L'Église se mobilise et s'engage
L’action
civique et sociale : vivre l’Evangile ?
2ème
partie du Colloque les Eglises
chrétiennes face aux droits de l’Homme : enjeux et défis
Collège des
Bernardins, Paris, 6 décembre 2008
Intervention du frère Alain Richard, ofm
À l’intérieur du thème de
« l’action civique et sociale : vivre l’Evangile ? », et à
la suite de l’exposé de Jean-Louis Schlegel, on m’a demandé un témoignage.
Cette demande provient de ma
participation au
Cercle de Silence
démarré à Toulouse par les Franciscains. Toutefois mon témoignage fera
aussi appel à d’autres engagements pour la défense des droits de l’homme.
En
octobre 2007, notre Communauté de frères Franciscains à Toulouse a pris
l’initiative d’un Cercle de Silence, le
dernier mardi de chaque mois. Le motif en est l’existence à 10 kms du siège du
gouvernement de la ville de Toulouse, le Capitole, d’un Centre de Rétention
Administrative (C.R.A). Dans ce Centre sont enfermés en nombre croissant des
étrangers dépourvus des papiers leur
permettant un séjour légal dans notre
pays.
Vivre l’Evangile est et
reste le premier mot de la Règle de notre Ordre, fondé par François d’Assise.
Nous avons ressenti très intensément l’enfermement d’étrangers
et le comportement des personnes exécutant les ordres gouvernementaux. Les
conditions psychologiques et sociales dans lesquelles cette privation de
liberté est réalisée semblent difficilement acceptables par toute personne
écoutant sa conscience. Officiellement les C.R.A ne sont pas des prisons,
toutefois ils sont gérés comme de vraies prisons, et les personnes qui y sont
maintenues les perçoivent effectivement comme des prisons.
Or notre compréhension de la foi chrétienne inclut d’écouter notre
conscience d’êtres humains. Cette conscience d’ailleurs nous lie avec tous nos concitoyens et même avec tous les autres habitants de
notre planète. En écoutant notre conscience et en analysant la situation, nous
avons considéré qu’il s’agit d’une situation d’une extrême gravité.
L’enfermement systématique et
l’expulsion des étrangers en situation illégale nous apparaissent des
pas successifs qui banalisent des atteintes
importantes à la dignité humaine. Ces actions, semble-t-il, expriment le
refus de
l’étranger vu comme un problème
et un danger et non comme un proche qui peut devenir une chance. Elles
violent ses droits fondamentaux. Notre
désir de vivre l’Evangile donne encore plus de force à notre désaveu de ces
comportements, décrets ou lois qui blessent profondément l’humanité d’êtres
humains.
Or, ces actions, que nous
réprouvons, sont faites officiellement « en notre nom ».
Nous avons donc
décidé de signifier publiquement notre
réprobation et d’inviter nos concitoyens à écouter leur propre conscience.
Pour mémoire, je signale que plusieurs articles de la Déclaration Universelle
des Droits de l’Homme semblent incompatibles avec la façon dont notre pays
traite les personnes sans papiers.
La note particulière à cette
action d’un Cercle de Silence est qu’elle se situe dans la rencontre d’une
méthode de la non-violence gandhienne avec la foi de religieux catholiques, la
communauté des frères franciscains de Toulouse dont je fais partie. En fait,
cette action a touché bon nombre de personnes qui ne se réfèrent pas à la foi
chrétienne, mais sont des humanistes attachés à faire respecter la dignité de
chaque être humain. Notons également que le Cercle de Silence de Toulouse a été
entrepris avec
l’accord explicite du responsable local et du responsable provincial
des Franciscains, qui a même accepté que son accord soit publié. Les
responsables internationaux de notre Ordre o.f.m. ont également exprimé leur
satisfaction de cette initiative, qui correspond aux priorités de l’Ordre
depuis plusieurs années. L’evêque du lieu a été informé, ainsi que quelques
personnalités du Clergé diocésain.
