'une noblesse dépourvue d'esprit national,
ralliaient à Coblence les armées des monarques de l'Europe en lutte contre le
sens républicain de l'Histoire.
Cette
situation explosive, créée par les pratiques prédatrices des paradis fiscaux
sur le continent européen,
sert à leur
tour les privilèges contemporains des entreprises multinationales, de leurs
actionnaires et des grands patrimoines, en contribuant à accabler d'impôts les
autres couches sociales. Jusqu'où notre sens de la tolérance à l'égard de
la Suisse, du Luxembourg, du Liechtenstein, de Monaco ira-t-il ? Car lorsque
vous demandez des comptes à l'un de ces pays, il se réfugie derrière les
pratiques similaires de ses congénères. Ne vaudra-t-il pas mieux assumer la
confrontation inévitable avec ces territoires, comme le général de Gaulle sut le
faire en décrétant en 1963 un blocus contre la principauté de Monaco qui dut
ainsi plier l'échine devant les exigences fiscales que la République française
avait mises sur la table.
Les
gouvernements des Etats européens ne peuvent plus accepter les abus de voisins
indélicats, comme la Confédération helvétique, qui prétendent nous donner des
leçons de modérantisme fiscal, pendant qu'ils font financer leurs besoins par
la richesse des autres, avec en prime captation et délocalisation comme méthode
de prédation.
Qu'ils nous prennent
Johnny Hallyday ou Alain Delon, passe encore, mais la substance de nos
gisements fiscaux, ceux-là même nécessaires pour alléger la charge du
financement de la solidarité nationale pesant sur le travail, nous ne pourrons
plus nous en laisser déposséder.
Les
grands pays européens devront s'unir
dans cette perspective afin de construire les conditions d'un changement
radical de comportement de ces paradis à nos portes qui, si nous restons
les bras ballants, nous préparent l'enfer fiscal.