Chers amis,
Vous êtes nombreux à m'avoir déjà fait parvenir vos vœux pour 2009, moi-même étant plutôt en retard pour vous présenter les miens. Aux traditionnels vœux de bonheur, santé et réussite, je voudrais ajouter « l'espoir » à ne pas perdre ou peut-être à retrouver…
Nous traversons une zone de fortes turbulences. Nous savons que certains en sortirons éclopés, d'autres indemnes, mais on ignore qui sera dans le camp des perdants, pour ne pas dire « des perdus », et qui fera partie des épargnés, voire des « gagnants » (il y en a toujours). Nous allons devoir commencer à changer peu à peu certaines de nos habitudes, et vivre de plus en plus avec des questions « urticantes » dans le genre : « Comment notre monde peut-il survivre, un monde où l'Européen consomme 80 kilos de viande par an, l'Américain 120, l'Indien 2 ou 3, et le Somalien 0 ? Un monde où la moitié des vivants est sous-alimentée ? ».
Bon, on n'est pas là aujourd'hui pour déprimer, alors plus de questions pour le moment !
Les plus attentifs auront noté l'arrivée, en haut de page, d'un second numéro de téléphone. Il s'agit quasiment d'un fixe qui fonctionne parfaitement sur le réseau national CAMTEL, grâce à une petite antenne extérieure et à une batterie 12 volts. Voilà aussi pourquoi, depuis novembre dernier, vos courriers électroniques atterrissent directement à mon bureau. Fini le temps où il fallait être de passage à la capitale pour prendre connaissance de son courrier…
Le téléphone portable ne m'est plus d'une grande utilité ici, sur place, tant le réseau orange est devenu « volatil », mais je l'utilise encore dans mes déplacements à Bafia ou à Yaoundé.
Que dire de 2008 ? Nous avons beaucoup « bougé » au cours de l'année, notamment du fait de la présence ici d'un stagiaire spiritain, médecin de formation, dont je vous ai déjà parlé l'an passé. Ensemble nous avons sillonné l'arrondissement (la paroisse) pour les célébrations, les réunions avec les communautés chrétiennes, les rencontres pour la promotion de petites actions de développement, avec toujours un moment pour l'information médicale, l'hygiène, etc… Et pour essayer de tordre le coup à certaines croyances de la médecine villageoise traditionnelle que j'ai découvertes ici uniquement : le problème des hémorroïdes du nourrisson (eh oui !!!) et la « maladie du nombril » qu'on traite avec les plumes calcinées de l'oiseau appelé « coucal du Sénégal » !! Je ne vous en dirai pas plus aujourd'hui…
Tous les matins, le docteur était présent au dispensaire de la mission, ce qui nous a valu un afflux supplémentaire de malades, d'autant plus que l'hôpital officiel est sans médecin depuis au moins 3 ans. Et lorsqu'il y avait un peu de temps libre, il parcourait les villages, en compagnie de Sœur Maria Englender (de la région de Wissembourg), responsable de notre centre de santé, pour informer et sensibiliser. Je leur ai demandé d'insister particulièrement sur le VIH - sida (information, prévention, soins aux malades, et dépistage volontaire). Et de parler également de contraception, quasiment inconnue dans les villages, aux adultes « dépassés » par une progéniture hyper nombreuse, en proie aux agressions mortelles de la malnutrition, du paludisme, et de mille autres agents pathogènes.
Parallèlement, nous avons poursuivi la distribution, à prix très réduit, de la molécule chinoise « artémisinine », la seule efficace aujourd'hui contre le plus meurtrier des paludismes : le plasmodium Falciparum, auquel les nourrissons et enfants paient un lourd tribut. Nous savions depuis le début que notre initiative était extrêmement positive, à savoir : mettre à disposition, dans chaque village, à prix très réduit, ce médicament d'origine chinoise. Or, voici que le gouvernement lui -même nous donne raison officiellement : le ministère de la santé vient de décider… de faire comme nous ! Mais en attendant que le discours se concrétise sur le terrain, dès la semaine prochaine je vais acquérir un nouveau lot important (peut-être le dernier ?) d'artémisinine, en générique toujours.
