Pour aller plus loin : puiser à la source
« MINISTRES DE
LA NOUVELLE ALLIANCE DE L'ESPRIT » (1)
Deuxième
prédication de l'Avent
1. Le service de l'Esprit :
La dernière fois, nous avons
commenté la définition que Paul donne des prêtres comme «
serviteurs du Christ ». Dans la deuxième Lettre aux Corinthiens
nous trouvons une affirmation apparemment différente. Il écrit :
Dieu « nous
a rendus capables d'être ministres d'une nouvelle alliance, non de la lettre,
mais de l'Esprit ; car la lettre
tue, l'Esprit vivifie. Or, si le ministère de la mort, gravé en lettres sur des
pierres, a été entouré d'une telle gloire que les fils d'Israël ne pouvaient
fixer les yeux sur le visage de Moïse à cause de la gloire de son visage,
pourtant passagère, comment le ministère de l'Esprit n'en aurait-il pas
davantage ? » (2 Co 3, 6-8).
Paul se définit lui-même,
ainsi que ses collaborateurs, comme des «
ministres de l'Esprit » et il
définit le ministère apostolique comme un «
service de l'Esprit ». La
confrontation avec Moïse et le culte de l'ancienne alliance ne laissent en
effet aucun doute sur le fait que dans ce passage, comme dans de nombreux
autres de cette même Lettre, il parle du rôle des guides dans la communauté
chrétienne, c'est-à-dire des apôtres et de leurs collaborateurs.
Celui qui connaît le rapport
qui existe pour Paul, entre le Christ et l'Esprit, sait qu'il n'y a aucune
contradiction entre être serviteurs du Christ et être ministres de l'Esprit,
mais une continuité parfaite.
L'Esprit
dont on parle ici est en effet l'Esprit du Christ. Jésus lui-même parle du
rôle du Paraclet à son égard, quand il dit aux apôtres : il prendra de mon bien
et vous l'annoncera, il vous fera vous souvenir de ce que je vous ai dit, il me
rendra témoignage ...
La définition complète du ministère apostolique et sacerdotal est : serviteurs
du Christ dans l'Esprit Saint. L'Esprit indique la qualité ou la nature de notre
service qui est un service «
spirituel
» dans le plein sens du terme ; c'est-à-dire non seulement dans le sens qu'il a
pour objet l'esprit de l'homme, son âme, mais aussi dans le sens qu'il a pour
sujet, ou pour «
agent principal »,
comme disait Paul VI, l'Esprit Saint. Saint Irénée disait que l'Esprit Saint
est «
notre communion même avec le Christ(2)
».
Un peu plus haut, toujours
dans la deuxième Lettre aux Corinthiens, l'Apôtre avait illustré l'action de
l'Esprit Saint dans les ministres de la
nouvelle
alliance, par le symbole de l'onction : «
Et Celui qui nous affermit avec vous dans le Christ et qui nous a donné
l'onction, c'est Dieu, Lui qui nous a aussi marqués d'un sceau et a mis dans
nos curs les arrhes de l'Esprit » (2 Co 1, 21 s.).
Saint Athanase commente
ainsi ce texte : «
L'Esprit est appelé et
est onction et sceau... L'onction est le souffle du Fils, si bien que celui qui
possède l'Esprit peut dire : « 'Nous sommes le parfum du Christ'. Le sceau
représente le Christ, si bien que celui qui est marqué par le sceau peut avoir
la forme du Christ(3) ».
En tant qu'onction, l'Esprit Saint nous
transmet le parfum du Christ ; en tant que sceau, sa forme, ou image. Il n'y a donc aucune dichotomie entre service
du Christ et service de l'Esprit, mais une unité profonde.
Tous les chrétiens sont « oints
» ; leur
nom même ne signifie rien d'autre que cela : « oints », à l'image du Christ,
qui est l'Oint par excellence (cf. 1 Jn 2, 20.27). Mais Paul parle ici de son
oeuvre et de celle de Timothée («
nous
») à l'égard de la communauté («
vous
») ; il est par conséquent évident qu'il se réfère en particulier à l'onction
et au sceau de l'Esprit reçus au moment où ils ont été consacrés au ministère
apostolique, par Timothée, à travers l'imposition des mains de l'Apôtre (cf. 2
Tm 1, 6).
