LA VICTOIRE DE L'"AFRIQUE DE PAPA" SUR LE DROIT
LE MONDE | 31.01.08
À l'origine de l'enquête de police inédite sur les
biens acquis par cinq chefs d'Etat
africains en France, se trouve une plainte pour
"recel de détournement d'argent public" . Celle-ci a été
déposée en mars 2007 à Paris par trois associations : Survie , spécialisée dans
la dénonciation des turpitudes de la
"Françafrique"
,Sherpa , groupement de juristes spécialisés dans la défense des droits de
l'homme, et la Fédération des Congolais de la diaspora, qui dénonce l'opacité
financière du régime de Brazzaville. Leur objectif commun consiste à dénoncer
la dilapidation des ressources de pays africains par des régimes soutenus
ouvertement –pour trois d'entre eux – par la France depuis des décennies.
Ces trois
plaignants ont puisé l'essentiel de leurs arguments dans un rapport intitulé
"Biens mal acquis… profitent trop
souvent" , réalisé voici un an par le Comité catholique contre la faim
et pour le développement (CCFD). Ce document plaidait en faveur d'une
"mobilisation
des sociétés civiles en faveur de la restitution des biens mal acquis" . Il synthétisait une multitude de
rapports officiels, de travaux d'ONG et d'enquêtes journalistiques décrivant la
fortune accumulée en France par les familles de dirigeants africains et tendant
à démontrer les origines douteuses de ces fonds.
En écho, la
plainte déposée à Paris estimait
qu'un
tel financement "n' [avait] pu intervenir du seul fait des rémunérations
versées aux dirigeants des pays concernés" et avait pour conséquence
"la réduction des ressources publiques en Afrique" . Les
associations réclamaient l'application de la convention des Nations unies de
2003 contre la corruption. Signé par la France, ce texte érige la restitution
des biens détournés en principe du droit international.
La plainte
visant les
"biens mal acquis" ,
conçue comme un outil de propagande, a connu une destinée dépassant les
espérances de ses promoteurs. À la mi-juin 2007, le parquet de Paris, au lieu
de la classer discrètement, a ouvert une enquête préliminaire, confiée à
l'Office central de répression de la grande délinquance financière (OCRGDF).
Cette décision, intervenue quelques jours après l'élection de Nicolas Sarkozy,
a été analysée par nombre d'observateurs africains comme le premier signe de la
"rupture" avec la
"Françafrique" promise par le
candidat de l'UMP.
L'éditorialiste
du journal burkinabé Le Pays croit alors voir poindre
"une nouvelle ère (…)
pour
la France, qui veut manifestement que soit tournée la page des rapines
pratiquées sur le continent par ses propres dirigeants" .
"La
dialectique du pilleur-réparateur pourrait s'enclencher" ,
s'enthousiasme un quotidien de Kinshasa, tandis que le
Times de Londres insiste sur le caractère
"sans précédent" de l'enquête.
La douche froide
viendra
cinq mois plus tard, avec le
classement sans suite notifié le 15 novembre 2007 pour
"infraction insuffisamment caractérisée" .
Entre-temps, les chefs d'Etat visés ont
signifié leur colère à Nicolas Sarkozy. Omar Bongo a protesté, a affirmé
avoir empêché des manifestations antifrançaises
"spontanées" à Libreville. Le 5 juillet, sur le perron de
l'Elysée, après une visite au président français, Denis Sassou Nguesso a
fustigé les
"relents de
néocolonialisme et de racisme" qu'évoque pour lui la plainte.
"Tous les dirigeants du monde ont des
châteaux ou des palais, qu'ils soient du Golfe, d'Europe ou d'Afrique" ,
se défendait-il.
Comme pour
appuyer ces protestations, M. Sarkozy a multiplié les gestes montrant la
continuité des bonnes relations entre la France et les pays concernés. Lors de
son premier voyage officiel en Afrique, en juillet, il a choisi de faire étape
au Gabon, dirigé depuis quarante ans par Omar Bongo, et s'est montré plus
généreux que le Trésor ne le proposait pour annuler la dette de ce pays. Reçu à
l'Elysée, M. Sassou Nguesso a bénéficié, lui aussi, d'une aide française accrue
pour le Congo.
Pour les
associations plaignantes, le doute n'est pas permis : le classement de la
plainte résulte d'une consigne donnée au parquet par le pouvoir politique. À
lire leur réaction, la décision judiciaire traduirait la victoire de
"l'Afrique
de Papa sur le droit" .
"Par
cette décision, estiment-elles, la France envoie un signal désastreux à la
population africaine" , privant celle-ci de
"ce qu'elle ne peut pas obtenir sur son sol, c'est-à-dire
l'identification de ceux qui, par les détournements massifs d'argent public
opérés, contribuent à son appauvrissement" .
Philippe Bernard