J’ai souvent entendu cette réflexion en France: « Lorsqu’on fait des quêtes pour « Rome » (Œuvres Pontificales Missionnaires, entre autre) on ne sait pas où va cet argent !» Eh bien moi je peux vous dire que chaque année je reçois environ 16.000 euros de « Rome » comme subside ordinaire. Ils y a aussi les subsides extraordinaires pour les constructions : ça peut encore faire 15 à 30.000 euros, cela dépend des projets de construction! Mais les dons diminuent chaque année parce qu’ils diminuent aussi en Europe. Le subside ordinaire sert aux multiples besoins de la Préfecture Apostolique. Le plus grand budget concerne la formation des séminaristes : 6.000 euros par an. Ensuite, c’est la voiture : 3.000 euros.
La voiture est très utile, mais je ne pense pas qu’elle soit indispensable: si un jour je n’avais plus de voiture, j’irais à pied comme Jésus : cela prendra un peu plus de temps, c’est tout !
La Préfecture Apostolique de Makokou est presque aussi grande que la Suisse. Il y a 1.000 km de pistes. Les routes sont de plus en plus délabrées: ornières, saignées, bourbiers. Et encore, ce ne sont pas les bourbiers que nous craignons le plus mais les camions qui y sont restés coincés. En essayant de les contourner on glisse souvent dans le fossé. Il ne vous reste plus qu’à attendre une autre voiture ou un camion qui veut bien vous tirer de là: heureusement qu’une certaine solidarité existe entre chauffeurs.
Les aides de Rome servent aussi à payer l’assurance maladie des prêtres. Nous cotisons à l’Entraide Missionnaire Internationale (EMI): c’est notre assurance maladie, c’est elle qui a remboursé tous mes frais de santé lors de mon opération de la prostate l’année dernière en France.
Nous avons ouvert une nouvelle paroisse: Oveng, à 100 km de Makokou, je crois vous l’avoir déjà dit. J’ai ramené du Cameroun 280 feuilles de tôle pour couvrir une salle polyvalente : 1.780 euros. Au Gabon j’aurais payé 2.560 euros ! Une économie de 780 euros. Il y a un mois, j’ai aussi acheté une tronçonneuse (1.200 euros) à Libreville pour débiter des billes de bois et en faire des planches, des chevrons, des madriers, des pannes. Souvent les forestiers nous font don de billes déclassées.
Pour diminuer le coût des dépenses, nous faisons beaucoup de travaux nous-mêmes : l’architecte, l’entrepreneur, l’électricien, le maçon, le plombier, le peintre, le mécanicien, tout ça c’est nous avec certains chrétiens qui nous aident : c’est précieux. Notre force se trouve dans le principe suivant : faire de grandes choses avec de petits moyens. Le responsable de la nouvelle paroisse d’Oveng est un prêtre camerounais, bricoleur (Bacheler) comme moi. On s’entend à merveille. C’est aussi un bon prêtre.
Je continuerai à vous rendre compte de nos dépenses : vous verrez que ce sont des sommes dérisoires en comparaison du coût de la cathédrale de Mouila financée par l’Etat Gabonais et inaugurée l’année dernière: 2.743.000 euros ! C’est vrai, c’est un bel édifice et bien aéré, mais, avec cette somme, on aurait pu construire une dizaine d’églises.
