LA PAIX
N'A PAS DE PRIX(1)
Après
avoir parcouru plusieurs milliers de kilomètres à pied, en pèlerin - il s'est
rendu à Saint-Jacques de Compostelle, à Rome et à Jérusalem - , Sébastien de
Fooz
(2)
a aujourd'hui en projet de
créer une
route de la paix, une
route
d'ouverture et de dialogue qui traverse l'Europe, la Turquie et le
Proche-Orient pour rejoindre la Ville trois fois sainte de Jérusalem. Il
explique que ce projet « symbolise le défi que s'est fixé l'Europe des 27 ;
consolider les dénominateurs communs, établir des ponts, gageures culturelles
au-delà des cicatrices de l'histoire ».
Malgré la complexité du monde et des
relations entre les peuples, il croit fermement à la paix car, dit-il «
Celui
qui nous unit est plus grand que ce qui nous oppose ».
«
À chaque fois que j'arrivais dans un
pays, je prenais un peu de terre dans mes mains et je demandais à Dieu qu'Il
bénisse et pardonne les fautes du passé, du présent et du futur de ce pays »
confie-t-il aujourd'hui à ZENIT, près de 10 ans après son premier pèlerinage et
4 ans après avoir entendu ce qu'il définit comme son « véritable » appel.
Tout a commencé en 1998...
ZENIT - Sébastien de Fooz
, en 2005 vous êtes parti à pied pour Jérusalem, avec 50 euros en poche. En
1998 vous étiez allé à Saint-Jacques de Compostelle, puis en 2000 à Rome. Vous
dites avoir ressenti un véritable appel. Quel genre d'appel ?
S. de Fooz - Lorsqu'en
1998 j'ai terminé mes études de Communications sociales à Bruxelles, je voulais
employer un moyen de locomotion extrêmement simple pour parcourir de la
distance, je voulais être mon propre vecteur. C'est pourquoi j'ai décidé de
partir à pied de ma ville natale de Gand en Belgique pour rejoindre
Compostelle. Je voulais
voir l'influence
que la marche pouvait avoir sur les rapports communicationnels avec les
personnes que je rencontrerais en route.
Mais
cette volonté cachait
une aspiration
bien plus profonde : celle de rencontrer Dieu. Lors de cette première
marche, j'ai été touché de plein fouet par la foi. J'ai compris que Dieu était
« présent », et pour la première fois je me suis rendu compte que je vivais
pleinement cet instant présent, que
la
grâce ne nous touche ni dans le passé, ni dans le futur, mais maintenant, unis
à Dieu qui habite au plus profond de nos consciences. Libre à nous de
tendre vers Lui ou non.
En
2000, pour rendre grâce de la reconversion reçue lors de ce premier pèlerinage,
je suis parti à pied à Rome. Ce n'est que lors de ce voyage que je me suis
rendu compte du sens symbolique et de la portée sur laquelle j'étais en train
de marcher. Ma marche vers Compostelle était une marche vers le « Couchant »,
vers l'Ouest, vers le coucher du soleil. La marche vers Rome était une marche
vers le « Zénith », là ou le soleil est à son point culminant.
Après une marche de conversion vers
Compostelle, je vivais à présent une marche vers Rome pour rendre grâce de
tant de bienfaits reçus lors de la première marche.
Ce
n'est qu'en 2004, lors d'un reportage dans l'ermitage de l'Assekrem, dans le
Sud algérien où Charles de Foucauld à vécu ses dernières années, que j'ai
ressenti cet appel : « Lève-toi et marche ». C'est là que j'ai compris que je
m'étais engagé sur un éventail à trois branches :
Compostelle, Rome, Jérusalem ou encore, le Couchant, le Zénith et le
Levant. Un an plus tard, j'ai tout quitté, fidèle à cet appel reçu dans le
désert, je suis parti sur la route de Jérusalem.
Ce
voyage m'a mené, indépendamment de ma volonté, vers des points sombres de notre
histoire. Je suis passé par le
camp
d'extermination de Dachau où j'ai ramassé un petit caillou que j'ai déposé
quelque 160 jours plus tard dans le Mur des Lamentations. Je me suis rendu
compte que ce dernier pèlerinage était une marche au travers de l'Ombre,
pour rejoindre la Lumière, que c'était
un voyage vers l'Orient là où le soleil se lève, que c'était la traversée de la
« Nuit obscure » pour se rendre vers le lieu de la Lumière.