Si, comme nous l'espérons, les mesures gouvernementales se réalisent sans trop tarder, et si vous souhaitez continuer à nous soutenir dans ce domaine, je proposerai, en accord avec notre personnel médical, le même type d'action, mais cette fois en faveur des enfants atteints d'épilepsie, très nombreux dans la zone. Depuis une dizaine d'années, l'épilepsie est devenue un gros problème de santé publique, sans qu'on sache exactement pourquoi. Des spécialistes sont venus d'Europe et de Yaoundé à plusieurs reprises, leurs recherches n'ayant abouti pour l'instant qu'à un certain nombre d'hypothèses. Un enfant atteint de paludisme, bien soigné, retrouve la santé, souvent pour plusieurs mois avant une nouvelle attaque. Un enfant atteint d'épilepsie doit prendre son remède tous les jours, et probablement à vie ! Les conditions de la vie au village font que les parents ont rarement les moyens de se procurer régulièrement les comprimés nécessaires à leur enfant chaque jour. Et donc les traitements se font épisodiquement : on administre le traitement durant un mois, puis rien durant deux mois, puis de nouveau un petit quelque chose ; bref, la catastrophe !
Parmi les réalisations de 2008, il me faut reparler, une fois encore, du palmier à huile sélectionné ! Vous avez peut-être l'impression que je commence à radoter, ou bien que les habitudes acquises (et l'âge) me ferment les yeux sur d'autres besoins essentiels des populations. Il n'en est rien ! Après ma dernière circulaire de janvier 2008 où je disais tout le bien que je pense de ce palmier extraordinaire, un ingénieur agronome à la retraite (que je ne connais pas et qui a eu ma bafouille probablement par des voies détournées), un monsieur qui a consacré toute sa vie à des recherches sur cette plante, me confirmait qu'il était tout à fait de mon avis pour chanter les louanges de cette plante exceptionnelle. Plus de 3000 jeunes plants prêts à être mis en terre, ont quitté mes pépinières pour constituer des palmeraies communautaires dans les communautés chrétiennes; et, pour la première fois, des femmes ont décidé de créer leur petite palmeraie ! Comme elles sont souvent plus méticuleuses et plus régulières que leur mari, on peut espérer beaucoup de ces petites plantations familiales qui vont en se multipliant.
Autre réalisation notable : un forage d'une quarantaine de mètres pour alimenter en eau potable l'école de la mission où sont scolarisés environ 400 enfants, de la maternelle au cours moyen 2. Il y a deux ou trois ans, nous avions commencé par creuser un puits d'un diamètre de 1,40m, mais le granit a stoppé les travaux à 20 mètres de profondeur. Comme nous avions détecté ce point d'eau tout près d'un bâtiment de l'école, il n'a pas été possible d'utiliser de la dynamite pour tenter de faire sauter la roche. Grâce à des relations bien placées et moyennant une participation de 3.750 euros (le coût d'un forage est au moins de 15.000 euros), le ministère des mines et une équipe de techniciens chinois ont réalisé ce forage en une seule journée, à l'autre bout du terrain de foot de l'école, la prospection ayant été faite par un chinois de l'équipe. Nous avons une eau de qualité en quantité suffisante pour l'école, le personnel enseignant et les riverains.
Pour vous permettre de « humer » un peu l'air du temps qu'il fait ici, de mieux comprendre certaines de nos difficultés, de percevoir certains ressorts du sous-développement, je voudrais vous entretenir (le moins longtemps possible, rassurez-vous !) de Paul - Simon et de Jean.
