DANS LE FRIGO DES PAUVRES
28 Décembre 2007 - LIBERATION.FR
Manger avec une centaine d’euros par mois
et par personne relève du combat quotidien. Une socio - anthropologue a
étudié les comportements alimentaires des Français vivant sous le seuil de pauvreté.
Qu’est-ce qu’on
met dans son frigo quand on vit avec 3 euros par jour ? C’est à cette question
qu’a répondu la socio - anthropologue Christine César dans une étude réalisée
en 2003-2004 pour l’Institut de veille sanitaire (INVS). L’enquête sur les
«Comportements alimentaires et situations de pauvreté» est un travail fouillé,
un peu fouillis. Comme les paroles recueillies par la chercheuse. Les personnes
en situation de grande pauvreté ont du mal à partager leurs difficultés avec un
tiers, qui restera toujours étranger à leur misère. Ils cherchent à l’éluder.
En France, le budget alimentaire pour les
personnes en dessous du seuil de pauvreté est inférieur à 114 euros par mois.
Soit entre 3 et 6 euros, et parfois moins de 3 euros, par jour. Près de 68 %
d’entre eux sont dépendants de l’aide alimentaire. Ils s’approvisionnent aussi
sur les marchés (20 %) pour les fruits et légumes.
Christine César
a rencontré une dizaine de ces familles : sans-papiers, RMistes, en
Ile-de-France et en milieu rural (Dordogne et Haute-Vienne). Elle
décrit leur débrouillardise. Comment ils
stockent, conservent, gardent. De quelle manière ils rusent. Mme E. dit que
les «choses toutes faites», comme les plats préparés, reviennent très cher. «
Le premier réflexe, quand on n’a pas de
sous, c’est de réduire les fruits et légumes. C’est un mauvais réflexe, alors
il faut ruser, connaître les lieux où c’est moins cher. S’organiser, c’est une
gymnastique.»
En prenant
rendez-vous avec ses interlocuteurs, Christine César ne disait jamais qu’elle
allait inspecter les réfrigérateurs. Voir, d’abord. Puis photographier ce qu’il
y a dedans. Sur ses clichés, on voit souvent des stocks de pots identiques
(yaourts, pâte à tartiner, bouteilles de lait), de vieux restes dans une
assiette. Mais rarement des produits périmés. Certains désignent le
frigo comme le «vieux compagnon de route».
La crainte la plus courante est qu’il «puisse lâcher». Ce qui est l’annonce
d’une possible détérioration générale. Parfois on le recycle. «
Il peut servir de pharmacie, d’armoire,
d’étagère, de pense-bête, de support de photos, de cadre pour la photocopie
d’un régime», note le rapport. Plus d’un quart des personnes de l’étude
n’ont pas acheté leur appareil. Ils l’ont récupéré. Parfois, même, ils font
frigo commun, quand les habitants sont par exemple en foyer. Mais ils
n’apprécient guère ce partage, tant il peut y avoir de vols. Le frigo fait
l’objet d’une «
réappropriation qui
n’existe pas aussi fortement pour les autres appareils domestiques», écrit
la sociologue.
L’aide alimentaire mal acceptée
Le rapport note
qu’accepter les dons de l’aide alimentaire
ne va pas de soi. Cela met les gens dans une position d’assistés qui leur
fait honte. En outre, il arrive que les denrées ne soient pas en bon état. «
Un don alimentaire dégradé dégrade celui qui
l’accepte», souligne Christine César. Les gens préfèrent parfois se
débrouiller eux-mêmes. Cela les valorise. Une femme raconte : «
Au bout d’un moment, je me suis rendu compte
que le pain tous les jours me coûtait cher. Comme il y avait un foyer de
handicapés dans mon immeuble, j’ai fait une demande officielle pour avoir le
pain rassis de la veille. J’en mets un peu dans mon congélateur, mais un petit
peu seulement car je n’ai plus de place.» Pour cette autre famille, le
«don» alimentaire est plus disqualifiant que de faire les «poubelles» de la
boulangerie.
«un repas de
prisonniers»
Pour les
sans-papiers, se nourrir n’est pas toujours la priorité. La famille A. ne
dispose pas de titre de séjour. Le père se
décrit comme un homme privé de liberté, sans cesse traqué. Même à table,
«c’est comme le repas des prisonniers. On n’a pas de liberté pour manger». Ils
ont un fils de 7 ans. Le médecin a dit qu’il «ne mange pas bien». Pas assez, en
fait. Il manque de viande, de fruits et légumes. «Le médecin dit "il
faut", mais nous on n’a rien», dit la mère.
