ANALYSE DE FOND (pour aller plus loin)
LA VOTATION SUISSE ET L’HYPOCRISIE EUROPEENNE(1)
Par un référendum appelé chez eux « votation », le 29 novembre dernier, les
Suisses décidaient majoritairement de ne plus permettre la construction de
nouveaux minarets sur le territoire helvétique. Qu’on le veuille ou non, de
telles constructions constituent une présence dans l’espace public qui n’est
pas simplement locale ; il ne paraît donc pas extravagant
a priori que
le public soit consulté. Or l’idée même d’un tel référendum avait déjà suscité
une vague de condamnations de la part des grands médias, et ses résultats
positifs furent
blâmés, et cela au nom
de la liberté religieuse.
Or, au début du même mois, la Cour européenne des droits de l’homme avait
interdit la présence de crucifix dans les
écoles publiques italiennes, et cela également au nom de la liberté
religieuse ; et ce décret était approuvé par ceux-là même qui
critiquaient la tenue du référendum suisse ! Quelques jours après celui-ci, une
commission parlementaire espagnole proposait de préparer une loi bannissant les
crucifix des écoles publiques tandis que le parlement polonais votait une
motion de protestation en sens contraire
(2).
Puis, le 17 décembre, les parlementaires européens se divisaient sur le droit
d’une institution européenne à intervenir contre des «
symboles [qui] appartiennent à la tradition et constituent l’identité
[d’une nation] ainsi qu’un aspect unificateur d’une communauté nationale(3)
».
Ce projet de résolution européenne offrait pourtant
l’avantage d’éloigner le débat de la notion de «
liberté religieuse », qui présente une géométrie dangereusement
variable, selon qu’il s’agit d’encourager les signes religieux à occuper
l’espace public quand ils sont islamiques ou de les interdire quand ils sont
chrétiens. Cette attitude révèle
combien
certaines positions étaient dictées par la crainte, c’est-à-dire par des
menaces intériorisées et, en l’occurrence, sans fondement. Certains groupes
islamistes ne cachent pas leur stratégie d’intimidation, voilée ou non – c’est
leur fond de commerce. Les faits ont démontré une fois de plus que la crainte
est mauvaise conseillère.
Un concept des « des
religions » doublement trompeur :
Notre propos n’est pas de mettre en cause les responsables des
milieux politiques et journalistiques qui, en cette affaire, ont fait preuve
d’une hypocrisie certaine. Leur indépendance est, on le sait, très limitée, et
on sait également que les médias sont des entreprises qui, aujourd’hui, ne font
plus que refléter la position de ceux auxquels elles appartiennent. La question
à poser est plutôt celle du
concept de
liberté « religieuse » ou « des religions » qui a été employé en
deux sens opposés. C’est autour de ce concept que s’est nouée l’hypocrisie, et
à deux niveaux :
- D’abord,
l’idée de créer un ensemble appelé « les religions » est né dans le
contexte de l’idéologie des Lumières, puis dans celui du positivisme du XIXe
siècle :
sous une apparence scientifique
(et en particulier
sociologique),
il
s’agissait d’asseoir la position athée face, donc, aux « religions »
(conceptualisées en bloc
(4)).
Mais que vaut le concept même de « religions » (au pluriel) ?
Personne n’a jamais été en mesure de le
définir. Pire : on ne se risque même plus à imaginer quels points seraient
communs à tout ce qui est catalogué comme « religion », l’islam et l’hindouisme
traditionnel par exemple. Pourtant, on continue à utiliser ce concept que tous
les chercheurs savent vide.
Ce premier niveau d’hypocrisie va
très loin
: si l’on définissait la «
religion » comme système de représentation du monde centré sur une histoire de
Salut qui doit s’accomplir(5),
il faudrait dire que l’athéisme est une religion, ou a donné naissance à
divers mouvements tout à fait religieux, s’appuyant sur des fidèles ayant une «
foi » en un ou des sauveurs, et unis dans des « partis ». Comme, par exemple,
le positivisme, le communisme, ou d’autres encore. Raymond Aaron a parlé de «
religions séculières », tandis que
Marcel Gauchet préfère les appeler des «
anti-religions
religieuses ». Cependant, leurs analyses ne passent pas le mur des médias
actuels qui continuent à asséner au public le concept de «
religions » opposé à celui d’athéisme ou plutôt – nouveauté oblige
– à celui de «
citoyenneté », qui
n’est rien d’autre que celui,
relooké, de l’athéisme néolibéral.
