L'Église se mobilise et s'engage

MESSAGE DU PAPE BENOÎT XVI POUR LA CÉLÉBRATION DE LA JOURNÉE MONDIALE DE LA PAIX

1er JANVIER 2009
 

COMBATTRE LA PAUVRETÉ, CONSTRUIRE LA PAIX

1. Au début de cette nouvelle année, je désire adresser à tous mes vœux de paix  et, par ce Message, inviter chacun à réfléchir sur le thème: Combattre la  pauvreté, construire la paix. Mon vénéré prédécesseur Jean-Paul II, dans le Message pour la Journée Mondiale de la Paix de 1993, avait déjà souligné les  répercussions négatives que la situation de pauvreté de populations entières  finit par avoir sur la paix.  De fait, la pauvreté figure souvent parmi les facteurs qui favorisent ou  aggravent les conflits, y compris armés. À leur tour, ces derniers alimentent de  tragiques situations de pauvreté. « Une autre menace réelle pour la paix se  confirme dans le monde et devient de plus en plus grave – écrivait Jean-Paul II:  – de nombreuses personnes et même des populations entières vivent aujourd'hui  dans des conditions d'extrême pauvreté. L'inégalité entre riches et pauvres est  devenue plus évidente, même dans les pays économiquement les plus développés.  Il s'agit là d'un problème qui s'impose à la conscience de l'humanité, car la  situation dans laquelle se trouvent nombre de personnes offense leur dignité  foncière et, en conséquence, compromet le progrès authentique et harmonieux de  la communauté mondiale »(1).

2. Dans ce contexte, combattre la pauvreté implique donc une prise en  considération attentive du phénomène complexe de la mondialisation. Cette  prise en compte est importante déjà du point de vue méthodologique, parce qu'elle  invite à utiliser le fruit des recherches menées par les économistes et les  sociologues sur les divers aspects de la pauvreté. La référence à la  mondialisation devrait, également, revêtir un sens spirituel et moral, car elle  nous pousse à considérer les pauvres dans la perspective consciente que nous  participons tous à un unique projet divin, celui de la vocation à construire une  unique famille dans laquelle tous – individus, peuples et nations – règlent  leurs comportements en les basant sur les principes de fraternité et de  responsabilité.

       Dans cette perspective, il est nécessaire d'avoir une vision ample et détaillée  de la pauvreté. Si la pauvreté n'était que matérielle, les sciences sociales, qui nous aident à mesurer les phénomènes sur la base de données de caractère  surtout quantitatif, seraient suffisantes pour en éclairer les caractéristiques  principales. Nous savons cependant qu'il existe des pauvretés immatérielles, qui  ne sont pas la conséquence directe et automatique de carences matérielles. Par  exemple, dans les sociétés riches et avancées, se trouvent des phénomènes de marginalisation, de pauvreté relationnelle, morale et spirituelle : il s'agit  de personnes intérieurement désorientées, qui connaissent diverses formes de  malaise malgré le bien-être économique. Je pense, d'une part, à ce qu'on appelle  le « sous-développement moral (2) » et, de l'autre, aux conséquences négatives du « surdéveloppement (3)». Je n'oublie pas non plus que, dans les sociétés dites « pauvres », la  croissance économique est souvent freinée par des obstacles culturels,  qui ne permettent pas une utilisation correcte des ressources. Il demeure vrai,  quoi qu'il en soit, que toute forme de pauvreté non choisie prend racine dans le  manque de respect envers la dignité transcendante de la personne humaine. Quand  l'homme n'est pas considéré dans l'intégralité de sa vocation et que les  exigences d'une véritable « écologie humaine (4) » ne sont pas respectées, les dynamiques perverses de la pauvreté se  déclenchent aussi, comme cela apparaît évident dans certains domaines que j'évoquerai  brièvement.