ZENIT - Que fait-on quand on marche seul
pendant des kilomètres, entre une rencontre et l'autre ? Et dans une région du
monde comme le Proche-Orient où règne un climat d'insécurité non indifférent ?
Est-ce que l'on a peur ?
S. de Fooz - Lorsque
je suis arrivé en Autriche, j'ai été accueilli à Irdning, dans un monastère de
Capucins. Je suis arrivé au moment où il y avait un enseignement qui était
donné sur la
prière du Coeur qui
consiste à énoncer le nom du Christ sur le rythme de la respiration.
Lorsque je me suis mis en route, j'ai appliqué cette prière à la marche et à
chaque pas que j'effectuais, j'énonçais le nom du Christ. Son Nom a chassé les
ténèbres et les angoisses.
Je
suis parti en me sentant divisé. J'avais l'impression de vaciller entre le
doute et la certitude. Entre l'être et le non-être. Entre ce que je suis
intrinsèquement et cette image d'idéal qui se nourrit d'images sociétales.
Entre les deux, le vide. C'est sans doute ce vide que l'on ressent dans nos
grandes villes.
Au fur et à mesure que
j'avançais, le vide se dissipait et la peur qui s'était installée dans le vide
s'évacuait. Je quittais les zones périphériques de projection pour rentrer
en eau profonde.
Je
me sentais également
évoluer sur deux
axes. Le premier était l'axe horizontal. Je traversais des régions, des
pays et des continents, et parce que j'avançais dans la configuration
horizontale du paysage, j'osais enfin traverser mes zones de résistances et
d'ombres. Je me sentais à la
croisée de
l'horizontalité et de la verticalité. C'est là que nous retrouvons la
Croix, non pas la recherche du supplice
mais le
lieu de passage et de
convergence, pour pouvoir renaître à nous-mêmes dans le Christ, à chaque
pas que nous effectuons.
Concrètement,
je sentais que
mon identité profonde se
ressoudait, que le vide où la peur se nichait se dissipait, et que le
danger ne me toucherait pas. Je marchais avec le Psaume 91, que Sophie, une
amie, m'avait confié lors de mon départ.
En
avançant, je me rendais compte
qu'intérieurement
un espace de liberté se créait où je
pouvais
rencontrer l'autre dans sa différence sans devoir le juger pour me sentir
du bon côté de la barrière virtuelle, celle que nous créons sans relâche pour
nous rassurer.
Mes murs de résistances
s'effritaient au fur et à mesure des rencontres. Et elles ne furent pas des
moindres. Je me rendais compte que la démarche d'un pèlerin est à l'antipode de
l'esprit des croisades en tous genres. La où une croisade emploie la force pour
atteindre ses objectifs, le
pèlerin n'a
que sa plus grande vulnérabilité pour y arriver. En ce sens, cette marche
est une anti-croisade.
Je
n'ai souffert de la solitude ni en Europe ni dans le Proche-Orient. Au
Proche-Orient, comme dans chaque contrée, on me demandait ce que je faisais.
Dans le monde arabe, marcher est synonyme de pauvreté. En me voyant, les gens
étaient troublés parce que je
ne
correspondais pas à l'image qu'ils avaient de l'homme Occidental, riche.
Parce que je marchais, on venait à moi et on me questionnait.
Lorsque
je répondais que je marchais vers Jérusalem, on me considérait comme un « Hadj
» et
de très nombreux musulmans m'ont
demandé de prier pour eux à Jérusalem, étant donné qu'à cause du contexte
politique, ils n'ont pas la possibilité d'aller y prier. Combien de musulmans
ne m'ont pas dit qu'eux aussi veulent la paix entre les Nations !
Je
suis arrivé à Jérusalem, au pied du mur des Lamentations, le jour du
Rosha Shana, avec ma petite pierre
ramassée dans le camp de concentration de Dachau. Devant le mur, j'ai rencontré
une femme originaire d'Allemagne qui allait rentrer ce même jour dans un
monastère en Israël parce qu'elle voulait prier pour le peuple juif après ce
qu'il avait subi durant l'époque nazie. Elle a sorti une fiole d'huile sacrée
et ensemble nous avons fait une prière pour les fautes du passé, du présent et
du futur des trois grandes religions monothéistes. Nous avons trempé la pierre
de Dachau dans l'huile et je me suis rendu vers le Mur. En m'agenouillant j'ai
prié le Notre - Père et ma main a disparu dans une anfractuosité du Mur.
