À Paris, des arbres clandestins au secours des forêts
tropicales
Eliane Patriarca -
LIBERATION.FR : vendredi 7 décembre 2007
La nuit du 6
Décembre 2007, des militants des Amis de la Terre ont planté des arbres en
toute illégalité dans quatre lieux symboliques de Paris pour manifester contre
les importations illégales de bois exotique.
La
nuit est douce et humide. Devant la camionnette de location, garée près de la
station de métro Quai de la Gare, dans le 13e arrondissemnt à Paris, le petit
commando – deux garçons, deux filles – attend. Un peu nerveux. Le coup de fil
d’un copain, parti faire le guet (« personne en vue »), déclenche
l’action.
De
la voiture, ils extraient l’affiche, l’arbre, la terre, et très vite, se
dirigent vers la Grande Bibliothèque. Sur l’esplanade enserrée entre les quatre
gigantesques livres ouverts, ils déposent à toute allure le tilleul, - un peu
étique avec ses quelque huit feuilles mais c’est l’hiver - recouvrent sa
base de terre, le protègent d’un cadre en bois dans lequel est glissé une
affiche sur laquelle on peut lire : « Qu'est ce qui est illégal?
Planter des arbres ou piller des forêts? » Signé : Les Amis de la
Terre. Quelques secondes pour immortaliser l’action et ils dégagent.
Car
la plantation est, au regard de la loi, risquée et répréhensible: toute
dégradation de bien public est passible (Article 322 du Code Pénal) de trois
ans de prison et 45.000 euros d’amende.
Mais
pour l’heure, le plus dangereux, c’est la
descente
de l’escalier en bois exotique de la Bibliothèque qui, mouillé, devient une
vaste patinoire. « Ce bois, c’est de l’Ipé d’Amazonie, imputrescible et
imperméable », précise Sylvain Angerand, bonnet enfoncé sur la tête. Une
fois en sécurité dans la voiture, le chargé de campagne forêts des Amis de la
Terre France rappelle que la BNF
(1),
voulue par le président Mitterrand, conçue par l’architecte Dominique Perrault,
a
demandé 60.000 m2 de bois exotique.
« Il y a aussi du
doussier, un bois
africain pour les pare-soleils. »
La BNF était donc une cible emblématqiue.
«Planter ces arbres sans autorisation est une action symbolique, explique
Sylvain Angerand, nous voulons
montrer
que ceux qui plantent des arbres risquent plus que ceux qui sont complices de
leur abattage illégal ! » Aujourd’hui, poursuit-il sur la foi d’une
étude menée en 2004 avec le réseau international d’avocats Sherpa, une
entreprise qui importe du bois illégal ne risque rien, en vertu de la
législation française et européenne. »
Direction
la tour Eiffel. Même scénario, avec en plus des pelles pour creuser
et planter le tilleul. Photos de groupe avec arbre, et hop, c’est reparti
pour le square du Vert-Galant à la pointe de l’île de la Cité, puis la Butte -
Montmartre. Quatre petits arbres qui vont porter le message des activistes français.
Leurs
homologues belges ont fait de même à Bruxelles il y a quinze jours et les AT
Grande-Bretagne s’apprêtent à les imiter à Londres. Avant Rome et Madrid. Car l’opération de plantation illégale est pilotée par les Amis
de la Terre Europe. Objectif , explique Sylvain Angerand : «
Mettre la pression sur la Commission
Européenne. Début 2008, elle doit exposer son plan de lutte contre le commerce
de bois illégal. Nous voulons que soit créée une loi forte pour enrayer ce
commerce, une loi qui contraigne les entreprises à s'assurer que tous les bois
importés en Europe ont été exploités légalement ».
Au
rythme où disparaissent les forêts tropicales dans le monde, en Indonésie, en
Amazonie, dans le bassin du Congo, sans oublier les forêts boréales en Russie,
accélérant ainsi le réchauffement climatique, l’enjeu est de taille : «13
millions d’hectares sont détruits chaque année, soit un terrain de foot toutes
les deux secondes.»
Mais
les pays producteurs de bois ne sont pas les seuls en cause. «
Aujourd’hui,
la plupart de ces bois transitent par la Chine. Après avoir rasé ses propres forêts, elle importe massivement du bois
tropical, qu’elle transforme en meubles, avant de les exporter vers
l’Europe. Comment prouver alors que ce bois provient d’une exploitation
illégale ?»
Comme
Greenpeace et le WWF, les AT militent pour une
traçabilité du bois exotique, d’un bout à l’autre de la chaîne.
Avec le Royaume - Uni, la France se situe parmi les premiers importateurs de
bois tropical en Europe, en particulier de bois africain. Et Paris (tous
gouvernements confondus) n’a jamais manifesté un grand dynamisme dans cette
lutte contre la déforestation planétaire.
«Pourtant,
durant le Grenelle de l’environnement, nous avons réussi à faire acter le
principe d’une loi contre le commerce illégal de bois», explique Sylvain
Angerand. Mais depuis, l’inquiétude a gagné les ONGs qui redoutent une
«coquille vide». «
Le processus de suivi
du Grenelle ne fonctionne pas, Ni les syndicats ni les collectivités locales ni
nous-mêmes n’avons été associés aux Assises de la Forêt qui viennent de se
dérouler. Or elles sont censées élaborer les décisions sur la forêt que Nicolas
Sarkozy annoncera à la mi-décembre!»
En
ligne de mire de l’action des Amis de la Terre Europe, il y aussi
Bali et la conférence sur le climat,
organisée par l’ONU qui s’y déroule. «
La
conférence planche sur la mise en place pour l’après -protocole de Kyoto ,
l’après 2012, d’un nouveau mécanisme, la “déforestation évitée”. Il s’agit
d’indemniser les pays producteurs de bois afin qu’ils s’engagent à protéger
leurs forêts ou à réduire le rythme de la déforestation.»
Un protocole
qui irait dans le bon sens évidemment, mais qui risque d’être détourné, selon
Sylvain Angerand qui a rédigé le rapport présenté sur ce sujet à Bali, par
l’ONG française Réseau Action Climat. «La Chine et l’Inde qui massacrent leurs
forêts veulent en profiter pour faire financer leurs nouvelles plantations.
Mais quand par exemple en Chine, on replante des eucalyptus, un arbre qui pousse
vite et sert à la fabrication de papier ou à la construction, l’impact sur
l’environnement est très négatif.
L’eucalyptus,
surnommé l’arbre à soif, pompe énormément d’eau, assèche les rivières... De
même,
l’Indonésie veut pouvoir financer
des plantations de palmiers à huile. Mais toutes les forêts ne se
valent pas et les pays «doivent s’engagent à protéger leur forêt naturelle, si
on veut que l’impact pour la biodiversité et le climat soient positif ». «La
forêt, c’est un combat perpétuel», soupire Sylvain Angerand. Mais
aujourd'hui à Paris, quatre tilleuls se dressent à la rescousse de leurs
congénères des forêts tropicales.