Nous devons absolument redécouvrir l'importance de l'onction de
l'Esprit,
car je suis convaincu qu'elle renferme le secret de l'efficacité du ministère
épiscopal et sacerdotal.
Les prêtres
sont essentiellement des consacrés, c'est-à-dire
« oints ». «
Le Seigneur Jésus, lit-on dans Presbyterorum
ordinis,'que le Père a sanctifié et envoyé dans le monde' (Jn 10, 36), fait
participer tout son Corps mystique à l'onction de l'Esprit qu'il a reçue ».
Ce même décret conciliaire s'empresse toutefois de mettre en lumière la
spécificité de l'onction conférée par le sacrement de l'Ordre. Pour cela, il
dit que le sacerdoce des prêtres «
est
cependant conféré au moyen du sacrement particulier qui, par l'onction du Saint
- Esprit, les marque d'un caractère spécial, et les configure ainsi au Christ Prêtre pour les rendre capables d'agir en
personne au nom du Christ Tête(4)
».
2. L'onction : figure, événement et sacrement :
L'onction, de même que l'Eucharistie et Pâque, est l'une des réalités présentes
dans les
trois phases de l'histoire du
salut. Elle est en effet présente dans l'Ancien Testament comme
figure, dans le Nouveau Testament comme
événement et dans le temps de l'Eglise
comme
sacrement. Dans notre
cas :
-
La
figure
est donnée par les diverses
onctions
pratiquées dans l'Ancien Testament ;
-
L'événement est constitué par
l'onction du
Christ, le Messie, l'Oint, auquel toutes les figures tendaient comme vers
leur accomplissement ;
-
Le sacrement est représenté par cet ensemble de
signes sacramentaux qui prévoient une onction comme rite principal
ou complémentaire.
Dans
l'Ancien Testament, on parle de
trois types d'onction : l'onction royale, sacerdotale et prophétique,
c'est-à-dire l'onction des rois, des prêtres et des prophètes, même si dans le
cas des prophètes, il s'agit en général d'une onction spirituelle et
métaphorique, c'est-à-dire sans une huile matérielle.
Dans chacune de ces trois onctions se profile un horizon messianique,
c'est-à-dire l'attente d'un roi, d'un prêtre et d'un prophète qui sera
l'Oint par antonomase, le Messie.
En plus de conférer
l'investiture
officielle et juridique, par laquelle le roi devient l'Oint du Seigneur,
l'onction confère, selon la Bible, un réel
pouvoir intérieur. Elle comporte une
transformation
qui vient de Dieu et ce pouvoir, cette réalité, sont de plus en plus clairement
identifiés à l'Esprit Saint. En conférant l'onction à Saul, comme roi,
Samuel dit : «
N'est-ce pas le Seigneur
qui t'a oint comme chef de son peuple Israël ? C'est toi qui jugera le peuple
du Seigneur... L'Esprit du Seigneur fondra sur toi », tu commenceras à
prophétiser et tu seras transformé en un autre homme (cf. 1 Sm 10, 1.6).
Le lien entre l'onction et l'Esprit est
surtout mis en lumière dans le célèbre texte d'Isaïe : « L'
Esprit du Seigneur est sur moi car le Seigneur m'a donné l'
onction » (Is 61, 1).
Le
Nouveau Testament n'hésite pas à présenter Jésus comme l'Oint de Dieu,
en qui toutes les onctions antiques ont trouvé leur accomplissement. Le titre
de Messie, ou Christ, qui signifie, justement, Oint, en est la preuve la plus
claire.