- Le mythe de la base
commune
:
L’autre niveau
de l’hypocrisie est lié à l’utilisation même du concept : il consiste à
établir imaginairement une base commune
entre « les religions » en niant
leurs divergences radicales,
en
particulier entre le christianisme et l’islam. C’est ainsi que l’athéisme
moderne s’est toujours justifié (par rejet de l’un
et de l’autre), en
particulier dans sa forme néolibérale aujourd’hui dominante.
Est-ce là une attitude scientifique ?
Celle-ci consisterait plutôt à essayer de comprendre chacun des phénomènes dont
on parle, selon leurs textes et leur histoire respectifs. Ce n’est pas pour
rien que le phénomène «
islamique » a
pris le nom de
islâm qui signifie
soumission : un jeu de
domination-soumission
préside à toutes les réalités proprement «
islamiques
», qu’il s’agisse de l’attitude face à Dieu (ce qui est fondamental) ou des
relations sociales et même familiales et conjugales (qui en découlent). L’image
du Dieu qui écrase l’homme détermine l’idéal à vivre sur une terre, qui doit
Lui être soumise
(6).
À l’opposé se situe l’idéal chrétien, fondé sur une image
biblique de Dieu qui est elle aussi tout autre. Ces quelques passages des
évangiles – des paroles de Jésus – sont caractéristiques : «
Heureux ces serviteurs que le maître à son
arrivée trouvera en train de veiller. En vérité, je vous le déclare, il prendra
la tenue de travail, les fera mettre à table et passera pour les servir » (Lc 12,37). « De même, vous
aussi, quand vous avez fait tout ce qui vous a été ordonné, dites :
Nous
sommes des serviteurs quelconques. Nous avons fait seulement ce que nous
devions faire » (Lc 17,10).
On ne peut pas exprimer plus fortement
l’idéal
de service de Dieu et des autres : «
Les
chefs des nations tiennent celles-ci sous leur pouvoir, et les grands sous leur
domination. Il ne doit pas en être ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu’un
veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur, et si quelqu’un veut être le premier parmi vous,
qu’il soit votre esclave. C’est ainsi que le Fils de l’Homme est venu non pour être servi mais pour servir
et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mt 20,26-28 ; Mc
10,42-45). «
Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. Qui s’élèvera sera abaissé, et qui s’abaissera sera
élevé » (Mt 23,11-12). «
Que le plus
grand parmi vous prenne la place du plus jeune, et celui qui commande la place
de celui qui sert. Lequel est en effet le plus grand, celui qui est à table ou
celui qui sert ? N'est-ce pas celui qui est à table ? Or, moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert
» (Lc 22,26-27).
Tout sociologue ou anthropologue devrait trouver ici le principe qui
inspire les réalisations chrétiennes, et qui sont à la base des progrès sociaux
:
quand une société essaie de se donner
le service mutuel pour idéal, elle progresse rapidement, y compris au plan
des connaissances – que ce soit en Orient ou en Occident –, même si elle ne
devient pas parfaite pour autant.
Quand
s’introduisent ou s’imposent peu à peu des principes tels que l’enrichissement
à tout prix ou la soumission à ceux qui disent détenir la clef du futur, la
société civile ne tarde pas à dépérir au seul profit d’un petit nombre, et la
vie du plus grand nombre vire au cauchemar.
La place de la raison
:
L’amalgame
propre au concept de
« religions »
est le pire aspect de l’hypocrisie. Il n’existe ni justice ni État de droit
sans l’exercice de la rationalité. Or
la
raison nous dit que les principes respectivement à la base du christianisme et
de l’islam sont contraires l’un de l’autre, et donc que
le pouvoir civil a le droit et le devoir
d’en tenir compte. Le souci du bien commun commande de favoriser l’exercice
du premier, tandis qu’une grande réserve s’impose quant au second (que l’État
n’a certes pas à subventionner).
