Populorum Progressio : quelle actualité ?
Ignace Berten
1.
Éléments de contexte
Du point de vue géopolitique, après une période de fortes tensions
entre États-Unis (et Occident) et URSS, la guerre froide de 47 à 63, on est
entré dans une période de détente (les tensions remonteront à partir de 1975).
Des négociations sur la réduction des armements nucléaires sont engagées. Un
espoir de stabilité et de paix, qui permet aussi d’espérer résoudre les
problèmes de pauvreté dans le monde, dont le premier signal a été le drame de
la faim.
Par ailleurs le processus de
décolonisation
est presque accompli, mais presque partout aussi, c’est la
déception pour les peuples : elle
n’a pas apporté l’amélioration espérée des conditions de vie, au contraire,
celles-ci se sont presque partout détériorée, et la disparité entre peuples
riches et peuples pauvres s’est accrue.
La question du
développement des
pays du Sud, appelés Tiers Monde (Alfred Sauvy, 1952), est
posée de plus en plus fortement :
pauvreté croissante, inquiétudes face à l’explosion démographique du Sud.
En
1964, a été créée la CNUCED,
Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement. Un délégué
du Vatican est présent à cette conférence, le P. Lebret, fondateur d’Économie
et Humanisme. Il lance, semble-t-il, l’expression de
Nouvel ordre économique international (NOEI), expression reprise
dans de multiples documents internationaux dans les années qui suivent (mais
quelque peu oubliée aujourd’hui). Il parle aussi d’un droit au développement.
De retour de la conférence, il suggère à
Paul VI de publier une
encyclique
sur la question du développement ; celui-ci le charge de rédiger un
projet, qui aboutit en
1967 à Populorum progressio.
Populorum progressio est sans doute
la plus politique de toutes les encycliques sociales. Depuis
Rerum novarum, les encycliques sociales
étaient essentiellement centrées sur l’Europe et les États-Unis. Jean XXIII
avec
Mater et magistra, pour l’agriculture, et
Pacem in terris, pour la paix, avait explicitement développé l’horizon
mondial, dans la dynamique du Concile et de
Gaudium
et spes.
Populorum progressio déplace la problématique en abordant les
questions mondiales à partir du Sud.
2.
Les grandes orientations de Populorum
progressio
Populorum progressio se développe sur
trois axes majeurs :
les principes du
développement
des
orientations pour l’action
l’inspiration
croyante
2.1 Les principes du
développement
a) Populorum progressio développe des
grands principes directement
inspirés de Lebret et Économie et Humanisme
La question sociale ne peut plus être posée en se limitant à l’horizon
d’un seul pays ou d’un seul monde (le monde industriel développé) : la
question sociale est devenue mondiale
(3)
La misère est source d’instabilité et de violence (30) : seules
des réformes fondamentales sont susceptibles de contribuer à la fois à la paix
et au développement. « Le
développement
est le nouveau nom de la paix » (76)
Une expression forte apparaît sous deux formes : «
tout homme et tout l’homme» (13) ou
«
tout l’homme et tous les
hommes » (42). Ce qui veut dire à la fois qu’il n’y a pas de vrai
développement s’il ne concerne pas la totalité de l’être humain et s’il ne
s’étend pas à la totalité de l’humanité. En d’autres mots, le développement
doit être
intégral (tout l’homme)
et solidaire (tous les hommes) (5). Le
thème du développement intégral sera constamment repris dans les textes
pontificaux.
Autre expression forte : « avoir plus, pour être plus »
(6) : le développement n’est pas seulement une question d’avoir,
l’économique n’est pas le tout, mais il est une condition majeure pour tout
développement humain. (Remarque : cette expression concerne directement
les pays pauvres ; et il est vrai que la question du développement durable
n’est pas encore posée : le Rapport Meadows,
Halte à la croissance ? publié par le Club de Rome date de
1972.)
