Justice et Paix : EGLISE ET SOCIETE
- Engagements d'Eglise



Des moines franciscains s'engagent au côté des sans-papiers de Toulouse


par Stéphane Thépot    "le Monde", 4 janvier 2007

Curieuse scène, place du Capitole à Toulouse. À l'écart de l'animation des chalets en bois du village de Noël qui ont envahi la place centrale de la ville, une vingtaine de personnes se sont réunies en cercle, mardi 25 décembre. Une heure durant, de 18 h 30 à 19 h 30. Sans un mot. "Pour dénoncer l'enfermement dans des centres de rétention des personnes étrangères en situation irrégulière", peut-on lire sur deux panneaux couverts de photos. Ce tract, signé des Frères franciscains de Toulouse, se termine par une invitation à "toutes les personnes de bonne volonté à nous rejoindre dans le silence". Les trois derniers mots sont soulignés.

"Notre assistance était un peu maigrelette", reconnaît le Frère Alain Richard(1), 83 ans, doyen des franciscains toulousains, qui ne paraît toutefois pas découragé. "C'était émouvant. Nous avons vu des gens s'arrêter, déposer leurs paquets et demander s'ils pouvaient faire quelque chose", raconte l'initiateur de ces "cercles de silence", portant la barbe et des habits civils. Depuis le mois d'octobre, les quatorze moines franciscains, qui ne vivent pas cloîtrés mais partagent un bâtiment moderne du quartier Saint-Cyprien, ont décidé de se retrouver mensuellement sur la place du Capitole, le dernier mardi de chaque mois, pour protester à leur manière contre les conditions de détention au centre de rétention de Cornebarrieu. "Beaucoup de gens ignorent l'existence même de ce centre", constate le Frère Alain, qui mise sur les photos exposées pour faire prendre conscience de l'univers carcéral de ce bâtiment neuf, inauguré en juillet 2006 aux bords des pistes de l'aéroport de Toulouse-Blagnac. "Quand les gens voient ces photos, ils demandent souvent dans quel pays elles ont été prises. On leur dit que cela se passe à seulement une dizaine de kilomètres d'ici." Le vieux moine est allé lui-même faire de nouveaux clichés sur place, le 30 janvier dernier, pour les publier quelques heures plus tard sur le site Internet de la communauté (www.franciscainstoulouse.fr). Par la grâce des nouvelles technologies, le cercle de silence s'élargit et l'action mensuelle des Frères toulousains, qui comptent six jeunes étudiants dans leurs rangs, devient permanente.

N'ayant pas pu visiter lui-même l'intérieur du centre, le doyen des franciscains toulousains a dû se contenter de photos prises de l'extérieur, dans le prolongement de zone industrielle de Colomiers. Frère Alain en a conservé un sentiment de relégation et n'en revient toujours pas. "Il faut avoir tué père et mère pour être envoyé dans un endroit pareil, loin de tout, sans autre possibilité d'accès qu'en voiture", s'émeut le moine octogénaire. L'éloignement du centre est dénoncé par les organisations humanitaires comme la Cimade, mais aussi les syndicats de magistrats et d'avocats, qui ont déposé un recours contre l'aménagement d'une salle d'audience pour juger les étrangers à l'intérieur même de l'enceinte, et non dans un tribunal. À quelques centaines de mètres seulement du centre de rétention se dresse le "delivery center" d'Airbus, la nouvelle aérogare privée du constructeur européen, construite pour accueillir les riches clients venus pendre livraison de leurs avions flambant neufs. Deux univers aux antipodes, séparés par des barbelés.

Lionel Clauss, permanent de la Cimade, est l'une des rares personnes extérieures autorisées à pénétrer dans l'enceinte du centre. "À l'intérieur, les personnes ont encore davantage le sentiment d'être oubliées en cette période de fêtes. Ils n'ont que la télévision pour savoir ce qui se passe à l'extérieur et vivent difficilement les images de fêtes et de libations." Le jeune homme se réjouit de l'initiative des moines franciscains de Toulouse, qu'il compare aux rondes des "Folles de Mai" à Buenos Aires, ces mères de disparus qui manifestaient en silence contre la dictature en Argentine.

Ce n'est sans doute pas une coïncidence. Le Frère Alain Richard explique avoir longtemps oeuvré en Amérique du Sud depuis les Etats-Unis, où il a vécu pendant vingt-six ans avant de revenir s'établir à Toulouse. Proche du MIR (Mouvement international de la réconciliation), un mouvement évangélique créé à la Faculté de théologie protestante de Paris, il ne cache pas son admiration pour Gandhi et les techniques de la non-violence, dont il a suivi les préceptes pour la mise en oeuvre de son cercle de silence. Le moine préfère parler "d'action" plutôt que de "manifestation". "Eveiller ou plutôt réveiller l'humanité de tout un chacun, par la prière ou le silence, c'est déjà une action", insiste-t-il.