Alors
que je venais de déposer la petite pierre, j'ai senti une main se poser sur mon
épaule. Je me suis retourné. C'était un juif qui me regardait avec la même
intensité que le muezzin turc qui m'avait accueilli dans le Haut - Plateau
d'Anatolie. Il avait perdu un fils qui aurait eu mon âge. Le juif orthodoxe a
doucement acquiescé de la tête comme s'il savait ce qui se passait et d'où je
venais. Sans rien dire, il m'a tendu la main. Lorsque j'ai posé la mienne,
imbibée d'huile ointe, dans la sienne, j'ai su que j'avais répondu à l'Appel de
Dieu.
ZENIT - Votre désir est donc maintenant
de créer une route de la paix vers Jérusalem... Parlez-nous de ce projet.
S. de Fooz - Ce qui
m'a frappé lors de ce voyage, ce sont les murs visibles et invisibles
rencontrés en cours de route. En franchissant la
frontière linguistique entre la Flandre et la Wallonie lorsque j'avais le malheur
de demander ma route en néerlandais, on me répondait sèchement qu'ici on
s'exprimait en français. Plus loin, en Bavière, j'ai traversé le camp de
Dachau, entouré de barbelés et de murs ; à partir de l'Autriche, à
chaque fois que je franchissais une frontière,
on me mettait en garde contre le pays suivant.
Arrivé
en Croatie, on me traitait de fou lorsque j'expliquais que j'allais traverser
la Serbie. Arrivé en Serbie, j'ai rencontré un jeune Serbe qui m'a expliqué sa
participation au massacre de Srebrenica. En Turquie on me mettait en garde
contre les Kurdes et la Syrie, les juifs et les chrétiens me faisaient part de
leurs inquiétudes pour l'avenir ; en Syrie, on me demandait si j'étais juif et
on me disait que j'avais bien de la chance de ne pas l'être parce que sinon on
allait m'extirper le coeur et le piétiner. En Israël, j'ai buté contre le mur
de séparation entre deux mondes et, arrivé à Jérusalem, toute la ville était
bouclée parce qu'on était à la veille du
Rosha
Shana et du premier jour du Ramadan, la ville était presque déserte.
Finalement, dans l'église du Saint Sépulcre, j'ai entendu des Coptes se
plaindre des Orthodoxes...
Ce
que je peux dire en définitive c'est que ce voyage de 184 jours est avant tout
un
voyage de 184 visages qui m'a démontré
la complexité de notre monde, de ce qui nous oppose mais avant tout de ce qui
nous unit. Et Celui qui nous unit est plus grand que ce qui nous oppose.
Sans
cesse me vient à l'esprit l'idée que cette route vers Jérusalem est une route
qui traverse l'ombre, la nuit et la mort et qui va vers le lever du soleil,
vers la Ville trois fois Sainte. N'en est-il pas ainsi pour chacune de nos vies
? La mort ne serait pas la mort si elle ne comportait pas la composante de
l'inertie.
Le Seigneur nous invite à nous
mettre en marche, à nous lever et oser le challenge de la Vie dans ces
paroles énoncées à la fille de Jaïre qui vient de mourir :
Talitakumi « Lève-toi et marche ! ».
Fidèle
à ma vocation, et si tel est Son plan, j'ai le projet de créer une route d'ouverture
et de dialogue qui traverse l'Europe, la Turquie et le Proche-Orient pour
rejoindre la Ville trois fois Sainte de Jérusalem.
Ce
projet a pour but de
proposer à des
jeunes européens de se mettre en marche, de traverser leur propre pays.
L'idée est de créer un mouvement citoyen à l'échelle européenne en direction de
l'Orient, puis de créer une voie : la Route de la Paix. Le tracé part de la
Capitale européenne (Bruxelles) à Jérusalem.
La
marche traversera l'Europe en direction de l'Est, jusqu'aux portes de l'Orient,
délimitant les nouvelles frontières de l'Europe élargie qui se cherche un
nouveau visage. La ligne presque droite de Bruxelles à l'Orient, est marquée
par les fractures de l'histoire, elle unit les cultures les plus diverses qui
cependant se cherchent aujourd'hui une identité commune sous la bannière
étoilée.
