Le tout gratuit peut coûter cher
Geste de générosité par excellence, la gratuité se
développe, mais nécessite une conscience collective de ses implications
Un coursier circule, le 14 mars 2002 rue du 4 septembre
à Paris, sur un épais tapis de journaux, une centaine de militants du syndicat
du Livre CGT ayant déversé quelque 200.000 exemplaires d'un quotidien gratuit
d'information (photo Guillot/AFP)
D’où vient donc
cette idée que l’on pourrait lire, s’instruire, écouter, se loger, voire manger
« gratuitement » ? C’est-à-dire « pour rien », traduit le Petit Robert. Nul
doute que l’Internet, avec ses échanges d’informations, d’opinions, d’images
sans contrepartie monétaire, contribue à diffuser cette illusion.
Car, il faut
bien le dire,
rien (sauf le don généreux
et désintéressé) n’est jamais gratuit. Pas plus les journaux qui
fleurissent aux abords des stations de métro – financés par la publicité – que
les films, albums musicaux ou spectacles téléchargés illégalement sur Internet.
Pas davantage les services publics que sont l’instruction reçue à l’école
publique, les soins donnés à l’hôpital, la sécurité assurée dans notre
quartier, l’accès à la route départementale voisine ou la défense de nos
frontières…
En réalité, la gratuité signifie seulement
qu’« un autre paie à ma place », comme le rappelle l’économiste, spécialiste de la santé,
Claude Le Pen. D’où la remise en question de celle-ci lorsque le payeur doute
du bien-fondé de cette redistribution. Le secours en montagne en est un bon
exemple, qui met face à face les communes censées dépêcher en urgence
hélicoptères et secouristes et les amateurs de montagne, pour certains
également amateurs de risques…
S'interroger sur la réalité
de son besoin
Théoriquement, le
prix a deux avantages : récompenser les efforts du producteur et inciter
l’acheteur à s’interroger sur la réalité de son besoin. Mais le raisonnement ne vaut que
lorsque cet acheteur a les moyens de payer. Sinon, il est contraint de se
rationner. Un problème crucial lorsque le besoin relève de l’éducation, de la
santé, de la culture, du logement, etc. L’idéal serait, lorsqu’il renonce, de
savoir s’il agit uniquement par choix, pour dépenser plus tard, autrement, ou
s’il manque réellement d’argent.
« Mais c’est
évidemment impossible, souligne l’économiste Claude Le Pen. Les
pouvoirs publics sont donc coincés entre
deux écueils :
-
1°
Faire payer des biens fondamentaux, quitte à créer des inégalités d’accès,
ou au contraire
-
2°
Les
rendre gratuits, au risque d’induire des comportements antiéconomiques »,
autrement dit des
abus.
Heureusement, entre le tout gratuit et le
tout payant, il existe des solutions intermédiaires : fixer des
conditions de
ressources, faire payer un
euro symbolique (ou, en tout cas, fixer
un prix bien inférieur au coût de la prestation), mettre un « filtre », un
médecin par exemple, chargé de vérifier à la place du patient la réalité de son
besoin de médicament, ou encore informer ce dernier pour freiner sa
consommation (« Les antibiotiques, c’est pas automatique »)…
Comment dissiper l'illusion
de la gratuité ?
Et puis
certains services se prêtent mal aux abus. «
Dans le cas de la cantine, observe ainsi Alan Kirman, directeur d’études à
l’EHESS, on voit mal les enfants manger deux fois plus, simplement parce que le
repas est gratuit ! » Enfin, le problème se complique encore un peu si l’on
convient qu’un musée ou un bus gratuit ont justement pour but d’être «
surfréquentés » !
La
question de fond demeure :
comment dissiper cette illusion de la
gratuité et rappeler aux utilisateurs la valeur des biens ou des services qui
leur sont offerts ? « L’école a beau être gratuite, elle est valorisée
socialement et affectivement », affirme Jean-Louis Sagot-Duvauroux, sociologue
et fervent défenseur de la gratuité (1). Dans un musée, un théâtre aussi,
l’idée selon laquelle il faudrait « en avoir pour son argent » serait même
totalement déplacée selon lui. Et « dévalorisante ». Mais, il le reconnaît, la
gratuité doit s’accompagner d’un « travail symbolique, civique ». « L’école est
respectée partout, sauf là où elle est perçue comme l’un des rouages d’un
système injuste, note-t-il. Tout dépend donc de l’état de la société. »
Claude Le Pen,
spécialiste de la santé, ne dit pas autre chose : «
Pour ne pas qu’elle débouche sur des abus, la gratuité doit
s’accompagner d’un haut niveau de conscience collective. Il ne s’agit pas
de culpabiliser les malades mais de savoir que quelqu’un d’autre paie à leur
place doit leur donner un sentiment de solidarité. »
"Promouvoir la dignité des
personnes"
Psychanalyste, Marie-Claude François-Laugier (2) les rejoint
elle aussi : «
Offrir la cantine aux
élèves de primaire est un geste excellent. La gratuité pour tous évite de
distinguer entre les plus favorisés et les autres. » Selon elle, « les
familles doivent le prendre comme un don de la société, et faire passer ce
message à leurs enfants ». Bien sûr, il ne s’agit pas pour elles de « porter
toute leur vie cette dette comme un fardeau », mais «
de comprendre qu’elles peuvent rendre à leur tour service à la société
». « L’équilibre est subtil », reconnaît-elle.
Finalement,
rien ne serait pire pour la gratuité, geste de générosité et de redistribution
par excellence, que de contribuer à un repli sur soi. « L’objectif de la
gratuité, c’est de promouvoir la dignité des personnes, confirme le P.
Dominique Greiner, directeur du département d’éthique de l’Université
catholique de Lille. Il faut toujours se demander comment les aider au mieux à
être responsables de leur vie, à participer au système. »
Par exemple,
lorsque la cantine est gratuite, comment impliquer quand même les parents dans
la vie de l’école ? Le risque, à ses yeux, serait celui d’une « charité froide
», d’une gratuité « déshumanisante » :
«
Pour que la gratuité soit éthique, elle doit faire naître une relation.
»
Anne-Bénédicte
De la gratuité », L’Éclat,
avril 2006 «
Comment régler ses comptes avec l’argent » , Éditions Payot, 2004.
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