La stratégie du stock
L’étude montre
comment se développent les
stratégies de
stockage : «
Chez les personnes qui
disposent d’un minimum de place, on trouve du riz, des oignons, des pommes de
terre, tous achetés par sacs de 10 kilos.» A l’Epicerie sociale, ce couple
raconte qu’il «fait des réserves de trucs» qu’il ne prendrait pas ailleurs. «
Les yaourts, on en avait pris 16 et on les a
mangés en trois jours à nous deux. Avec ça, on se fait de l’éclate.» Plus
loin, la dame précise : «
Et puis il doit
y avoir un truc psychologique. Le fait d’avoir un frigo plein, je ne sais pas,
on se sent mieux. On s’amuse plus. Disons que ça résout la frustration d’être
pauvre.» Une autre dame explique que sa mère avait «deux congels» dans son
pavillon, et que «
dans toutes les
maisons, les gens font comme ça, il faut faire du stock».
Riz cassé et pâtes au sucre
Les
menus sont souvent répétitifs. Le
quotidien ne s’embarrasse pas de délicatesse culinaire. «
Les populations étudiées cherchent d’abord à éviter le sentiment de
faim, se dirigent logiquement vers les aliments les plus économiques»,
comme le riz et les pâtes, note le rapport. «
Le riz, on prend du cassé. Les 22 kilos, c’est 15 euros, et
dernièrement on en a trouvé à 12,5. Ça nous fait le mois. Je malaxe la fécule
de pommes de terre avec de l’eau et ça fait du foutou [aliment de base en
Afrique centrale, fait de manioc et de banane plantain, ndlr], on en mange tous
les deux jours», dit Mme B. «Hier midi, vous avez mangé quoi ?» demande la
sociologue. «C’était des pâtes et on les mange avec le pain.» Plus loin, Mme B.
explique : pour le riz, «
même si tu n’as
pas de condiments pour la sauce, tu mets du sucre et ça passe. Souvent, on prend
ça matin, midi et soir, quand il n’y a pas autre chose, surtout l’été».
Le POISSON, ce luxe
Le poisson est
rare. «
J’achète un peu de poisson, ce
n’est pas donné», dit cette autre dame, qui souligne que la roussette est
devenue chère. «
Avant c’était accessible.
La joue de lotte, c’était 11 francs le kilo, et maintenant c’est 28 euros. On
n’y pense même plus. C’est du luxe. Pareil pour les moules, j’adore ça mais
c’est plus possible.» La viande, elle va l’acheter en banlieue et en
congèle la moitié. «
Le reste, je grille
ou je fais de la soupe, de la sauce que je mets petit à petit.» Elle ajoute
: «
Le poulet, c’est 10 euros les 10
kilos. Les bananes, c’est pour l’enfant quand il n’y a pas de pommes.» Une
autre preuve d’imagination. «
Que
faites-vous des steaks ?» demande la sociologue. «
Je mélange le steak haché avec du poisson surgelé frais, un peu de
farine, du sel, et je fais frire en boulettes.»
Les fins de marché, la «pochette-surprise»
L’enquête fait une part belle au
glanage. Comme il n’est pas question de faire son marché comme tout
le monde,
c’est quand les commerçants
remballent que tout se passe. Mme C. fait les fins de marché. «
C’est incroyable tout ce que je trouve en
fouillant. C’est devenu comme les enfants à Pâques et la pochette-surprise.»
Cette activité constitue «un vrai boulot. C’est honteux de voir ce qu’ils
laissent». Elle passe «des nuits à faire des compotes», des conserves de
légumes. Mme C. dit aussi : «
Les envies,
ça passe, et les besoins, on a toujours pu faire face.» Pour Mme C., tout
se passe comme si elle s’était installée «
dans
une économie de guerre, prête à affronter un siège», note la sociologue.
Qui confie : «En situation de pauvreté, l’abondance est possible.»
Le rebord de la fenêtre
Des frigos, il
n’y en a pas toujours. Seuls 62 % de ceux qui résident à l’hôtel en disposent,
contre 99 % de ceux qui vivent en appartement.
Le recours le plus commun est donc le rebord de la fenêtre. Dans
ces conditions, «
la conservation des
surgelés est impossible», note le rapport. Pourquoi écrire cette évidence ?
Parce que, le plus souvent, les familles évitent de signaler aux services
sociaux qu’elles ne possèdent pas de frigo. Ainsi elles profitent quand même du
surgelé, qu’elles cuisinent tout de suite, parfois pour distribuer les plats à
leur entourage. Comment fait-on quand il fait chaud ? La fenêtre de Mme A. est
plein sud. Pour les fromages, elle a le choix : «
Laisser sentir à l’intérieur ou laisser dégouliner à l’extérieur».
DIDIER ARNAUD