Le moment ou l'événement
historique auquel on fait remonter cet accomplissement est le
baptême de Jésus dans le Jourdain. L'effet
de cette onction est l'Esprit Saint : «
Dieu
a oint Jésus de Nazareth de l'Esprit Saint et de puissance » (Ac 10, 38) ;
Jésus lui-même, après son baptême, déclarera dans la synagogue de Nazareth : «
L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce
qu'il m'a consacré par l'onction » (Lc 4, 18). Jésus était certainement
rempli de l'Esprit Saint depuis le moment même de l'incarnation, mais il
s'agissait d'une grâce personnelle, liée à l'union hypostatique, et par
conséquent impossible à communiquer. Maintenant,
à travers l'onction, il reçoit la plénitude de l'Esprit Saint qui,
comme tête, pourra transmettre à son corps. L'Eglise vit de cette grâce «
de la tête » (
gratia capitis).
Les effets de la triple onction - royale, prophétique et sacerdotale - sont grandioses et
immédiats
dans le ministère de
Jésus :
-
Grâce
à
l'onction royale, il abat le règne de
Satan et instaure le royaume de Dieu : «
Mais si c'est par l'Esprit de Dieu que j'expulse les démons, c'est donc
que le Royaume de Dieu est arrivé jusqu'à vous » (Mt 12, 28) ;
-
Grâce
à
l'union prophétique, il «
annonce la bonne nouvelle aux pauvres »
;
-
Grâce
à
l'union sacerdotale, il offre des
prières et des larmes durant sa vie terrestre et, à la fin, il se donne
lui-même sur la croix.
Après avoir été présente
dans l'Ancien Testament comme figure et dans le Nouveau Testament comme
événement,
l'onction est maintenant
présente dans l'Eglise comme sacrement :
-
De
la figure, le sacrement prend le signe, et de l'événement il prend la
signification ;
-
Des
onctions de l'Ancien Testament il prend l'élément - l'huile, le saint chrême ou
onguent parfumé - et
-
Du
Christ il prend l'efficacité salvifique. Le Christ n'a jamais été oint par une
huile matérielle (à part l'onction de Béthanie), et il n'a jamais oint personne
avec une huile matérielle. En lui, le symbole a été remplacé par la réalité,
par « l'huile d'allégresse » qui est l'Esprit Saint.
Plus que comme un sacrement
unique, l'onction est présente dans l'Eglise comme un
ensemble de rites sacramentaux. Comme
sacrements indépendants, nous avons la
confirmation (qui, à travers toutes les transformations subies,
remonte, comme l'atteste le nom, à l'ancien rite de l'onction avec le saint
chrême) et
l'onction des malades ;
comme
parties d'autres sacrements
nous avons : l'onction baptismale et l'onction dans le sacrement de l'ordre.
Dans l'onction chrismale qui suit le
baptême,
il y a une référence explicite à la triple onction du Christ : «
Il vous consacre lui-même par le saint
chrême du salut ; incorporés au Christ prêtre, roi et prophète, soyez toujours
membre de son corps pour la vie éternelle ».
Parmi toutes ces onctions,
en ce moment, celle qui nous intéresse est celle qui accompagne le
don de l'Ordre sacré. Au moment où il
oint les paumes de chacun des ordinands agenouillés devant lui, avec le saint
chrême, l'évêque prononce ces paroles : «
Que
le Seigneur Jésus-Christ, que le Père a consacré dans l'Esprit Saint et la
puissance, te garde pour la sanctification de son peuple et pour l'offrande du
sacrifice ».
La référence à l'onction du
Christ est encore plus explicite dans la
consécration
épiscopale. En versant l'huile parfumée sur la tête du nouvel évêque,
l'évêque qui ordonne dit : «
Que Dieu,
qui t'a rendu participant du sacerdoce suprême du Christ, répande sur toi son
onction mystique, et par l'abondance de sa bénédiction donne fécondité à ton
ministère ».