Un élément important de
notre initiative est que p
lusieurs d’entre - nous, Franciscains, sommes
familiers avec l’esprit et les méthodes de la non-violence gandhienne.
Voici quelques points de
l’esprit ou de la méthode de la non-violence que nous mettons en avant :
1°) Devant une violence ou une injustice, l’esprit
de la non-violence nous invite à regarder
lucidement que la personne ou le groupe auquel nous nous opposons ne
sont pas les seuls responsables de l’injustice. Nous avons à
reconnaître notre part de responsabilité
dans la situation qui nous choque et
que nous combattons. Dès le début de notre action, nous avons précisé dans
notre tract : «
Notre silence
et notre prière veulent rejoindre les sans - papiers, ceux qui font la loi et
ceux qui la font appliquer, ainsi que tous les acteurs que nous sommes, chacun
à son échelle ».
En raison même de cette
lucidité sur la situation, nous
nous
adressons à l’adversaire avec un espoir ferme qu’il puisse changer, et que
pareillement nous-mêmes sommes capables de changer. Cette
absence d’arrogance ou de ‘bonne
conscience’ est capitale pour que l’adversaire ne se raidisse pas ou, si vous
préférez, qu’il ne « s’arme pas» encore plus, s’enfonçant dans
sa violence. Il faudra peut-être une certaine coercition pour qu’il se
« désarme », mais cette coercition devra se réaliser de manière
clairement respectueuse de sa dignité.
2°) La lutte contre une injustice grave nécessite
des
moyens qui fassent ressortir la
gravité et la profondeur de l’atteinte à l’humanité des victimes,
mais aussi de l’atteinte à l’humanité des
collaborateurs à cette violation. Nous avons estimé qu’il fallait
aller au - delà des mots et des cris
trop souvent utilisés pour des causes où la profondeur de la dignité humaine
n’est pas en jeu. Nous avons choisi un
silence
qui doit être
digne, non - méprisant,
un silence
habité par le cri d’une
humanité blessée qui reste aimante. Un silence qui permette d’être en
contact avec la vérité de notre propre être et le protège du bla-bla trop
facile. C’est ce silence-là qui nous a paru le moyen le plus adapté à exprimer
notre certitude de la richesse qui existe au profond de nous-mêmes et de nos
concitoyens : nous ne voulons pas que cette richesse de notre espèce
humaine disparaisse.
« Ce silence est un moyen d’action à la portée de tous, une
interpellation adressée à nos concitoyens et
aux pouvoirs publics, un temps d’intériorité pour une prise de
conscience, et il invite à déboucher sur d’autres actions en faveur des personnes
sans papiers ».
Nous avons donc invité nos
concitoyens à se joindre à nous dans un temps de vérité, soit en participant au
Cercle de Silence, soit en faisant silence en d’autres moments. En même temps,
notre Cercle de Silence vise à interpeller tous ceux qui forment
l’opinion publique, et qui ignoreraient ce qui se passe.
L’interpellation s’adresse
également et clairement aux détenteurs des pouvoirs publics qui peuvent ne pas
avoir réalisé la gravité des actions contre les sans - papiers. Nous en
connaissons qui se sont senti interpellés par notre invitation à écouter sa
conscience. D’autres semblent plutôt en rire. Nous ne pouvons que leur rappeler
fraternellement qu’à notre époque, les Tribunaux Nationaux ou Internationaux
jugent de plus en plus des personnes qui ont fait fi des Droits de l’homme.
L’impunité dont certains décideurs ou acteurs ont pu bénéficier dans le passé
se réduit de plus en plus. Puissent - ils faire le bon choix avant qu’il ne
soit trop tard !
3°) La non-violence
ne vise pas à une résolution rapide, mais parfois fragile du conflit.
Elle vise à gérer le conflit de façon que les
2 parties en présence tirent un
bénéfice du conflit, au moins en ayant
grandi dans leur humanité. Il faut se rappeler ce point de la
dynamique non - violente. La constance
est indispensable. La non - violence nécessite des acteurs déterminés et
patients. Ils doivent veiller à maîtriser leurs anxiétés, spécialement celle de
ne pas avoir un résultat immédiat.