Le premier, aîné de 6 enfants dont le père était un ancien lépreux, avait 23 ans et venait de prendre femme. Avec toute sa famille, il avait quitté son village d'origine en pays yambassa, il y a 4 ans, car les terres agricoles y sont devenues rares du fait de la grande densité de population. Ils se sont installés à 20 km au nord de Ngoro, au milieu d'une belle savane, pour y commencer une nouvelle vie. Redémarrer ainsi à zéro demande une belle dose de courage et de ténacité. Quand je passais devant chez eux, j'aimais m'arrêter quelques instants pour dire bonjour et prendre des nouvelles. Le père, ancien lépreux aux mains aux trois quarts mangés par la lèpre, était un homme souriant et chaleureux en toute circonstance. Jamais je n'ai entendu le moindre soupir, la moindre plainte sur les difficultés de la vie, sur la rareté de l'argent, alors qu'ils manquaient souvent de l'essentiel ! Bien au contraire, ils trouvaient moyen de m'offrir parfois un gros ananas ou un régime de bananes. Je leur rendais quelques menus services, par exemple en transportant jusqu'à Ngoro les denrées qu'ils souhaitaient vendre en ville. Bruno, le père, est mort, il y a 7 mois, assez subitement. Et début décembre j'apprends qu'il y a eu un nouveau deuil dans la famille. Je pensais au décès d'un proche resté dans leur village d'origine, mais en réalité il s'agissait de Paul-Simon, 23 ans et dont la jeune femme venait de s'apercevoir qu'elle était enceinte ! Une dizaine de jours plus tôt, il s'était plaint de douleurs au ventre, et s'est présenté dans notre dispensaire ; je ne sais qui l'a reçu ni ce qu'on lui a prescrit. Deux jours plus tard, sentant un léger mieux, il est reparti dans sa savane, pour redescendre sur Bafia très peu de temps après, les douleurs se faisant plus insupportables. D'après la maman, on ne s'est guère occupé de lui à l'hôpital départemental de Bafia ; jusqu'au jour où la maman n'en pouvant plus de voir son fils souffrir atrocement, partit appeler le chirurgien qu'elle ne trouva pas puisqu'il était invité aux festivités célébrant le vingt et énième anniversaire de pouvoir du président, au centre - ville ! Lorsque le monsieur attendu se présenta enfin, la maman le prit par le bras et l'entraîna jusqu'au lit où son garçon se tordait de douleur. « On va ouvrir » déclara-t-il alors. Après quelque temps, le médecin fit entrer la mère dans la salle d'opération pour qu'elle-même puisse constater la présence d'un océan de pus, et l'état de décomposition de l'intestin… L'air de dire : vous voyez bien qu'il n'y avait plus rien à faire, et d'ajouter qu'il s'agissait probablement d'un acte de sorcellerie ! Et voilà pourquoi ce garçon absolument charmant ne s'est plus réveillé alors qu'il ne souffrait que d'une appendicite !...
Le cas de Jean est différent. Une trentaine d'années, intelligent et ouvert, il me demande un prêt d'argent, il y a quelques jours. Or je sais qu'il a récolté du beau cacao qu'il a pu vendre à un prix très correct, et je le lui dis. Il me répond qu'il « est dans les problèmes » depuis la mort de leur chef de village. Soit dit en passant, leur chef ne jouissait pas d'une considération exceptionnelle ; c'était un tout petit bonhomme, mais un très grand consommateur d'alcool ! Je l'ai quasiment toujours vu « saoul comme une abeille », selon l'expression consacrée, les abeilles adorant se gaver de vin de palme en toute circonstance, lorsqu'elles en ont l'occasion. Ce qui devait arriver arriva, et le chef passa de vie à trépas. Malheureusement pas en une fois. D'après les témoins, il est « mort » une première fois… pour « revenir à la vie » quelques heures plus tard, le temps de déclarer devant le village éploré qu'on l'a fait mourir (entendez : par la sorcellerie !) pour prendre sa place de chef… Et comme il s'agit de la déclaration de l'intéressé lui - même, elle ne saurait en aucun cas être mise en doute. Voilà donc comment les propos d'un ivrogne en fin de parcours deviennent subitement « paroles d'évangile » !
Après l'enterrement du chef au foie confit dans l'alcool, selon les rites traditionnels, on s'occupa du (ou des) coupable(s). Les notables tinrent conseil, on alla consulter la mygale pour plus de certitude (il s'agit d'une pratique encore très répandue !) et Jean fut désigné comme le suspect principal. Les autorités furent avisées, la gendarmerie fit une enquête et le dossier a été transmis au tribunal du chef-lieu du département… Depuis ce jour, l'argent du cacao de Jean sert à « négocier » avec qui de droit pour ne pas partir en prison préventive ! Il ne reste plus qu'à espérer que le président du tribunal ne prêtera pas une oreille trop complaisante au message de la mygale, ce qui est loin d'être acquis !...