3. L'onction spirituelle :
Il y a un risque, commun à
tous les sacrements, qui est celui de s'arrêter à l'aspect rituel et canonique
de l'ordination, à sa validité et licité, sans donner suffisamment d'importance
à la «
res sacramenti », à l'effet
spirituel, à la grâce propre du sacrement, dans le cas présent au fruit de
l'onction dans la vie du prêtre. L'onction sacramentelle nous habilite à
accomplir certaines actions sacrées comme gouverner, prêcher, instruire ; elle
nous donne, pour ainsi dire, l'
autorisation
de faire certaines choses, pas nécessairement l'
autorité en les faisant ; elle assure la
succession apostolique, pas nécessairement le
succès apostolique !
L'on
ction sacramentelle, avec le caractère indélébile (le « sceau » !)
qu'elle imprime dans le prêtre, est une ressource à laquelle nous pouvons
puiser chaque fois que nous en ressentons le besoin, que nous pouvons,
pour ainsi dire, activer à chaque moment de
notre ministère. Celle que l'on appelle en théologie, la «
reviviscence » du sacrement, se réalise
ici également. Le sacrement, reçu dans le passé, «
revit », recommence à vivre et à
libérer sa grâce : dans les cas extrêmes parce que l'obstacle du
péché a été ôté (l'
obex), dans
d'autres cas parce que la patine de l'habitude a été ôté et que la foi dans le
sacrement s'intensifie. C'est comme avec un flacon de parfum. Nous pouvons le
garder dans notre poche ou le serrer aussi longtemps que nous le voulons, mais
si nous ne l'ouvrons pas, le parfum ne se diffuse pas, c'est comme s'il
n'existait pas.
Comment cette idée d'une onction actuelle est-elle née ? Encore une fois, saint
Augustin marque une étape importante. Il interprète le texte de la première
lettre de Jean : «
L'onction que vous
avez reçue... » (1 Jn 2, 27), dans le
sens d'une onction continue, grâce à laquelle l'Esprit Saint, maître
intérieur, nous permet de comprendre de l'intérieur ce que nous écoutons à
l'extérieur. C'est à lui que l'on doit l'expression « onction spirituelle »,
spiritalis unctio, que l'on chante
dans l'hymne du
Veni creator(5)
. Saint Grégoire le Grand, comme dans de nombreux autres cas, contribua à
rendre populaire cette intuition augustinienne pendant tout le Moyen Age
(6).
Une nouvelle phase dans le
développement du thème de l'onction s'ouvre avec saint Bernard et saint
Bonaventure. Avec eux, une nouvelle acception spirituelle et moderne de
l'onction s'affirme, non pas tant liée au thème de la connaissance de la
vérité, qu'à celui de
l'expérience de la
réalité divine. Lorsqu'il commence à commenter le Cantique des Cantiques,
saint Bernard affirme : «
Seule l'onction
de l'âme peut dicter un cantique de cette sorte, seule l'expérience intérieure
peut nous l'apprendre(7)».
Saint Bonaventure identifie l'onction à la
dévotion,
qu'il conçoit comme «
un sentiment
suave d'amour pour Dieu suscité par le souvenir des bienfaits du Christ(8)
». Elle ne dépend pas de la nature, ni de la science, ni de la parole ou des
livres, mais «
du don de Dieu qui est
l'Esprit Saint(9) ».
De nos jours, on utilise
toujours plus souvent les termes oint et onction (
anointed, anointing) pour décrire la manière d'agir de la personne,
la qualité d'un discours, d'une prédication, mais avec des nuances. Comme nous
l'avons vu, l'onction, dans le langage traditionnel, suggère surtout l'idée de
suavité et de douceur, jusqu'à
signifier, dans l'utilisation profane, l'acception négative d'«
élocution ou attitude mielleuse et
insinuante, souvent hypocrite », et à l'adjectif «
onctueux », dans le sens de «
personne ou attitude désagréablement cérémonieuse ou servile ».
Dans l'usage moderne, plus
proche de celui de la Bible, elle suggère plutôt l'idée de
pouvoir et force de persuasion. Une
prédication pleine d'onction est une prédication où l'on perçoit,
pour ainsi dire, le frémissement de l'Esprit ; une annonce qui remue, qui
persuade du péché,
qui arrive au coeur
des gens. Il s'agit d'une composante délicieusement biblique du terme,
présente par exemple dans le texte des Actes où l'on dit que Jésus «
fut oint de l'Esprit Saint et de puissance
» (Ac 10, 38).
