L'Église se mobilise et s'engage
HOMELIE LORS DE LA
MESSE ANNUELLE DES RESPONSABLES POLITIQUES :
Message du cardinal Vingt-Trois(1)
aux responsables politiques
«
Heureux les yeux qui voient ce que vous
voyez ! » (Lc 10, 23). Cette apostrophe de Jésus à ses disciples nous
laisse parfois perplexes. Bien sûr, nous pouvons l’interpréter comme une
bénédiction qui vise exclusivement les disciples qui avaient assisté en témoins
émerveillés aux événements historiques de la venue du Christ et du déroulement
de son ministère.
Mais dans la foi
chrétienne, les Écritures ne sont pas seulement un récit historique sans
pertinence actuelle. Elles sont aussi reçues dans la foi comme Parole de Dieu
aujourd’hui pour nous.
Ainsi la joie du
Christ qui exulte sous l’action de l’Esprit - Saint dit quelque chose sur notre
situation aujourd’hui, comme la prophétie d’Isaïe dit quelque chose sur ce que
nous vivons actuellement. Le monde nouveau de justice et de paix, qu’a inauguré
le Messie «
sorti de la souche de Jessé
» (Is 11, 1), peut nous faire rêver dans les moments difficiles que traverse le
monde, ou peut-être peut-il aussi faire partie du
témoignage de la foi chrétienne d’annoncer une véritable espérance.
Permettez-moi
simplement ce soir de partager avec vous quelques uns des motifs de cette
espérance.
Vitalité,
sérénité :
Il y a bientôt
trois mois, nous avons eu la joie d’accueillir le pape Benoît XVI en France, et
je sais que nombre d’entre vous ont tenu à participer à l’un ou l’autre des
rassemblements qui ont marqué son passage parmi nous ou du moins à en suivre
les échos médiatiques. Même si certains pontifes du commentaire infaillible ont
peiné à en prendre leur parti, tous ont bien dû s’incliner devant les faits :
la figure de
l’Église catholique en
France, telle qu’elle apparaissait était celle d’un corps vivant et motivé,
essentiellement composé de jeunes adultes ou de jeunes familles ; un corps
certes très diversifié, mais serein et uni
dans la profession de foi ; un corps joyeux et heureux de vivre ce moment
intense.
Nous sommes bien
éloignés des images stéréotypées, que véhiculent encore paresseusement quelques
informateurs, d’une Église de vieillards, sans prise sur les jeunes
générations, sans intelligence sur le temps que nous vivons, sans prise sur la
réalité, en voie de dégénérescence rapide et d’extinction sociale. Bref, d’une
force sociale qui ne serait plus qu’une faiblesse dont il n’y aurait pas lieu
de s’inquiéter. À ce jour, je ne crois pas qu’il y ait en France beaucoup de
corps sociaux qui offrent une telle vitalité et une telle sérénité.
Je n’en tire
aucun motif de triomphalisme, mais pour des personnes aussi averties que vous
de la vie publique, je pense que cette vitalité est une espérance non seulement
pour les catholiques, mais encore pour la société dans son ensemble.
Le courage de
s’opposer :
Un deuxième
motif d’espérance me vient d’une certaine appréciation de l’évolution des
mentalités dans notre société. Vous trouvez peut-être que je suis exagérément
optimiste, mais, mais aussi à l’égard de leurs amis, ce qui est parfois plus
difficile.
il me semble que nos
concitoyens sont plus ouverts aux questionnements éthiques qu’ils ne l’étaient
il y a une quinzaine d’années. Sans doute, différents événements et
différents courants d’opinion ont-ils contribué à cette évolution.
Permettez-moi de
vous dire que je compte parmi ces éléments le courage personnel et politique
d’un certain nombre d’élus qui n’ont jamais accepté de se plier aux diktats des
idées toutes faites et qui ont eu assez de détermination pour témoigner de
leurs convictions, non seulement à l’égard de leurs adversaires politiques
Plus de modestie envers les prouesses
économiques de notre système, c’est le moins que l’on puisse dire ; moins
de crédulité naïve dans les grandes promesses thérapeutiques jamais étayées par
des résultats vérifiables ;
Plus de sensibilité à la fragilité de notre
environnement et à l’irresponsabilité de la gestion des ressources
naturelles sont autant de facteurs qui nous ont conduits à plus de réalisme et
plus d’esprit critique.
Aujourd’hui il
est à nouveau possible de réfléchir et de poser certaines questions de sagesse,
censurées il y a encore quelques années. Cette plus grande liberté d’esprit
n’élimine pas les campagnes de lobbying et leurs informations partiales ou mensongères.
Elle permet du moins de les identifier et de les nommer sans être stigmatisé
comme les derniers représentants de l’obscurantisme.