Voici ce qui est écrit sur
notre tract : «
ces problèmes
sont mondiaux et complexes ..…….. Nous ne prétendons pas avoir la
solution. Mais aujourd’hui, nous pensons
que nous pouvons aller plus loin ensemble et que le chemin passe par le respect
de la dignité de toute personne humaine. Telle est fondamentalement notre
espérance. Elle passe par une réflexion collective qui nous concerne tous ».
En réfléchissant sur
l’impact de cette action, nous observons
1° Que
plus de 86 Cercles de Silence se sont créés
en France et plusieurs sont en formation. De nombreuses personnes et
groupes semblent avoir trouvé là un moyen adapté à leur personnalité et à leurs
désirs.
2° Que
l’impact
médiatique a été surprenant et se poursuit. Ce n’est pas le lieu de
chercher les raisons de cet impact. Autre part, nous avons fait une liste
de plusieurs facteurs sans chercher à
apprécier leur influence exacte et comparative.
Maintenant, abandonnons pour
un instant les Cercles de Silence et remarquons que la présence d’une
Communauté de Franciscains dans une action publique en faveur des Droits de la
personne est assez rare en France et même à l’étranger. Plus fréquemment,
Frères ou Sœurs, individuellement ou en petit groupe, participent à une action
initiée par un collectif qui ne se réfère pas toujours à l’Evangile. Dans tous
les cas, le désir de vivre l’Evangile est présent, même s’il ne s’extériorise
pas comme tel. C’est la cohérence de la vie chrétienne qui souvent est au
centre de ces engagements.
Toutefois, j’ai aussi été le témoin d’autres
engagements publics de groupes ou communautés chrétiennes. Je vais sortir des
limites de la France, car 25 années de ma vie ont été passées aux Etats - Unis,
et de là j’ai participé à des équipes internationales dans plusieurs pays.
Au Guatemala, durant la dictature du
Général Meija Victores, en 1984, le
Groupe des Familles de disparus (GAM, Grupo de Apoyo Mutuo) organisait une
marche de 30 Kms réclamant le retour ou des nouvelles de leurs êtres chers
kidnappés. Beaucoup d’observateurs
craignaient que cette marche se termine par un massacre, comme 10 années
auparavant s’était terminée une marche de protestation. Je faisais partie d’un
groupe sans références confessionnelle ou politique : l’équipe de P.B.I.,
un mouvement non - violent d’interposition. Nous avons réalisé l’entraînement à
la non-violence du Groupe organisateur de la marche. De plus, une bonne
quinzaine de frères Franciscains de la ville ont participé à la marche, en
groupe et en habit Franciscain. Des corps constitués de l’Eglise, il n’y avait qu’un seul
autre religieux, un Jésuite. L’Église diocésaine a préféré s’abstenir.
La marche s’est déroulée sans le moindre incident. Nous avions là encore la
présence simultanée de la technique de la non-violence associée à la visibilité d’un important groupe appartenant
à la structure de l’Eglise. Évidemment, la présence des Franciscains n’a pas
plu au Dictateur et ils ont dû en subir des conséquences, qu’ils étaient prêts
à assumer. Pour les familles de disparus, cette présence de l’Eglise à travers
un groupe visible de Franciscains a été très importante.
Aux
Etats-Unis, la principale opposition aux essais et à l’armement
nucléaire vient des Eglises : spécialement les Eglises dites de Paix,
ainsi que les Méthodistes et, dans l’Eglise catholique, les Jésuites et les
Franciscains. En plus de leur engagement contre les essais nucléaires dans le
Nevada, les Franciscains ont été au premier rang du soutien des Ouvriers
agricoles conduits par le leader non - violent Cesare Chavez. Des frères
soutenus par leur communauté locale sont également très impliqués pour la paix
en Irak, pour la suppression de l’enseignement de la torture, ou en faveur des
sans-papiers venant de la frontière mexicaine.
J’ai observé, parfois avec impatience, la prudence ou même la timidité
des responsables d’Eglises chrétiennes à soutenir la défense des droits de
l’homme.