Pauvreté et implications morales

3. La pauvreté est souvent mise en relation, comme étant sa cause directe, avec  la croissance démographique. En conséquence de quoi, sont mises en œuvre  des campagnes de réduction des naissances, conduites au niveau international, recourant aussi à des méthodes qui ne respectent ni la dignité de la femme ni le  droit des époux à choisir de manière responsable le nombre de leurs enfants (5) et souvent même, ce qui est plus grave, qui ne respectent pas le droit à  la vie. L'élimination de millions d'enfants non - nés, au nom de la lutte contre  la pauvreté, constitue en réalité la disparition des plus pauvres parmi les  êtres humains. Face à cela, le fait est qu'en 1981, environ 40% de la population  mondiale vivait au-dessous du seuil de pauvreté absolue, tandis qu'aujourd'hui  ce pourcentage a diminué de moitié et que sont sorties de la pauvreté des  populations que caractérise, entre autres, une forte augmentation démographique.  Cette donnée met en évidence que les ressources existeraient pour résoudre le  problème de la pauvreté, même en présence d'une croissance de la population. Il  ne faut pas oublier que, depuis la fin de la seconde Guerre mondiale jusqu'à nos  jours, la population sur la terre a augmenté de quatre milliards et que, dans  une large mesure, ce phénomène concerne des pays qui ont récemment émergés sur  la scène internationale comme de nouvelles puissances économiques et qui ont  connu un développement rapide précisément grâce au nombre élevé de leurs  habitants. En outre, parmi les Nations les plus développées, celles qui ont les  taux de natalité les plus élevés jouissent des meilleures potentialités de  développement.  En d'autres termes, il apparaît que la population est une richesse et non un  facteur de pauvreté.

4. Une autre source de préoccupation est constituée par les maladies pandémiques  comme, par exemple, la malaria, la tuberculose et le sida, qui, dans la mesure  où elles frappent les secteurs productifs de la population, influent grandement  sur l'aggravation des conditions générales du pays. Les tentatives pour freiner  les conséquences de ces maladies sur la population n'atteignent pas toujours des  résultats significatifs. Il arrive, en outre, que les pays victimes de certaines  de ces pandémies doivent subir, pour y faire face, le chantage de ceux qui  conditionnent les aides économiques à la mise en œuvre de politiques contraires  à la vie.  Il est en particulier difficile de combattre le sida, qui est une cause  dramatique de pauvreté, si les problématiques morales liées à la diffusion du  virus ne sont pas affrontées. Il faut en premier lieu mettre en œuvre des  campagnes qui éduquent, surtout les jeunes, à une sexualité qui soit conforme à  la dignité de la personne; des initiatives réalisées en ce sens ont déjà obtenu  des résultats significatifs, en faisant diminuer la diffusion du VIH. Il faut  ensuite mettre à la disposition des peuples pauvres les médicaments et les soins  nécessaires; ce qui suppose un engagement fort en faveur de la recherche  médicale et des innovations thérapeutiques, ainsi qu'une application souple,  quand cela s'avère nécessaire, des règles internationales qui régissent la  propriété intellectuelle, afin de garantir à tous les soins sanitaires de base  nécessaires.

5. Un troisième domaine, qui est l'objet d'attention dans les programmes de  lutte contre la pauvreté et qui en manifeste la dimension morale intrinsèque, est la pauvreté des enfants. Quand la pauvreté frappe une famille, les enfants en sont les victimes les plus  vulnérables: presque la moitié des personnes qui vivent dans la pauvreté absolue  est aujourd'hui constituée par des enfants. Considérer la pauvreté en se mettant  du côté des enfants conduit à retenir comme prioritaires les objectifs qui les  intéressent plus directement comme, par exemple, l'attention aux mères de  famille, le travail éducatif, l'accès aux vaccins, aux soins médicaux et à l'eau  potable, la sauvegarde de l'environnement et, surtout, l'engagement pour la  défense de la famille et pour la stabilité des relations en son sein. Quand la  famille s'affaiblit, les préjudices retombent inévitablement sur les enfants. Là  où la dignité de la femme et de la mère n'est pas protégée, ceux qui en  subissent les conséquences, ce sont d'abord et toujours les enfants.

6. Un quatrième domaine qui, du point de vue moral, mérite une particulière  attention est la relation qui existe entre le désarmement et le développement. Le niveau global actuel des dépenses militaires des États est préoccupant. Comme  j'ai déjà eu l'occasion de le souligner, le fait est que « les immenses  ressources matérielles et humaines engagées pour les dépenses militaires et pour  les armements sont en réalité soustraites aux projets de développement des  peuples, spécialement à ceux qui sont les plus pauvres et qui ont le plus besoin  d'aide. Cela va à l'encontre de ce que la Charte des Nations-Unies elle-même  affirme, quand elle engage la communauté internationale et les États en  particulier, “à favoriser l'établissement et le maintien de la paix et de la  sécurité internationale en ne détournant vers les armements que le minimum des  ressources humaines et économiques du monde” (art. 26)(6) ».