Projet
qui symbolise le
défi que s'est fixé
l'Europe des 27 ;
consolider les
dénominateurs communs, établir des ponts, gageures culturelles au-delà des
cicatrices de l'histoire.
Ensemble
des jeunes de toute appartenance traverseront leur propre pays, puis passeront
le flambeau au prochain en direction de l'Europe de l'Est en passant par
l'Europe centrale. Puis ils passeront le flambeau à la Turquie. Le mouvement
passera ensuite par la Syrie, le Liban, la Jordanie, la Palestine puis Israël,
pour arriver enfin au carrefour des trois grandes religions : Jérusalem. Ce qui
est
essentiel, pour éviter de tomber
dans les erreurs du passé, c'est
que
cette route soit ouverte à tous, indépendamment de l'appartenance religieuse.
ZENIT - Comment ce projet est-il
accueilli ? Ne vous prend-t-on pas un peu pour un utopiste ?
S. de Fooz - Je suis conscient que
ce projet est fou, voire insensé. Mais la foi dans notre monde qui cautionne la
peur n'est-elle pas considérée comme insensée ? Dans combien de contrées du
monde la paix n'est-elle pas devenue chimérique ?
Ce projet est comme mon pèlerinage, il ne
se réalise que par la grâce des rencontres providentielles, c'est un saut dans
l'inconnu et de cet inconnu, il faut en faire son plus
fidèle allié. Ne manquons-nous pas d'audace ? La paix n'a pas de prix. Si nous
n'essayons pas de l'atteindre, même par des projets absolus, autant refuser de
croire qu'elle existe.
ZENIT - Vous avez également en projet de
mettre sur pied des séjours de méditation dans un monastère en Syrie...
S. de Fooz - Lorsque j'étais en
marche vers Jérusalem, j'ai été accueilli dans un monastère byzantin à 90 km au
nord de Damas. J'étais épuisé après plusieurs milliers de kilomètres de voyage.
Arrivé dans le bourg de Qara, un musulman m'avait conseillé de m'arrêter dans
le monastère du village. J'ignorais l'existence d'un monastère dans la région
hormis celui de Mar Moussa. Je suis arrivé devant un magnifique monastère de
Saint-Jacques-le-Mutilé, bâti en terre crue. Pendant dix jours, j'ai résidé
dans la communauté de l'Unité d'Antioche fondée par une Carmélite libanaise,
Mère Agnès-Maryam de la Croix. Cette religieuse bénéficie d'une aura
considérable dans la région. Lors de mon séjour de repos, avec elle, nous avons
esquissé le projet de créer davantage de ponts entre les chrétiens d'Occident
et d'Orient.
Nous
avons pensé à des
séjours de méditation
et de prière combinés à une expérience de marche nocturne dans le désert,
que des Occidentaux en quête de sens pourraient faire dans ces lieux
éblouissants de beauté. Maintenant, le projet est en train de voir le jour. Un
premier groupe part au mois de mai, un autre se prépare pour le mois d'octobre.
Je crois que c'est un devoir moral aussi de soutenir
nos frères chrétiens d'Orient et partout où ils sont persécutés.
ZENIT - Que voulez-vous provoquer autour
de vous à travers toutes ces démarches ?
S. de Fooz - C'est une
invitation à se mettre en marche. Ce
n'est que lorsque nous osons mettre ce pas singulier devant l'autre, que nous
pouvons toucher et être touchés. Ces démarches ne sont rien d'autre qu'une
invitation à la confiance et à faire le
plus long pèlerinage que l'on puisse effectuer dans la vie, celui qui mène de
la tête au Coeur.
ZENIT - Pensez-vous que notre monde tel
qu'il est aujourd'hui, marqué par les fractures de l'histoire, ait besoin d'une
nouvelle génération de pèlerins courageux qui sèment le désir de paix ?
S. de Fooz - Ce qui
nous manque, c'est d'expérimenter l'Amour de Dieu au-delà de nos frontières
mentales et réelles. Dieu les transcende tous. Le pèlerin est
celui qui vit cette lente déconstruction, comme le sculpteur enlève le superflu
de la matière pour arriver à l'essence même de son art.
Nous
nous défaisons de nos scories, de toutes ces choses qui nous empêchent de
considérer l'autre dans sa différence, comme étant lui aussi fils de Dieu.
Quand tombent les peurs, apparaît le visage du Christ au coeur des hommes.
Propos recueillis par Isabelle Cousturié