Ces deux expressions comportent une
critique fondamentale d’un développement conçu seulement sur une base
économique ou technico-industrielle : le développement n’est réel que
s’il signifie pour chacun et tous le passage « de conditions moins
humaines à des conditions plus humaines » (20). Ces
conditions plus humaines impliquent la qualité de la vie, l’éducation
et la santé, la culture, l’expérience de la participation, etc.
Le développement comporte essentiellement une
dimension endogène (concept non utilisé) : la communauté
humaine locale est le premier sujet de son développement : « ouvriers
de leur propre développement, les peuples en sont les premiers
responsables » (77) : les modalités doivent donc toujours en être
réfléchies avec les personnes concernées, dans le respect des cultures locales.
Le développement comporte aussi nécessairement une
dimension morale : pas de développement sans solidarité, tant
locale qu’entre nations riches et pauvres. « Le développement intégral de
l’homme ne peut aller sans le développement solidaire de l’humanité » (43)
Le développement ne peut être obtenu par l’action révolutionnaire, qui
engendre de nouvelles injustices : Paul VI dénonce le risque de
« glissement vers des idéologies totalitaires » (11) ; « l’insurrection révolutionnaire – sauf le cas de
tyrannie évidente et prolongée qui porterait gravement atteinte aux droits
fondamentaux de la personne et nuirait dangereusement au bien commun du pays –
engendre de nouvelles injustices » (31), mais il y a
urgence de réformes audacieuses et
profondément novatrices (32) : nous pouvons dire de véritables
réformes globales, qui seules peuvent la violence insurrectionnelle.
Nombre d’éléments de cette
perspective du développement sont prophétiques : plusieurs d’entre elles
sont devenues commune tant dans le discours des associations engagées dans la
coopération et la solidarité avec les pays pauvres, que dans le discours
politique le plus officiel. L’époque,
presque personne ne parlait dans ces termes.
b) Une analyse critique du
monde tel qu’il est :
Paul VI est
très sévère vis-à-vis du libéralisme et de ses principes (remarque le mot
socialisme n’apparaît pas une seule fois dans l’encyclique, le mot
communisme : la seule allusion transparente au communisme se trouve au
n. 33, où il est question de collectivisation intégrale) ; dans
l’ensemble, au niveau du vocabulaire, c’est le libéralisme qui est visé, le mot
capitalisme n’apparaît que deux fois (au n. 25), mais il s’agit bien du
libéralisme capitaliste dans l’ensemble du document.
Il rappelle que la
propriété
privée n’est pas un absolu et qu’il y a un principe qui la surplombe :
la
destination universelle des biens
(22), avec cette affirmation extrêmement forte : « Nul n’est fondé à
réserver à son usage exclusif ce qui passe son besoin, quand les autres
manquent du nécessaire » (23). C’est non seulement la mise en cause du
libéralisme capitaliste dans un des ses principes fondamentaux, mais c’est
aussi quasi la négation des principes développés par l’Église sur la propriété
privée depuis Léon XIII. Remarquons cependant qu’il s’agit d’une affirmation
morale qui ne prédétermine pas les options économico-politiques concernant les
différents statuts possibles de la propriété.
Le libéralisme tel qu’il s’est développe repose « sur le profit
comme motif essentiel du progrès économique, la concurrence comme loi suprême
de l’économie, la propriété privée des moyens de production comme un droit
absolu ».
Ce libéralisme conduit à
« l’impérialisme international de l’argent » (26), expression
reprise à Pie XI (
Quadragesimo anno,
1931).
Tout en dénonçant fortement l’impérialisme de l’argent, Paul VI
souligne aussi très justement le fait,
qu’il
n’y a pas que l’argent qui mène le monde, mais aussi la recherche du pouvoir :
il y disparité criante dans l’exercice du pouvoir (9). Une analyse trop
sommaire des problèmes de pauvreté et de développement à partir de l’économie a
tendance à négliger les questions géopolitiques de pouvoir, qui ne sont évidemment
pas sans aucun lien avec les intérêts économiques, mais qui ne s’identifient
pas à eux, et parfois sont en contradiction avec eux.