Accueillir l’étranger, c’est lui
permettre d’apporter ce qu’il a de meilleur en le rétribuant en conséquence, et
aussi l’aider à se défaire des conditionnements qui seraient une menace autant
pour lui-même et sa famille que pour la société qui l’accueille. C’est à ce
point de vue et d’analyse que
la
question de la multiplication des minarets dans l’espace public doit être
jugée, à l’intérieur d’une gestion politique générale de cet espace (trop
souvent vendu à la publicité commerciale, elle aussi discutable). Toute
position autre ne relève pas de la raison, mais plutôt de certains
a priori
affectifs ou idéologiques, et parmi ces derniers, le concept des «
religions » n’est pas le moindre.
La
position des
évêques suisses exprimée le 2 décembre reflétait de tels
a
priori, en plus d’un réflexe de boutiquier : ils voyaient dans le jugement
de la Cour européenne et dans la votation une commune
« pression exercée contre la visibilité
des religions », comme si, diable ! les Suisses allaient s’en prendre
tout à coup à leurs clochers. Soyons sérieux. S’il existe une menace, ce serait
plutôt celle de blâmer la votation tout en approuvant le jugement de la Cour
européenne, selon une logique sournoise visant d’une part l’identité culturelle
de la population (ce que d’aucuns ont souligné) et d’autre part, contribuant à
l’emprise de groupes islamiques sur la société. Cette logique de manipulation,
on la voit à l’oeuvre de la part de régimes autoritaires non européens...
notamment en Algérie depuis 1984, quand le pouvoir a lancé sa politique à la
fois d’islamisation et d’arabisation pour mieux contrôler la population – on
sait la terrible guerre civile qui en a résulté.
Mais ceci est sans doute jugé trop compliqué pour les évêques suisses. Y
aura-t-il une âme charitable pour leur expliquer, avec des mots simples :
-
1° Que « les religions », ça
n’existe pas,
-
2° Que les cultes religieux
pré-chrétiens n’ont rien de commun avec les phénomènes post-chrétiens
(entre-temps, il y a eu le judéo-christianisme, qu’ils sont supposés
connaître), et
-
3/ Enfin, que les belles
intentions politiquement bien correctes, que nul ne leur contestera, mènent
rarement au paradis ?
-
Un dernier point : personne
ne leur demande d’assister à une cérémonie de pose de la première pierre d’une
mosquée – pardon, c’est dans un pays à l’ouest de la Suisse que cela s’est
passé.
Articles
précédents
.
La votation
suisse et l’hypocrisie européenne (08 janvier 2010)
.
Pour quel
dialogue islamo-chrétien ? (03
avril 2009)
.
Les chrétiens
vus par le Coran (20
novembre 2008)
1- 8 janvier 2010 |
Fr.
Édouard-M. Gallez, f j ;
Le Fr. Edouard-Marie Gallez fsj,
est docteur en théologie et en histoire des religions, auteur de Le Messie et son Prophète (Ed. de
Paris).
2- AFP, 3 décembre 2009 pour les deux dépêches.
[
4-
Il s’agissait également, au moins dans un certain
courant, de légitimer des revendications quant à la mainmise sur l’espace
public et sur l’éducation des enfants, au nom d’un État qui devrait être
anti-religieux et qui, en France, a banni toutes les congrégations chrétiennes
entre 1905 (mais pour certaines depuis 1885) et 1920, tandis qu’en Union
soviétique commençait l’épuration anti-chrétienne et ses millions de morts. On
ne peut pas dissocier le courant athée des horreurs qui ont ensanglanté le XXe
siècle au nom précisément de telles revendications.
5-
Ce qui vaut à peu près pour le judéo-christianisme,
assurément pour tous les phénomènes idéologico-religieux apparus ensuite, mais
pas du tout pour les croyances et rites antérieurs
6-
Pionnier de l’anthropologie, Claude Lévi-Strauss a
consacré quelques analyses assez pointues au phénomène islamique, mais il ne
paraît pas en avoir saisi le principe – à croire qu’il ne voulait pas ouvrir le
Coran (voir les pages 463-469 de Tristes
tropiques, rééd. 2001).