À Douala, il y a une usine d’huile de palme : elle fabrique de l’huile, bien sûr, mais aussi du savon de « Marseille » et des bougies en paraffine. C’est ainsi que j’ai ramené de Douala 40 cartons de petites bougies pour fabriquer à mon tour des cierges d’autel : il suffit de les faire fondre dans une casserole et les verser dans un moule. Encore une source d’économie. Un cierge fabriqué par moi - même me revient à 2 euros alors que ceux qu’on fait venir de France coûtent 20 euros. Mais il faut aussi des mèches : on ne peut pas prendre n’importe quelle ficelle! Un jour, j’ai déniché dans une quincaillerie de Libreville des pelotes de ficelle de maçon en coton. J’ai essayé et ça marche très bien : c’est de la bonne mèche pour mes cierges. Vous allez me dire : « Et les moules? » Eh bien, durant mon dernier congé, peu de temps avant mon opération, j’ai trouvé des tuyaux pvc de 75 mm de diamètre chez Baeumlin-Weldom à Hésingue que j’ai fait couper à la longueur de 30 cm. Je ne vais pas vous décrire dans le détail mes appareils, ce serait trop long, mais je peux vous dire que ma petite unité de production de cierges est au point. En une journée, je peux fabriquer 40 cierges !
Enfin, j’ai acheté au Cameroun des Bibles, des missels du dimanche, des PTP (Prières du Temps présent), des Nouveau - Testament. Une ONG Catholique d’Allemagne a financé l’impression de certains livres religieux de sorte qu’une Bible nous revient ici à 7 euros !
Le 14 décembre, j’étais à Mouila pour les 50 ans de l’érection de ce diocèse. Puis je suis allé en visite pastorale de l’autre côté de l’Ogooué, dans la Lopé, une belle région de savane vallonnée comme le Sundgau bi Pfért. Une grande partie de cette savane a été transformée en réserve pour les animaux. Vous pouvez lire à l’entrée de la réserve : « Priorité aux animaux ». Cela me fait sourire car moi, la priorité, je la réserve aux hommes. Les noms des villages de cette zone me plaisent : Lopé, Ayem, Achouka, Kazamabika.
Les sectes avaient envahi cette région et il faut maintenant ramer à contre courant. Ces gens-là annoncent la Parole de Dieu d’une façon fondamentaliste, ils prennent tout à la lettre. C’est comme cela que ces gens - là nous reprochent nos images, nos statues, le chapelet. La Bible interdit les images, disent-ils! Si ces objets ont une place légitime dans notre culte, ils ne constituent cependant pas l’essentiel de notre vie chrétienne! Ils interdisent aussi les boissons alcoolisées (c’est écrit dans la Bible!, disent-ils), ce qui en soit n’est pas une mauvaise chose, vue la consommation d’alcool au Gabon! Les membres les plus agressifs de ces sectes nous taxent d’un titre qui n’est pas très gentil, c’est le moins qu’on puisse dire : « Les Catholiques sont des « Satan» ! Ce n’est pas grave. On avait déjà dit de Jésus que c’est par Béelzéboul, le chef des démons, qu’il chassait les démons. Souvent, dans ces sectes, ils croient qu’eux seuls seront sauvés et que tous les autres iront en enfer!
23 décembre : je quitte la Lopé. À 14 heures j’arrive au bac de Booué. Surprise : Il est en « panne ». J’ai appris par la suite que les responsables du bac avaient fait recharger la batterie et ils l’ont laissée ensuite quelque part dans un local des TP. Après cela, ils avaient une chose plus urgente à faire : aller boire dans un bar. L’abbé Laurent qui m’a accompagné dans la Lopé a pu profiter d’une pirogue pour passer de l’autre côté de l’Ogooué. Il s’est démené comme il a pu pour retrouver la trace des passeurs qui étaient déjà en état d’ébriété avancé. Il a dû faire intervenir la gendarmerie pour que nos amis qui étaient attablés dans l’antre de Bacchus daignent le conduire jusqu’au local où était entreposée la batterie. Un autre conducteur malade a finalement pris courageusement les choses en main. Enfin à 18h00 le bac a redémarré et j’ai pu passer avec ma voiture de l’autre côté de l’Ogooué. À cet endroit - là le fleuve a quand même 500 mètres de largeur. Si le bac n’avait pas marché, j’aurais dû faire un détour de 600 km : retraverser toute la réserve de la Lopé en pleine nuit, faire certainement des rencontres risquées avec les éléphants, chercher du carburant quelque part je ne sais où : bref, passer une nuit blanche au volant de ma voiture. Mais, Dieu merci, ce soir, j’ai pu dormir en paix à Booué.