L'onction, dans cette
acception, apparaît plus comme un acte que comme un état. C'est quelque chose
que la personne ne possède pas durablement, mais qui s'ajoute à elle, l'«
investit » sur le moment, dans
l'exercice d'un certain ministère ou dans la prière.
Si l'onction est donnée par la présence de l'Esprit et
qu'elle est un don de lui, que pouvons nous faire pour la recevoir ? Avant tout
prier. Il y a une promesse explicite de Jésus : «
Le Père du ciel donnera l'Esprit Saint à ceux qui l'en prient ! »
(Lc 11, 13). Et puis,
rompre nous aussi
le vase d'albâtre comme la pécheresse dans la maison de Simon. Le vase est
notre moi, parfois notre intellectualisme aride.
Le briser, cela signifie se renier soi-même, céder à Dieu les rênes de
notre vie par un acte explicite. Dieu ne peut remettre son esprit à celui
qui ne se remet pas entièrement à Lui.
4. Comment obtenir l'onction de l'Esprit :
Appliquons à la vie du
prêtre ce très riche contenu biblique et théologique lié au thème de l'onction.
Saint Basile dit que l'Esprit Saint
« fut
toujours présent dans la vie du Seigneur, en en devenant l'onction et le
compagnon inséparable » afin que «
toute
l'activité du Christ se déroule dans l'Esprit(10)
».
Recevoir l'onction signifie donc
recevoir l'Esprit Saint comme « compagnon
inséparable » dans la vie, faire tout «
dans l'Esprit », en sa présence, sous sa direction. Elle comporte
une certaine passivité, une manière d'agir, d'avancer ou comme le dit Paul «
l'Esprit vous anime » (cf. Ga 5,18).
Tout cela
se traduit, à l'extérieur, soit en suavité,
calme, paix, douceur, dévotion, émotion, soit en autorité, force, pouvoir,
autorité, en fonction des circonstances, du caractère de chacun et de la
charge qu'il recouvre. L'exemple vivant se trouve en Jésus qui, poussé par
l'Esprit, se manifeste comme doux et humble de coeur, mais aussi, en
l'occurrence, comme plein d'autorité surnaturelle. C'est une condition
caractérisée par une
certaine luminosité
intérieure qui donne de la facilité et de la maîtrise pour faire les
choses. Un peu comme l'est la «
forme
» pour l'athlète et l'inspiration pour le poète : un état où l'on réussit à
donner le meilleur de soi.
Nous, prêtres, nous devrions
nous habituer à demander l'onction de
l'Esprit avant de nous préparer à une action importante au service du royaume
: une décision à prendre, une nomination à faire, un document à écrire, une
commission à présider, une prédication à préparer. Je l'ai appris à mes dépens.
Je me suis retrouvé un jour à devoir parler devant une vaste assemblée, dans
une langue étrangère, et j'arrivais d'un long voyage. Brouillard total. J'avais
l'impression de n'avoir jamais connu la langue dans laquelle je devais parler.
J'étais dans l'incapacité de me concentrer sur un tableau, un thème. Et le
chant d'entrée allait se terminer ... Je me suis alors souvenu de l'onction,
très vite, j'ai fait une courte prière : «
Père,
au nom du Christ, je te demande l'onction de l'Esprit ! ».
Parfois, l'effet est
immédiat. On expérimente presque physiquement la venue de l'onction sur soi.