Populorum progressio met en cause le principe généralisé du
libre échange quand les partenaires sont en condition trop inégale
« Il faut le reconnaître : c’est le principe fondamental du
libéralisme comme règle des échanges commerciaux qui est ici mis en
question. » (58)
L’encyclique
met aussi en cause
le détournement des capitaux et de la fraude fiscale massive de la part des
riches dans les pays pauvres (24).
2.2 Des pistes
d’action :
Fondamentalement, Paul VI en appelle à une
gestion politique du développement, en raison de « la dure
réalité de l’économie moderne : laissé à son seul jeu, son mécanisme
entraîne le monde vers l’aggravation, et non l’atténuation, de la disparité des
niveaux de vie » (8). L’économie demande à être politiquement maîtrisée.
Paul VI suggère plusieurs pistes d’action :
- La création d’un
fonds mondial
alimenté par une réduction des dépenses militaires (51) : si
l’objectif de réduction des dépenses militaires, qui était clairement affirmé
après 1989, n’est plus du tout à l’ordre du jour, malheureusement, l’idée de
fonds mondial est aujourd’hui reprise : taxe Tobin et dérivés, taxe sur
les vols aériens, proposition Lula - Chirac (2004).
- Le
nécessaire rééquilibrage
des relations commerciales : celles-ci ne peuvent être laissée au seul
jeu du libre échange qui défavorise systématiquement les plus faibles (58). Des
mesures normatives doivent être prises, à l’image de ce qui se fait du point de
vue des relations de travail dans les pays développés où les salaires sont
protégés par des contrats régis par la loi : « la liberté des
échanges n’est équitable que soumise aux exigences de la justice sociale »
(59). Et de même que les pays développés mettent en place des politiques
protégeant leur propre économie, entre autres dans le domaine de l’agriculture,
les pays pauvres ont le droit de prendre des mesures pour se protéger (60). Des
conventions internationales sont pour cela indispensables (61). Les débats
autour de l’OMC montrent que la question est plus que jamais d’actualité, avec
entre autres la question de l’agriculture au cœur des débats.
- Paul VI suggère aussi la
création
dans les pays pauvres de « zones de développement concerté ».
(58) Pense-t-il au modèle de l’Union européenne ? C’est possible, mais
cela correspond à une proposition claire de Lebret et d’Économie et Humanisme.
La question est aussi toujours à l’ordre du jour : Mercosur… Mais l’Afrique ?
- Enfin,
Populorum progressio
reprend des demandes déjà formulées par Jean XXIII : la
mise en place d’ « un ordre juridique
universellement reconnu » et d’ « une autorité mondiale en mesure
d’agir efficacement sur le plan juridique et politique » » (78).
Paul VI est le premier pape à s’être déplacé à l’étranger : il est,
entre autres, allé à Jérusalem (1964)
et à l’Assemblée générale de l’ONU (1965). C’est particulièrement significatif
du lien entre Évangile et politique, pour lui, et du rôle essentiel que doivent
jouer pour cela les institutions internationales. Les questions présentes
concernant la réforme de l’ONU, et le rapport entre l’OMC, d’une part, l’OIT,
l’OMS, etc. d’autre part, vont dans ce sens.
2.3 Inspiration
évangélique:
Il faut souligner l’esprit dans lequel est rédigée cette encyclique.
D’un côté, beaucoup plus que ses prédécesseurs,
Paul VI propose une analyse sérieuse des mécanismes économiques,
en particulier le fonctionnement du libéralisme qu’il met en cause, d’un
autre côté, il ne fait plus appel d’abord comme le faisaient Léon XIII et Pie
XI à une philosophie naturelle prétendument universelle : il
s’appuie sur la Bible, mais il cherche
à le faire
dans un langage qui puisse
être reçu à la fois par les catholiques et les chrétiens en général, mais
aussi
tout homme de bonne volonté
(jusqu’à Pie XII, les encycliques sont adressées seulement aux
catholiques ; depuis Jean XXIII et
Pacem
in terris, c’est l’ouverture à tous les hommes de bonne volonté).