24 décembre : il est 16 heures lorsque j’arrive à Oveng, notre nouvelle paroisse. Cette année encore nous allons faire la messe de minuit dans une salle de classe, mais l’année prochaine on aura au moins une salle polyvalente de 400 places pour nos célébrations. Les deux prêtres d’Oveng habitent provisoirement dans un F 2 : impossible de loger chez eux. Ils voulaient me payer une chambre de passage, non loin de leur maison. Mais j’ai téléphoné à un ami originaire d’Oveng, un général retraité que j’avais connu autrefois à la paroisse St-Michel de Libreville. Je lui ai demandé si je ne pouvais pas loger dans sa résidence d’Oveng. « Bien sûr, Monseigneur, mais le wc de la chambre de passage est en panne ! » Ce n’est pas grave. Un quart d’heure après, me voilà donc dans cette chambre. Dieu merci, ce soir je n’aurai pas besoin de dormir dans une étable ! Cette chambre est même climatisée : un vrai luxe ! Un coup d’œil rapide sur le wc et je constate que le système régulateur du réservoir est dévissé. Comme je voyage toujours avec ma caisse à outil, en 10 minutes, j’ai pu démonter le réservoir, réparer la panne et enfin remonter le tout. Mon ami m’a avoué après la fête qu’il pensait amener un plombier de Libreville pour réparer le wc : une vraie expédition de 900 km a/r pour finalement peu de chose !
C’est Noël : ma plus grande joie, c’est d’annoncer la Parole de Dieu : Jésus, le fils de Dieu, non seulement il s’est fait homme mais encore fils de pauvre. La vie de ce Jésus pauvre ressemble beaucoup à la mienne. Et Joseph, mon homonyme? Pas de problème : il a dû aussi utiliser ses dons de « bacheler/bricoleur » pour offrir à Jésus son premier berceau: il devait toujours voyager avec ses outils de travail : un marteau, une scie, un rabot ou un ziamasser, peut-être aussi une tenaille et quelques clous : il a dû arranger une mangeoire d’animaux branlante. Pauvre Joseph ! À Nazareth il avait pourtant fait un magnifique berceau pour le petit Jésus ! Il restera vide !
Je vous ai dit que l’année dernière j’avais été cambriolé ! J’avais donc fabriqué un système d’alarme : toutes les portes et fenêtres sont maintenant sous contrôle. Les voleurs sont revenus au mois de novembre. L’alarme a fonctionné. Les voleurs sont repartis bredouilles.
Chers Amis, il est 19 heures en ce 31 décembre 2008. C’est de Makokou que je vous envoie mes meilleurs vœux pour la nouvelle année. Ma maison est à 20 mètres de la forêt. La lune affiche un petit croissant timide à l’occident. Ici il n’est pas debout comme en France mais couché comme une petite pirogue. De temps en temps, j’entends les cris stridents de quelques perdrix et les multiples petits cris de cette population minuscule des insectes de la brousse. À leur façon, ils m’annoncent la Bonne année. À mon tour, je vous envoie mes vœux: l’amitié avec la Sainte Trinité, la paix du cœur, du travail pour les chômeurs, et un peu de santé. J’ai encore en mémoire tous les « strapatza » de ce parcours du combattant que j’ai vécu moi-même en Alsace l’année dernière pour ma propre santé et je comprends mieux maintenant les détresses des malades.
C’est finalement de Libreville, que je vous envoie cette lettre. Cette semaine, je vais refaire un PSA pour voir s’il n’y a pas eu de résurgence du cancer. Une petite inquiétude, bien sûr, mais comme je sais que la vie c’est plus que la santé, je suis en paix.