Une certaine émotion traverse le corps, éclaire l'esprit, rassure l'âme ; la
fatigue disparaît, ainsi que la nervosité, la peur, la timidité ; on
expérimente quelque chose du calme et de l'autorité même de Dieu. Beaucoup de mes prières,
comme celles, je le pense, de chaque chrétien, sont restées inécoutées, mais
quasiment jamais avec l'onction. Il semble que devant Dieu, nous ayons une
espèce de droit de la réclamer. Par la suite, j'ai un peu spéculé sur cette
possibilité :
-
Par
exemple, si je dois parler de Jésus - Christ, je fais une alliance secrète avec
Dieu le Père, sans le faire savoir à Jésus et je dis : «
Père, je dois parler de ton Fils Jésus que tu aimes tant : donne-moi
l'onction de ton Esprit pour arriver au cur des gens ». `
-
Si
je dois parler de Dieu le Père, je fais le contraire : je parle en secret avec
Jésus ... La doctrine de la Trinité est merveilleuse pour cela.
5. Oints
pour répandre la bonne odeur du Christ dans le monde :
Dans le même contexte que la
2e lettre aux Corinthiens, l'Apôtre, en se référant toujours au ministère
apostolique, développe la métaphore de l'onction avec celle du parfum qui en
est l'effet ; il écrit : «
Grâces soient
à Dieu qui, dans le Christ, nous emmène sans cesse dans son triomphe et qui,
par nous, répand en tous lieux le parfum de sa connaissance. Car nous sommes
bien pour Dieu la bonne odeur du Christ » ( 2 Co 2, 14-15).
Le bon parfum du Christ dans le monde :
voilà ce que devrait être le prêtre ! Mais l'apôtre nous met en garde,
ajoutant tout de suite après : «
Mais ce
trésor, nous le portons en des vases d'argile » (2 Co 4, 7). Nous savons
trop bien, après la douloureuse expérience récente, tout ce que cela signifie.
Jésus disait aux apôtres : «
Vous êtes le
sel de la terre. Mais si le sel vient à s'affadir, avec quoi le salera-t-on ?
Il n'est plus bon à rien qu'à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens
» (Mt 5, 13). La vérité de cette parole du Christ est douloureusement placée
sous nos yeux.
L'onguent aussi, s'il
perd son odeur et s'abîme, se transforme en son contraire, en odeur
pestilentielle, et au lieu d'attirer vers le Christ, il éloigne de lui.
C'est aussi pour répondre à cette situation que le Saint Père a lancé
l'année sacerdotale. Il le dit ouvertement dans la lettre d'indiction : «
Il existe aussi malheureusement des
situations, jamais assez déplorées, où l'Église elle-même souffre de
l'infidélité de certains de ses ministres. Et c'est pour le monde un motif de
scandale et de refus ». La lettre du pape ne s'arrête pas à cette
constatation. Il ajoute en effet : «
Ce
qui, dans de tels cas peut être surtout profitable pour l'Église, ce n'est pas
tant la pointilleuse révélation des faiblesses de ses ministres, mais plutôt
une conscience renouvelée et joyeuse de la grandeur du don de Dieu, concrétisé
dans les figures splendides de pasteurs généreux, de religieux brûlant d'amour
pour Dieu et pour les âmes ». La révélation des faiblesses est faite,
elle aussi, pour rendre justice aux victimes et maintenant, l'Eglise le
reconnaît et la réalise du mieux qu'elle peut, mais elle est faite ailleurs et,
dans tous les cas, ce n'est pas d'elle que viendra l'élan pour un renouveau du
ministère sacerdotal. J'ai pensé à ce cycle de méditations sur le sacerdoce
comme à une petite contribution correspondant au souhait du Saint Père. Je
voudrais, à mon tour, faire parler mon Séraphique Père saint François. À une
époque où la situation morale du clergé était sans commune mesure plus triste
que celle d'aujourd'hui, il écrit dans son Testament : «
Le Seigneur m'a donné et me donne encore, à
cause de leur caractère sacerdotal, une si grande foi aux prêtres qui vivent
selon la règle de la sainte Eglise romaine, que, même s'ils me persécutaient,
c'est à eux malgré tout que je veux avoir recours. Si j'avais autant de sagesse
que Salomon, et s'il m'arrivait de rencontrer de pauvres petits prêtres vivant
dans le péché, je ne veux pas prêcher dans leurs paroisses s'ils m'en refusent
l'autorisation. Eux et tous les autres, je veux les respecter, les aimer et les
honorer comme mes seigneurs. Je ne veux pas considérer en eux le péché ; car
c'est le Fils de Dieu que je discerne en eux, et ils sont réellement mes
seigneurs. Si je fais cela, c'est parce que, du très haut Fils de Dieu, je ne
vois rien de sensible en ce monde, si ce n'est son Corps et son Sang très
saints, que les prêtres reçoivent et dont ils sont les seuls ministres ».