Paul VI situe clairement son
appel
à la solidarité et à la responsabilité politique vis-à-vis des pays pauvres
en vue de leur développement à partir du
sens
même de la création : « “Emplissez la terre et soumettez-la”
(Gn 1,28) : la Bible, dès sa première page, nous enseigne que la
création entière est pour l’homme, à charge pour lui d’appliquer son effort
intelligent à la mettre en valeur, et, par son travail, la parachever pour
ainsi dire à son service. Si la terre est faite pour fournir à chacun les
moyens de sa subsistance et les instruments de son progrès, tout homme a donc
le droit d’y trouver ce qui lui est nécessaire. » (22). Et un peu plus
loin, il cite saint Jean : « Si quelqu’un, jouissant de richesses du
monde, voit son frère dans la nécessité et lui ferme ses entrailles, comment l’amour
de Dieu demeurerait-il en lui ? » (1 Jn 3,17 ;
n. 23). Saint Jacques est cité dans le même sens (45). L’objectif à
poursuivre est « un monde où la liberté ne soit pas un vain mot et où le
pauvre Lazare puisse s’asseoir à la même table que le riche » (47).
C’est encore
au nom de la mise
en garde de Jésus que Paul VI interpelle les peuples riches :
« Repliées dans leur égoïsme, les civilisations actuellement florissantes
porteraient atteinte à leur valeurs les plus hautes, en sacrifiant la volonté
d’être plus au désir d’avoir davantage. Et s’appliquerait à elles la parabole
de l’homme riche dont les terres avaient beaucoup rapporté, et qui ne savait où
entreposer sa récolte : “Dieu lui dit : Insensé, cette nuit même on
va te redemander ton âme” (Lc 12,20). » (49
(1)).
On pourrait multiplier les citations : les
images et références bibliques émaillent tout le texte.
Paul VI ne s’y réfère pas à titre de preuves de l’enseignement qu’il
propose, mais bien plutôt comme un horizon fondamental de sens et de questionnement,
adressé nous seulement au croyant, mais à tout homme de bonne volonté.
3.
Actualité de Populorum progressio
Populorum progressio, comme tout
texte, est évidemment daté. Mais à relire aujourd’hui ce texte, on est frappé
de sa pertinence actuelle. Relevons cependant l’une ou l’autre différences de
contexte assez significatives.
3.1 Le contexte a
changé
Relevons quelques changements majeurs qui demandent certainement une
actualisation dans la compréhension de l’encyclique.
Le
système mondial est beaucoup
plus globalisé aujourd’hui, du fait de la disparition du bloc
communiste : le marché est de fait devenu mondial, avec des
caractéristiques propres selon les régions (qu’on pense au cas spécifique de la
Chine), et des exclusions beaucoup plus marquées (Afrique noire).
La
confrontation entre les deux
blocs n’existe plus depuis la disparition de l’URSS : il n’y a plus
qu’un seul système dominant, celui du capitalisme libéral, mais en même temps
un nouveau jeu géopolitique avec des puissances montantes.
Le
Tiers Monde n’existe plus.
D’une part, il n’y a
plus de Deuxième
Monde (le bloc communiste) ; d’autre part, il y a un
véritable éclatement entre pays émergents
et pays les plus pauvres, avec une concurrence très dure Sud – Sud, qui
n’épargne pas les pays les plus pauvres.
La situation économique globale est très différente : en 1967, on
est à une époque de croissance forte, où il y a un gâteau rapidement croissant
à partager, avec un sentiment général plutôt optimiste sur l’avenir.
Aujourd’hui, la croissance est réduite et
les inquiétudes prédominent.