Pour ceux qui voudraient s'engager plus loin, le site des franciscains renvoie en lien vers des associations comme la Cimade ou le Réseau éducation sans frontières (RESF), créé pour s'opposer aux expulsions d'enfants scolarisés avec leurs familles. "Leur travail est indispensable", estime Frère Alain. Jean-François Mignard, le président de RESF à Toulouse, se déclare "agréablement surpris" par l'initiative. "Bienvenue au club", s'exclame ce très laïc militant de la Ligue des droits de l'homme, qui veut voir dans ces prières mensuelles un "bon indicateur" de la mobilisation en faveur des sans-papiers.

Même le préfet, montré du doigt par les associations d'aide aux immigrés, se félicite officiellement de l'entrée en lice des moines franciscains de Toulouse. "L'Eglise est dans son rôle quand elle tente de nous faire réfléchir. J'accepte volontiers de réfléchir à mon action, en mon âme et conscience", réagit Jean-François Carenco, en apprenant que Frère Alain inclut aussi les fonctionnaires dans ses prières. "Il est fréquent dans nos communautés de prier pour les torturés et leurs tortionnaires", indique simplement le moine franciscain.
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3224,36-995625@51-989381,0.html


Dans les centres de rétention, une ambiance "carcérale"

par Sylvia Zappi    "le Monde", 4 janvier 2008


Le mouvement de protestation qui a agité les centres de rétention de la région parisienne semble marquer le pas. Mais la tension y est toujours palpable. Voici dix jours que plusieurs dizaines d'étrangers sans papiers ont commencé une grève de la faim et remis sur le devant de la scène le sort de ces centaines d'hommes et de femmes en instance de reconduite à la frontière.

Le 20 décembre, les étrangers du centre du Mesnil-Amelot, situé au bout des pistes de l'aéroport de Roissy, avaient rédigé un cahier de doléances dénonçant leurs conditions de vie. Arrestations "arbitraires", conditions de rétention "indignes", fouilles "humiliantes", comptages de nuit répétés, manque d'hygiène, les auteurs criaient leur colère d'être "traités comme du bétail" (Le Monde du 29 décembre). Pour appuyer leurs revendications, les résidents commençaient une grève de la faim. Une semaine plus tard, c'était au tour des étrangers maintenus au centre de Vincennes de se lancer dans la contestation en refusant de réintégrer leur chambre en pleine nuit.

Ces coups d'éclat se sont amplifiés depuis 2004, année de la mise en oeuvre de la loi Sarkozy sur l'immigration qui a, notamment, allongé les délais de rétention. La réforme a permis de multiplier par six le délai maximum - de 5 à 32 jours - pendant lequel un étranger sans papiers interpellé et en attente d'une reconduite à la frontière peut être gardé dans ces centres fermés.

Mille huit cents places fin 2007 contre 700 en 2002 : les chiffres de la rétention montrent l'ampleur du phénomène. L'objectif est de pouvoir garder les sans-papiers le temps que les autorités obtiennent le laissez-passer des consulats étrangers et mettent en oeuvre l'expulsion.

Ce durcissement de la politique d'immigration s'est accompagné, pour les préfectures, d'objectifs chiffrés en matière d'interpellation et de reconduite. Le seuil à atteindre est ainsi passé de 10 000 éloignements en 2002 à 25 000 en 2007. Un niveau que le ministère de l'intérieur a du mal à réaliser : Brice Hortefeux avouait, le 25 décembre, que ses services étaient parvenus à organiser 21 000 reconduites à la frontière d'étrangers en situation irrégulière.

PROMISCUITÉ ET DÉSHUMANISATION Cette pression sur les préfectures a un effet sur les centres de rétention, qui ont vu affluer les sans-papiers depuis trois mois. Les associations de défense des étrangers ont constaté un accroissement des situations humaines difficiles : travailleurs installés clandestinement depuis des années en France, familles avec enfants en bas âge, malades...

La politique de construction du ministère de l'intérieur, qui a privilégié la création de grosses structures - Le Mesnil-Amelot compte 140 places, celui de Vincennes deux fois 140 - a aussi aggravé les conditions de vie dans les centres : la promiscuité et la déshumanisation sont plus propices aux tensions et aux incidents. "Si les conditions matérielles se sont améliorées avec le plan de modernisation, mis en place par le gouvernement, l'ambiance s'est dégradée du fait du caractère de plus en plus carcéral de la rétention", assure Laurent Giovannoni, secrétaire général de la Cimade. Le constat est partagé par David Assouline, qui effectuait une visite à Vincennes, mercredi 2 janvier : "On sent une tension qui s'accroît avec la politique de chiffre du ministère", assure le sénateur PS de Paris.
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3208,36-995626@51-989381,0.html



1- Frère Alain Richard est Franciscain. Il est un ferme adepte de la non-violence évangélique depuis les années 70, y compris dans l' Amérique centrale de ces années -  là, ce qui supposait un certain courage...

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