Dans le texte cité au début,
Paul parle de la «
gloire » des ministres
de la Nouvelle Alliance de l'Esprit, immensément plus élevée que l'ancienne.
Cette gloire ne vient pas des hommes et ne peut être détruite par les hommes.
Le Saint Curé répandait certainement autour de lui la bonne odeur du Christ et
c'était pour cela que les foules accourraient à Ars ; plus proche de nous, le
padre Pio de Pietrelcina répandait le parfum du Christ, parfois même un parfum
concret, comme d'innombrables personnes dignes de foi l'ont attesté.
Combien de prêtres, ignorés du monde, sont
dans leur environnement la bonne odeur du Christ et de l'Evangile. Le ‘Curé
de campagne' de Bernanos a d'innombrables compagnons de part le monde, tant en
ville qu'à la campagne. Le père Lacordaire a tracé le profil
du prêtre catholique, qui peut apparaître aujourd'hui comme un peu trop
optimiste ou idéalisé, mais retrouver l'idéal et l'enthousiasme pour le
ministère sacerdotal est justement ce qu'il nous faut en ce moment et c'est
pourquoi nous le réécoutons à la fin de cette méditation : «
Vivre au coeur du monde sans aucun désir
pour ses plaisirs ; être membre de chaque famille sans appartenir à aucune
d'elles ; partager chaque souffrance, être mis à l'écart de chaque secret,
guérir chaque blessure ; aller chaque jour, des hommes à Dieu, pour lui offrir leur
dévotion et leurs prières, et revenir, de Dieu aux hommes, pour leur apporter
son pardon et son espérance ; avoir un cur d'acier pour la chasteté et un coeur
de chair pour la charité ; enseigner et pardonner, consoler et bénir et être
béni pour toujours. O Dieu, quelle vie est-ce que tout cela ? C'est ta vie, ô
prêtre de Jésus Christ !(11)
».
1- ROME,
Vendredi 11 décembre 2009 (ZENIT.org
http://www.zenit.org/ > ) - Nous publions ci-dessous le texte intégral de
la deuxième prédication de l'Avent prononcée ce vendredi matin par le P.
Raniero Cantalamessa O.F.M. Cap., prédicateur de la Maison pontificale, en
présence du pape Benoît XVI et de la curie romaine, en la chapelle Redemptoris
Mater, au Vatican. Je souhaite envoyer cette information á un ami <
http://www.zenit.org/article-22946?l=french >
2- S. Ireneo, Adv. Haer. III, 24, 1.
3- S. Atanasio, Lettere a Serapione, III, 3 (PG
26, 628 s.).
5-
S. Agostino, Sulla prima lettera di Giovanni, 3,5 (PL
35, 2000); cf. 3, 12 (PL 35, 2004).
6-
Cf. S. Agostino, Sulla prima lettera di Giovanni, 3,13
(PL 35, 2004 s.); cf. S. Gregorio Magno, Omelie sui Vangeli 30, 3 (PL 76,
1222).
7-
S. Bernardo, Sul Cantico, I, 6, 11 (ed.
Cistercense, I, Roma 1957, p.7).
8-
S. Bonaventura, IV, d.23,a.1,q.1 (ed. Quaracchi, IV,
p.589); Sermone III su S. Maria Maddalena (ed. Quaracchi, IX, p.
561).
10-
S. Basilio, Sullo Spirito Santo, XVI, 39 (PG 32,
140C).
11-
H. Lacordaire, cit. da D.Rice, Shattered Vows, The
Blackstaff Press, Belfast 1990, p.137.