La crise économique, nous la découvrons principalement au travers de l'activité des exploitants forestiers et des innombrables « voleurs de bois » qui grignotent la forêt sur tout son pourtour. Les scieries sont arrêtées, les commandes de bois en provenance d'Europe et d'Asie ayant tari. Même les exploitants illégaux sont « en arrêt technique ». La forêt peut respirer le temps que va durer la crise. Sinon, le Cameroun reste un pays riche où la grande masse des gens continue de s'appauvrir… Le président de la république a bien fait enfermer une quinzaine d'anciens ministres et de hauts fonctionnaires, des prédateurs de haut vol, mais cela ne suffit apparemment pas à stopper ce cancer de la corruption qui a encore de beaux jours devant lui… Ou alors il faudrait construire rapidement de nouvelles et vastes prisons...
Juste une anecdote : Bernard Djonga est ingénieur agronome, et nous avons travaillé ensemble, autrefois, au sein d'une ONG opérant pour le développement. Dernièrement, il a mené une enquête sur un lot de 60 tracteurs offerts par le gouvernement de l'Inde aux paysans camerounais. Sur les 60, 2 engins seulement sont parvenus à destination, les 58 autres dormant sous des bâches dans les concessions de certains ministres et de nombreux hauts cadres du ministère de l'agriculture… Et durant ce temps, les paysans continuent à trimer comme des damnés avec une machette et une houe pour tout équipement…
Merci à toutes celles et ceux qui m'on souhaité une bonne santé. En juillet dernier, après deux malaises que j'avais baptisés « coups de pompe », les médecins de Yaoundé m'ont fait partir sur le champ en France où, durant 3 semaines et demie, j'ai subi divers examens cardiaques. En réalité, tout danger d'infarctus est écarté, mais n'ayant pas fait de crise en présence des cardiologues, ni même lorsqu'on m'a accroché le mouchard durant 24h, on ignore ce qui provoque ces malaises qui surviennent en gros une fois par mois. Mais entre deux malaises, j'oublie totalement ce problème, et fais ce que je veux. Si cette situation n'évolue pas clairement dans un sens ou un autre, il faudra peut-être quand même prendre quelques dispositions. Après avis des médecins et de mes supérieurs, je souhaiterais n'être plus responsable d'une structure, prendre une semi -retraite active me permettant de faire ce que j'aime faire, et que je sais bien faire, sans qu'une cloche m'y appelle : continuer à produire du palmier sélectionné (oui, encore !), continuer l'approvisionnement en médicaments dans les villages démunis, initier des bonnes volontés (il en existe plein !) au petit élevage (lapins, canards, poulets…) ainsi qu'au maraîchage, surtout en saison sèche autour d'un point d'eau ; rendre service ponctuellement à la paroisse. Et prendre un peu de temps encore pour mieux connaître certains rapaces, des reptiles dont je suis loin d'avoir fait le tour, et peut-être aussi pour écrire un jour quelques pages. Et si je trouve moyen de m'ennuyer, rien ne m'empêchera de continuer à chasser le francolin, la pintade et plus…
En 39 ans d'Afrique, j'ai eu la chance de pouvoir accumuler beaucoup de connaissances et une très belle et longue expérience. Aujourd'hui encore, je continue à apprendre tous les jours que Dieu fait. Et si un soir j'ai du mal à me souvenir de ce que j'ai acquis dans la journée, alors je me dis que la journée n'a pas été très bonne…
Louis Pot (pour ceux qui le connaissent) est le seul à avoir « tenu » 12 ans à Ngoro ; tous les autres confrères ayant fait moins et souvent beaucoup moins ! Voici que je commence ma 13ème année, et je ne tiens pas particulièrement à battre des records… Alors, avec mon accroc de santé, il me paraît raisonnable de me mettre un peu de côté, mais pas pour dormir ! Et puis nous avons de nombreux jeunes Camerounais et Congolais qui sont prêts à prendre la place. Il se passe d'ailleurs un phénomène très révélateur : autrefois tout européen qui débarquait dans un village, était aussitôt appelé « mon Père ». Aujourd'hui, les rares religieux expatriés encore présents dans le pays, sont appelés « le Blanc », sauf, bien entendu par les gens qui les connaissent pour ce qu'ils sont. Nous sommes une espèce en voie de disparition avancée… Ce n'est pas très agréable, mais c'est ainsi !
En attendant, merci à vous tous pour votre amitié, votre soutien multiforme, votre accueil extraordinaire. Cet automne, je serai à nouveau en Lorraine et prendrai probablement un peu plus de temps pour vous rendre visite, ou passer une bonne soirée ensemble. Pour faire de longues parties de Tarot aussi ! D'ici là, prenez bien soin de vous !
Amicalement.