L'Eglise sera-t-elle vaincue par le libéralisme ?
Le Monde des religions
publie ce mois-ci un sondage où, à la question "Quelle est votre
religion, si vous en avez une ?",
seulement 51 % des personnes interrogées répondent "catholique", alors qu'elles étaient 67 % en 1994 dans
un sondage réalisé pour Le Monde.
Etes-vous surpris par cette érosion ?
Un sondage de
1998 donnait déjà ce chiffre de 51 %.
Ce qui compte, c'est l'évolution sur la longue
période. Une rupture se produit vers 1975-1980 : auparavant, les
catholiques déclarés représentaient
environ 80 % et, à partir de là, leur nombre décroît pour s'établir autour de 50-55 %. Ce sondage confirme donc une
tendance. Mais ce qu'il révèle
d'essentiel, c'est le
détachement
vis-à-vis de la religion
institutionnelle. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait plus de
sentiment religieux, plus de foi, plus
de pratique religieuse. Mais il y a une
désinstitutionnalisation au
sens où les gens, au lieu de raisonner en termes d'appartenance à une Eglise,
raisonnent
en termes d'adhésion à des valeurs et
d'identification, totale ou partielle, à un foyer de sens.
La France
est-elle une exception ?
Pas du tout. Ce
constat vaut pour toutes les sociétés
occidentales développées, même si la France est la plus sécularisée.
C'est le grand triomphe du libéralisme
: la
religion n'englobe plus tous les
aspects de la vie des personnes et de
la société, elle devient une affaire privée.
La généralisation du libéralisme de marché au
tournant des années 1980 aurait-elle
accéléré ce changement des mentalités en matière religieuse ?
C'est moins
le libéralisme économique qui est ici
en jeu que le
libéralisme culturel :
l'idée d'une
séparation entre les différents domaines, le religieux, le
politique, l'économique et surtout,
cette césure entre sphère publique et sphère privée. C'est sur ce point que le catholicisme et la modernité libérale
se sont heurtés depuis le début.
L'Eglise n'a cessé de condamner la privatisation du religieux. La subjectivité prend le pas sur le dogme :
est religieux ce que je définis comme
tel. Dans un sondage auprès des 12-15 ans publié, il y a quelques années dans Okapi, des mots tels que justice, vérité,
liberté, amitié étaient considérés par une majorité d'enquêtés comme religieux.
Est religieux ce à quoi on tient le plus.
Au
lieu d'une définition extérieure, objective et
institutionnelle du religieux, on a une définition personnelle et
mouvante. Et ce subjectivisme va de
pair avec le relativisme qui est le deuxième front sur lequel se bat l'Eglise catholique, avec tout
aussi peu de succès.
Comment se traduit ce relativisme ?
Dans le sondage
du Monde des religions,
seulement 7 % des catholiques estiment que le
catholicisme est la seule vraie religion. En 1952, ils étaient plus de 50 % ! Plus surprenant encore, le noyau
dur des pratiquants qui vont à la messe
tous les jours est aussi relativiste : 52 %
d'entre eux estiment qu'"on trouve des vérités dans différentes
religions". C'est le même
pourcentage que chez les non - pratiquants.
Qu'est-ce que
cela dit de la foi ?
Cela veut dire
que l'on peut avoir une foi qui imprègne tous
les aspects de sa vie, et considérer que d'autres accès à la vérité
sont légitimes. C'est l'essence même de
la modernité libérale que d'admettre que la
vérité existe, mais qu'elle est relative à celui qui en fait
l'expérience et qu'aucune autorité ne
peut vous l'imposer. Quand le Vatican pourfend le relativisme, il pourfend une réalité irrépressible. Pour le
magistère, le relativisme conduit à
l'indifférentisme - toutes les religions se valent - puis à l'indifférence - si elles se valent
toutes, aucune ne vaut. Or le sondage
montre que les gens sont relativistes mais non indifférentistes : ils ne
sont que 39 % à dire que toutes les religions
se valent.
C'est au sujet
individuel d'apprécier la valeur
relative d'une religion indépendamment de
l'institution.
Comment l'Eglise
vit-elle cette montée du subjectivisme
?
Il est difficile
pour l'Eglise de renoncer à la primauté de sa version de la vérité. Il y a selon elle une objectivité
des contenus de foi. Or cette approche
est en contrariété avec notre culture dans laquelle c'est le sujet qui décide ce qui est vrai, bon ou juste pour
lui. Le relativisme contient l'idée de
relation : est vrai ce qui est en relation avec moi. Et l'on
passe du règne de la vérité au règne de l'authenticité : être soi-même et non
pas être conforme à des vérités
extérieures, choisir ce qui est
pertinent
pour sa propre expérience.
Quelles sont les conséquences
sur les pratiques religieuses ?