Bioéthique : une
question de droit :
Cette plus
grande liberté dans l’expression de convictions différentes sur la dignité de
l’homme et sur son avenir est une ressource précieuse en ces temps où nous
allons être entraînés dans le grand débat des états généraux sur les lois de
bioéthique.
Si nous
souhaitons que ces débats soient vraiment généraux et ne se réduisent pas à des
luttes d’influence entre les diverses idéologies ou entre les représentants des
lobbies économiques, il nous revient de faire entendre des arguments de raison.
Le travail qui a été mené par la Conférence des évêques de France sur ce sujet
a abouti à un dossier important que vos évêques vont vous transmettre.
Il réunit les
avis de différents spécialistes sur les questions retenues pour les états
généraux. Notre propos n’est pas d’imposer à la société des vues particulières,
mais de fournir des éléments d’appréciation dans le dialogue auquel nous sommes
invités.
Plus
profondément, il
pose une question de
droit dans le fonctionnement de notre démocratie. Nous savons bien que le
droit positif, dont vous avez la lourde charge d’établir l’expression
législative, ne peut pas être une simple répétition des principes fondamentaux.
Il doit être
l’expression de leur mise en œuvre dans une législation pratique. Mais nous
savons aussi que le droit positif ne peut pas se borner à rappeler les grands principes
en formulant aussitôt la liste des dérogations qui permettront de les
transgresser avec l’approbation du législateur.
En cette année
où nous fêtons avec la grandeur qui convient le soixantième anniversaire de la
Déclaration universelle des droits de l’homme, il peut ne pas être inutile de
rappeler que cette déclaration n’est pas une simple invocation sans effet
pratique. Si la loi définit des frontières à ne pas franchir, elle ne peut pas,
en même temps, fournir les moyens de les violer sans infraction. Après plus de
dix ans sous le régime des premières lois de bioéthique, l’expérience nous
montre que
les exceptions ne sont
souvent qu’une manière déguisée de donner une autorisation en sauvegardant
l’attachement aux grands principes.
À moins que ce
ne soit une tactique pour abaisser les résistances et accoutumer les
consciences à la transgression. Un peu de recul permet de faire une véritable
évaluation des enjeux et des risques et d’appliquer à l’égard de l’homme et de
l’humanité le fameux principe de précaution dont on se réclame si volontiers
pour tant de sujets bien moins importants.
La conscience de
ses limites :
Un troisième
motif d’espérance peut nous venir des difficultés mêmes que nous traversons.
Les contraintes du système économique dans lequel nous fonctionnons nous
amènent, qu’on le veuille ou non, à
reconnaître que les ressources de notre univers sont limitées et que le rêve
d’un développement indéfini de notre mode de vie touche à ses limites lui
aussi.
L’accroissement continu de la consommation
ne peut plus être le seul moteur de l’activité économique et c’est toute
une conception de l’existence qui se trouve remise en cause. Pourquoi ne pas
espérer que cette remise en cause, si elle n’est pas escamotée par des
promesses illusoires, permette à nos concitoyens de retrouver ou d’inventer de
nouvelles aspirations, de nouveaux objectifs et de nouvelles satisfactions ?
Les
transformations d’une société sont des changements très lents et qui se
mesurent en décennies. Les épreuves que nous rencontrons sur les chemins de
l’histoire marquent parfois la fin d’un monde.
Elles peuvent
être aussi les germes d’une nouveauté que nous ne connaissons pas encore. Le
regard de la foi sur la vie des hommes nourrit l’espérance que Dieu aujourd’hui
encore fait toutes choses nouvelles. Notre tâche de chrétiens est de chercher
avec confiance et détermination les éléments de cette nouveauté et de les faire
ressortir en même temps que nous nous employons à les soutenir et à les faire
fructifier.
J’en suis convaincu, la promesse d’un monde
nouveau fait de justice et de paix n’est ni une utopie ni une illusion, elle
est la promesse de Dieu pour chaque époque de l’histoire des hommes — et
donc pour la nôtre. Elle est la conviction qui nous soutient devant les
difficultés quotidiennes. Elle est la motivation qui nous anime quand nous
défendons la dignité humaine. Elle est notre espérance !
+ André, cardinal Vingt-Trois , archevêque de Paris
1- Vitalité de l’Eglise, courage et lucidité face aux enjeux
bioéthiques, conscience de ses limites, tels sont les motifs d’espérance »
abordés par le cardinal Vingt-Trois, lors de l’homélie de la messe de rentrée
des responsables politiques. Basilique Sainte-Clotilde, mardi 2 décembre 2008,
texte intégral. Évangile selon saint Luc au chapitre 10, versets 21 - 24.