Auto-suffisance alimentaire
POURQUOI NOUS
AVONS QUITTE NOS FERMES POUR VENIR A COPENHAGUE(1)
Ce soir est une soirée très
spéciale pour nous qui nous sommes réunis pour l’ouverture de l’assemblée des
mouvements sociaux et de la société civile, ici au Klimaforum. Nous, le
mouvement international de paysans La Via Campesina, venons à Copenhague depuis
les cinq coins du monde, après avoir quitté nos fermes, nos animaux, nos
forêts, et même nos familles dans les hameaux et les villages pour nous joindre
à vous tous.
Pourquoi est-ce si important pour nous de venir de si loin ? Il y a un certain nombre de
raisons à cela.
D’abord, nous voulons vous
dire que
ce changement climatique a déjà
de sérieux impacts sur nous. Cela cause des inondations, des sécheresses,
et l’éruption de maladies qui toutes causent des gros problèmes à nos récoltes.
Je tiens à souligner que les paysans ne sont pas à l’origine de ces problèmes.
Au contraire, ce sont
les pollueurs à
l’origine des émissions qui détruisent les cycles naturels. C’est pourquoi
nous, les petits producteurs, nous sommes venus ici pour dire que nous ne
payerons pas pour leurs erreurs. Et nous demandons à ceux qui sont à l’origine
des émissions de faire face à leurs responsabilités.
Ensuite, je voudrais
partager avec vous quelques données sur qui sont vraiment les émetteurs de gaz
à effet de serre dans l’agriculture : une nouvelle donnée montre
clairement que l’
agriculture
industrialisée et le système alimentaire globalisé sont responsables de 44 à
57% du total des émissions de gaz à effet de serre. Ce chiffre peut être
décomposé comme suit : les activités agricoles sont responsables pour
entre 11 et 15% ; le nettoyage des terres et la déforestation pour 15 à
18% supplémentaires ; l’industrie agroalimentaire, l’emballage etle
transport causent entre 15 et 20%, la décomposition de déchets organiques
causent 3 à 4%. Cela signifie que le système alimentaire actuel est un gros
pollueur.
La
question à laquelle nous devons répondre maintenant est :
comment résolvons-nous le chaos climatique
et la faim, et comment garantissons-nous de meilleures conditions de vie aux
paysans, quand le secteur agricole lui-même est responsable pour plus de la
moitié des émissions ? Nous croyons que c’est le modèle
industrialisé d’agriculture et l’agri
business qui sont à la base du problème, car ces pourcentages que je viens
de mentionner proviennent de la déforestation et de la conversion de forêts
naturelles en plantations de monocultures, activités menées par des
corporations de l’agri business. Non par les paysans. De si importantes
émissions de méthane par l’agriculture sont aussi le fait de l’utilisation
d’urée comme fertilisant pétrochimique par le biais de la révolution verte,
très promue par la Banque mondiale. Parallèlement, la
libéralisation commerciale de l’agriculture promue par les accords
de libre-échange (ALE), et par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC),
contribue aux émissions de gaz à effet de serre, en raison de
l’industrie et du transport
agroalimentaires partout dans le monde.
Si nous voulons vraiment
nous attaquer à la crise du changement climatique, la
seule solution est de stopper l’agriculture industrielle.
L’agribusiness n’a pas seulement contribué largement à la crise du climat, elle
a
aussi massacré les paysans du monde.
Des millions de paysans et paysannes partout dans le monde, ont été expulsés de
leurs terres. Des millions d’autres subissent des violences chaque année à
causes de conflits fonciers en Afrique, en Asie, en Amérique latine. Ce sont
des paysans et paysannes et des gens sans terre qui composent la majorité des
plus d’1 milliard de personnes affamées dans le monde. Et à cause de la
libéralisation du commerce, de nombreux petits producteurs se suicident en Asie
du Sud. Par conséquent, en finir avec l’agriculture commerciale est notre seule
issue.
Les négociations actuelles autour du climat, qui se basent sur des
mécanismes de commerce du carbone, apporteront-elles des solutions au
changement climatique ? À cela nous répondons que les
mécanismes de commerce de carbone ne serviront que les entreprises et
pays pollueurs, et apporteront des désastres aux paysans et aux peuples
indigènes dans les pays en développement. Le mécanisme REDD (Réduction des
émissions liées à la déforestation età la dégradation des forêts) a déjà
expulsé de leurs terres de nombreuses communautés indigènes et de petits
producteurs dans les pays en voie de développement. Et de plus en plus de
terres arables sont transformées en plantations d’arbres pour attirer les
crédits carbone.
Lors de la COP13 à Bali en
2007,
Via Campesina a proposé la
solution des paysans sans terre et des petits producteurs au changement
climatique, qui est :
« les paysans et paysannes
refroidissent la planète ». Ici à la COP15, nous venons une fois
encore avec cette proposition, en l’appuyant sur les chiffres qui prouvent que
cela pourrait réduire pour plus de moitié
les émissions mondiales des gaz à effet de serre. Ce chiffre provient
de :
- 1° La récupération des
matières organiques dans le sol réduirait les émissions de 20à 35%.
- 2° Renverser la
concentration de la production de viande dans les élevages industriels et
réintégrer la production conjointe d’animaux et de récoltes les réduirait de 5
à 9%.
- 3° Remettre les marchés
locaux et les aliments frais au centre du système alimentaire les réduirait
d’encore de 10 à 12%.
- 4° Mettre un terme au
nettoyage de la terre et la déforestation enlèverait encore 15 à 18% des
émissions.
Rapidement, en retirant
l’agriculture des mains des grosses corporations de l’agri- business et en la
remettant entre celles des petits producteurs, nous pouvons réduire de moitié
les émissions mondiales de gaz à effets de serre.
C’est ce que nous proposons, et nous appelons cela la
« Souveraineté Alimentaire ».
Et pour parvenir à cela,
nous avons besoin que les mouvements sociaux travaillent ensemble et luttent
ensemble pour mettre un terme aux actuelles fausses solutions aujourd’hui sur
la table des négociations du climat. Ceci est indispensable, car sinon nous
devrons faire face à une tragédie encore plus grande au niveau mondial. En tant
que mouvements sociaux, nous devons mettre notre propre agenda sur la table,
car nous sommes les premières victimes climatiques et les premiers réfugiés
climatiques, par conséquent la justice climatique est entre nos mains.
Au sommet de l’alimentation
de la FAO en 1996, les gouvernements se sont engagés à réduire la faim de
moitié d’ici 2015. La réalité est que le nombre de personnes souffrant de la
faim a récemment augmenté de manière dramatique. Nous ne voulons pas que la
même chose arrive avec les discussions sur le climat, et voir les émissions
augmenter encore d’avantage en dépit de ce que les gouvernements négocient au
sein de l’UNFCCC.
Nous invitons tous les
mouvements présents à Copenhague à se rassembler pour mettre la justice
climatique sur la table. La justice climatique ne sera atteinte que par le
biais de la solidarité et de la justice sociale.
Copenhague, le
7 décembre 2009
1-
Henry Saragih, Coordinateur
Général de la Via Campesina, Ouverture du Klimaforum, Copenhague, le 7 Décembre
2009