Paul VI parle du heurt des civilisations (10) : il vise la
différence entre civilisation industrielle et civilisations traditionnelles.
Actuellement, c’est aussi le heurt de cultures et civilisations où se mêlent
les
questions d’inégalité et de
pauvreté, mais aussi d’humiliations et ressentiments : la question
spécifique du rapport aux pays musulmans n’est pas à l’horizon en 1967.
Les questions posées sur l’environnement et le développement durable ne
sont pas encore à l’ordre du jour. Il est clair que la problématique du
développement telle qu’elle est pensée par Lebret et Paul VI n’intègre pas
du tout cette perspective.
La question du genre est aussi absente de l’encyclique : à
l’époque, on n’est pas encore sensible au fait que, dans l’ensemble, ce sont
les femmes qui portent le poids le plus lourd de la pauvreté et du manque de
participation.
3.2 Les points
d’appui majeurs pour aujourd’hui
La
question du développement des
peuples (qui est le titre même de l’encyclique)
reste une question prioritaire et urgente. Des principes
essentiels, des éléments fondamentaux d’analyse et des perspectives pratiques
développés par Paul VI sont toujours pleinement d’actualité : à
l’époque on pouvait espérer qu’ils soient effectivement pris en compte, mais on
est bien loin du compte.
Les
distorsions engendrées par
le libéralisme n’ont fait que s’accentuer ; l’impérialisme de l’argent
s’est encore accru. Bien plus qu’en 1967, la question de l’argent est
décisive : actuellement le capitalisme financier prend le pas sur le
capitalisme industriel productif. Plus encore qu’à son époque, les conflits
sociaux ont pris une dimension mondiale (9).
Sans réformes fondamentales, le monde risque d’être de plus en plus
livré à la violence. Sans doute, de ce point de vue, Paul VI ne
fait-il pas assez place à la nécessité d’établir des rapports de force afin de
changer les politiques dominantes : cela renvoie à la responsabilité de la
société civile organisée aux niveaux national et international, relayée par les
représentants politiques.
Le
système économique peut
assurer une croissance économique, mais il ne peut par lui-même assurer une
répartition équitable : « il ne suffit pas d’accroître la
richesse commune pour qu’elle se répartisse équitablement » (34).
Actuellement, il y a croissance, même si elle est plus faible, mais elle
profite essentiellement au capital, alors que pour la majorité des travailleurs
le pouvoir d’achat recule.
Populorum progressio dénonce déjà les
méfaits de la dette insupportable des
pays pauvres (54), à une époque où la crise récurrente de la dette dans
différents pays du Sud n’a pas encore éclaté (première crise : Mexique,
1982). Les timides mesures prises, avec grand fracas publicitaire, sont encore
largement insuffisantes.
Tout l’homme et
tous les hommes : le développement n’est pas seulement une question
économique et technique : d’un côté, c’est la totalité de l’être humain
qui est en jeu (vers des conditions plus humaines), de l’autre, le
développement économique et industriel ne peut détruire la culture locale,
déstructurer complètement le tissu social.
Le
développement n’est pas
seulement non plus une question technique : de bons programmes. Il est
aussi fondamentalement une question éthique : Paul VI s’adresse à la
conscience de chacun dans les pays riches : est-il prêt « à payer
davantage d’impôts pour que les pouvoirs publics intensifient leur effort pour
le développement ? à acheter plus cher les produits importés pour
rémunérer plus justement le producteur ? à s’expatrier lui-même au besoin,
s’il est jeune, pour aider cette croissance des jeunes nations ? »
(47). Question non traitée par l’encyclique : il s’agit là, évidemment,
d’une question d’éthique personnelle, mais c’est aussi une question d’éthique collective,
de mentalité culturelle. Comment aborder cette question, et par quels
instruments agir sur ce terrain ? Question centrale pour des associations
comme Entraide et Fraternité ou Vivre ensemble. La question est celle d’
« une vision globale de l’homme et de l’humanité » (13), comme le dit
bien l’encyclique. Vision globale qui demande à être partagée et à devenir
projet politique. Mais, parmi les chrétiens, au-delà des déclarations plus ou
moins théoriques, il n’y a pas de vision globale réellement partagée (tous les
hommes et tous l’homme, dans la solidarité de tous avec tous), et a fortiori ce
n’est pas le cas dans l’ensemble de la société. On peut même dire
qu’aujourd’hui les visions sont de plus en plus éclatées.