Les gestes
extérieurs prescrits par l'institution, la pratique cultuelle par exemple, s'effritent plus vite que ce
qui relève du for interne comme la
prière. Comme le révélait déjà un sondage de 1985,
l'identité chrétienne ne
s'exprime plus pour la majorité des gens
par la participation au culte, mais par des gestes privés tels qu'"aider ceux qui sont dans le
besoin autour de soi" ou
"prier, penser à Dieu". Le subjectivisme va en outre de pair
avec une
certaine hétérodoxie : chacun choisit dans le
corpus des croyances celles qui font sens
pour soi et qui apportent du réconfort. Ainsi la croyance au paradis est
plus répandue que la croyance dans
l'enfer.
La croyance est évaluée selon
un critère d'utilité. Et la
pertinence de la religion s'éprouve ici-bas : la question du salut au-delà de la mort est complètement
dédramatisée.
Mais alors,
qu'est-ce qu'être catholique
aujourd'hui ?
C'est plus
difficile qu'auparavant de le définir.
On peut être dedans sur un point et dehors sur un autre, on peut se rattacher à une tradition et à une Eglise
mais aussi plus souplement à un fonds
de valeurs ou à une sagesse. Parmi les catholiques qui croient en Dieu
(52 % seulement), 79 % le définissent
comme "une force, une énergie, un esprit". Seuls 18 % le définissent conformément au dogme.
Donc l'enjeu est radical : soit on
déclare que ces gens sont en dehors du catholicisme, soit on aborde le
problème d'un point de vue sociologique
et l'on estime que ces gens-là se disent
catholiques, donc que c'est cela le catholicisme aujourd'hui. Mais cela
pose le problème de l'identité de
l'institution. Car il y a
très
clairement un hiatus aujourd'hui entre
le dépôt de foi tenu par l'Eglise et la foi déclarée des Catholiques.
Quelles sont les
conséquences politiques et sociales de
ces nouvelles approches ?
L'une des
grandes corrélations découvertes par la
sociologie politique est que, plus on est pratiquant, plus on est de
droite et conservateur. Mais l'on
s'aperçoit que, parmi les pratiquants, ceux qui lisent la Bible par eux-mêmes tendent à voter moins à droite, et
ceux qui animent la liturgie, encore
moins. Autrement dit, l'expression religieuse peut exprimer l'autonomie et la liberté personnelles et s'associer à
un vote de gauche, ou exprimer
l'allégeance et la soumission et s'associer à un vote de droite. Et à mesure que l'emprise catholique
sur les populations se desserre, le
lien entre orientation du vote et intégration religieuse se distend :
la variable religieuse introduisait un
écart sur la répartition droite-gauche du
vote de 68 points en 1978 et seulement de 42 points en 2002.
Avec la
sécularisation, les gens reconnaissent à l'Eglise une pertinence pour ce
qui relève du spirituel. En revanche,
ils s'en défient pour ce qui concerne les
problèmes familiaux, sociaux ou éthiques.
C'est la prétention intégraliste de la
religion qui est rejetée. Cela ne veut pas dire que la foi des
individus n'a aucune conséquence sur
les autres aspects de leur vie, mais qu'ils dénient à l'institution le pouvoir de leur dicter leur conduite, même
morale.
Les religions ont-elles encore une place dans la
vie publique ?
Dans la
tradition libérale, les religions ont
un rôle positif à jouer, à condition que les
institutions soient séparées et que les
opinions religieuses ne s'expriment
publiquement qu'à titre privé. Ce rôle public des religions passe
par la reconnaissance du pluralisme
religieux, car on suppose que, plus on multiplie les points de vue, plus la vérité peut être atteinte.
Les religions peuvent remplir un rôle de médiation ou de
proposition de sens, comme dans le Comité
national d'éthique ou le Haut Conseil à l'intégration. Il faut par
ailleurs que la
nation ait une connaissance de son passé religieux. On sait
que l'enseignement des religions
représente un problème crucial pour l'éducation nationale, et il est regrettable que la théologie soit interdite
de cité à l'Université française, au
contraire des autres pays.
Ce constat général
de sécularisation vaut-il pour les
autres religions ?
Rien ne peut
résister dans une société libérale à la
promotion du sujet souverain. L'Eglise catholique a été vaincue sur ce point par le libéralisme, les autres religions
le sont ou le seront à leur tour. Par
exemple, la désaffection à l'égard de la pratique est manifeste dans l'islam, à part le ramadan qui est très suivi,
peut-être à cause de son caractère
collectif. On peut
parler de religions à
la carte et pas seulement de
catholicisme à la carte.
Comment voyez-vous
l'avenir du christianisme en France ?
Nous assistons moins à la décomposition
du christianisme qu'à sa recomposition.
-
Il se
peut que, dans l'avenir, le
christianisme ne se réfère plus à une institution mais à de petits groupes affinitaires du type secte. L'Eglise, on y
naît et on y meurt ; le groupe
sectaire, on y adhère volontairement .
-
Une
autre évolution possible est de type
mystique : le royaume est à l'intérieur de chacun et, là encore, le mode
de validation de la foi est subjectif
et dévalue l'institution. L'Eglise n'est pas
un type d'organisation en affinité avec la modernité. Elle ne survivra
que si elle cesse de fonctionner à l'autorité
et à la prescription.
Propos recueillis par Sophie
Gherardi et Stéphanie Le Bars
Source : Le Monde
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