Cette attitude n’est pas une particularité des Eglises. Toutes les structures
importantes semblent avoir la même lenteur et la même peur des conséquences,
qu’elles soient intérieures à leur organisation ou bien proviennent de ceux qui
violent les droits de la personne. Cette extrême prudence se comprend un peu,
mais elle
pose la question de savoir
comment la compassion de Dieu est vécue dans les Eglises. Heureusement,
tant en France qu’aux USA ou en Amérique Latine, j’ai pu voir des initiatives
de groupes plus petits dont tous les membres assumaient les risques pris par
leur groupe.
En plus, rappelons que beaucoup d’Eglises ont
mandaté des organisations spéciales
pour être présentes aux enjeux de société. Pour la Famille franciscaine, depuis 1989, une ONG auprès des Institutions
de l’ONU,
Franciscans International,
a des bureaux à Genève, New York et Bangkok. La plupart des Ordres religieux
ont ainsi leur ONG auprès de l’ONU, et nous travaillons ensemble. La
présence de religieux, religieuses ou laïcs franciscains dans presque tous les
pays du monde permet de faire venir à Genève des témoins indiscutables pour
déposer lors des réunions traitant des violations des droits de l’Homme.
Sous les régimes
autoritaires, les personnes qui écoutent leur conscience se trouvent
fréquemment face à une question difficile : faut-il obéir aux lois et
règlements quand ma conscience en serait blessée ?
Je laisse les moralistes
éclairer sur les conditions pour pouvoir transgresser certaines lois inacceptables
en conscience. Je veux surtout noter mon doute que les décideurs autoritaires
qui mettent en place des règlements ou des lois immorales se rendent compte
combien leur comportement mine le respect et l’obéissance aux lois. Ceux qui
doivent écrire des lois ne peuvent échapper à cette question.
Les lois immorales détruisent l’obéissance
aux lois ! La désobéissance civique peut devenir une exigence pour
toute conscience droite. Les Eglises chrétiennes ont probablement besoin de
faire connaître et mettre à jour leur enseignement sur ce sujet.
Vous connaissez probablement
la phrase prononcée par l’Américain Henri David Thoreau, le précurseur de la
désobéissance civile : Emerson visite Thoreau en prison pour son
opposition à l’esclavage, et lui aurait dit : «
Monsieur, pourquoi êtes-vous là ? », et Thoreau lui
aurait répondu :
« Monsieur,
pourquoi n’y êtes-vous pas ?». Depuis près de 50 ans, des Chrétiens
Américains ont déjà dit que, pour être fidèles à l’Evangile, beaucoup doivent
accepter d’être emprisonnés. Plusieurs de mes frères franciscains et de mes
amis l’ont fait. Ceci pourrait devenir
de plus en plus nécessaire pour des Chrétiens Français désirant être cohérent
avec l’Evangile.
En plus de l’éclairage
trouvé en écoutant leur conscience, les Chrétiens bénéficient de leur relation à Jésus - Christ et à son Evangile,
éventuellement de l’enseignement de leur Eglise. La parole des Chrétiens est
facilement critiquée par les incroyants ou les membres d’autres religions si
elle se réfère d’abord à l’enseignement de l’Evangile et à celui de l’Eglise.
Il me semble que
nous n’avons pas à
avoir honte de notre foi chrétienne et de la lumière qu’elle apporte à notre
conscience. Mais sommes-nous suffisamment attentifs à la voix de notre
conscience d’êtres humains et à l’humanité que nous partageons avec tous les
membres de l’espèce humaine ? La Déclaration Universelle des Droits de
l’Homme ne donne-t-elle pas les balises pour naviguer au milieu de mille et une
violations des Droits de la personne ?
Soyons pleins de gratitude pour
ceux qui ont écrit ou voté cette Déclaration Universelle. Soyons aussi
pleins de gratitude pour tous ceux qui luttent sans cesse pour que les Droits
des personnes humaines ne se dégradent pas, et qu’ils soient respectés.