Paul VI parle de la
nécessité
de programmes au niveau mondial. Les Objectifs du millénaire vont dans ce
sens… mais les engagements effectifs ne suivent pas : il y a le problème
constant de la distance entre les engagements politiques signés et ratifiés par
les États et la décision de mesures efficaces en fonction de ces objectifs et
de leur mise en œuvre. Le fait que des objectifs chiffrés soient définis est
cependant déjà un certain progrès : il offre une base d’action aux
associations militantes.
Paul VI insiste aussi sur le
principe
de subsidiarité, sans le nommer : ni la seule initiative individuelle
ni le simple jeu de la concurrence ne peuvent assurer le développement :
« Il appartient aux pouvoirs publics de choisir, voire d'imposer les
objectifs à poursuivre les buts à atteindre, les moyens d'y parvenir, et c'est
à eux de stimuler toutes les forces regroupées dans cette action commune. Mais
qu'ils aient soin
d'associer à cette
œuvre les initiatives privées et les corps intermédiaires. Ils éviteront
ainsi le péril d'une collectivisation intégrale ou d'une planification
arbitraire qui, négatrices de liberté, excluraient l'exercice des droits
fondamentaux de la personne humaine. » (33). La prise en compte (au moins
déclarée) du rôle de la société civile dans les programmes de développement et
de coopération de l’Union européenne va dans ce sens (mais il ne faudrait pas
que la société civile se réduise aux entreprises !).
Populorum progressio présente la
position d’une
Église qui n’impose pas
sa doctrine, qui ne développe pas de solutions claires aux problèmes
majeurs de la société,
mais qui est
positivement présente, en posant des questions à partir de l’Évangile
et en offrant ce dont elle est porteuse
en fait de sens et de valeurs, et cela
dans
une attitude de collaboration et d’authentique dialogue. Remarque à ce
sujet : Paul VI a posé dans
Populorum
progressio la question de la démographie reconnaissant une responsabilité
des pouvoirs publics pour freiner la croissance démographique « en prenant
les mesures adaptées, pourvu qu’elles soient conformes aux exigences de la loi
morale et respectueuses de la juste liberté du couple » (37). On pensait
assez largement qu’il allait prendre une position ouverte, sans doute nuancée,
sur la contraception : malgré l’avis fortement majoritaire de la commission
créée à ce sujet, et qui était au travail à l’époque de la rédaction de
Populorum progressio, quelques mois plus tard, en 1968, ce sera
Humanae vitae. Le crédit de la papauté
en sera profondément ébranlé dans les milieux catholiques et dans les opinions
publiques en général… et sans doute corrélativement l’accueil par rapport à un
texte comme
Populorum progressio et
le retentissement politique d’un tel document. Le contraste entre une Église
qui propose et cherche à accompagner, en ce qui concerne les problèmes sociaux
fondamentaux, et une Église qui intervient autoritairement en rejetant tout
espace de dialogue concernant l’éthique personnelle est trop brutal.
En conclusion : sur
beaucoup de points,
Populorum progressio est un texte qui reste profondément d’actualité.
Il a été en son temps vraiment prophétique. C’est aussi le texte le plus ouvert
sans doute, parmi les textes pontificaux, celui qui fait le plus confiance à la
responsabilité politique au-delà du clivage des partis, en étant sévère par
rapport au système dominant, qui est le libéralisme capitaliste.