       Cet état de chose n'aide pas mais, au contraire, il constitue un obstacle  sérieux à la poursuite des grands objectifs de développement de la communauté  internationale. En outre, une croissance excessive des dépenses militaires  risque d'accélérer une course aux armements qui provoque des poches de  sous-développement et de désespoir, se transformant ainsi paradoxalement en  facteurs d'instabilité, de tension et de conflit. Comme l'a sagement déclaré mon  vénéré prédécesseur Paul VI, « Le développement est le nouveau nom de la paix (7) ». Les États sont donc appelés à réfléchir sérieusement sur les raisons les  plus profondes des conflits, souvent allumés par l'injustice, et à y remédier  par une autocritique courageuse. Si l'on parvient à une amélioration des  relations, cela devrait permettre une réduction des dépenses d'armements. Les  ressources économisées pourront être destinées à des projets de développement  des personnes et des peuples plus pauvres et nécessiteux: l'engagement consenti  en ce sens est un engagement pour la paix au sein de la famille humaine.

7. Un cinquième domaine relatif à la lutte contre la pauvreté matérielle  concerne la crise alimentaire actuelle, qui compromet la satisfaction des  besoins élémentaires.  Cette crise n'est pas tant caractérisée par l'insuffisance de nourriture, mais  davantage par les difficultés d'accès à celle-ci et par des mouvements  spéculatifs et, donc, aussi par un déficit de coordination des institutions  politiques et économiques en mesure de faire face aux nécessités et aux  urgences. La malnutrition peut aussi entraîner de graves dommages  psychophysiques aux populations, privant de nombreuses personnes des énergies  nécessaires pour sortir, sans une aide particulière, de leur situation de  pauvreté. La conséquence est que ces populations ne sont pas en mesure de sortir  seules de leur sous - développement. Cela contribue à élargir la fourchette des  inégalités, provoquant des réactions qui risquent de devenir violentes. Ces  dernières années, les données sur l'évolution de la pauvreté relative indiquent  toutes un accroissement de l'écart entre riches et pauvres. Les causes  principales de ce phénomène sont sans doute, d'une part, le changement  technologique, dont les bénéfices se concentrent dans la zone la plus élevée de  la distribution du revenu et, d'autre part, la dynamique des prix des produits  industriels, qui augmentent beaucoup plus rapidement que les prix des produits  agricoles et des matières premières que possèdent les pays les plus pauvres. Il  arrive ainsi que la majeure partie de la population des pays les plus pauvres  souffre d'une double marginalisation: en termes de revenus plus bas et de prix  plus élevés.

Lutte contre la pauvreté et solidarité globale

8. L'une des voies maîtresses pour construire la paix est une mondialisation  ayant pour objectif les intérêts de la grande famille humaine (8). Cependant pour gérer ainsi la mondialisation, il faut une forte solidarité globale (9) entre pays riches et pays pauvres, de même qu'au sein de chaque pays, même  s'il est riche. Un « code éthique commun (10)»  est nécessaire, dont les normes n'auraient pas seulement un caractère  conventionnel, mais seraient enracinées dans la loi naturelle inscrite par le  Créateur dans la conscience de tout être humain (cf. Rm 2, 14-15). Ne  nous sentons-nous pas appelés, chacun, au fond de notre conscience, à apporter  notre propre contribution au bien commun et à la paix sociale ? La  mondialisation élimine certaines barrières, mais cela ne signifie pas qu'elle ne  puisse pas en construire de nouvelles; elle rapproche les peuples, mais la  proximité territoriale et temporelle ne crée pas, de soi, les conditions d'une  véritable communion et d'une paix authentique. La marginalisation des pauvres de  la planète ne peut trouver de remède valide dans la mondialisation que si chaque  homme se sent personnellement blessé par les injustices existant dans le monde  et par les violations des droits de l'homme qui y sont liées. L'Église, qui est  « signe et instrument de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre  humain (11) »,continuera à offrir sa contribution afin que soient dépassées les  injustices et les incompréhensions et qu'advienne un monde plus pacifique et  plus solidaire.

9. Dans le domaine du commerce international et des transactions  financières , des processus sont aujourd'hui en place qui permettent une  intégration positive des économies, ce qui contribue à l'amélioration des  conditions générales; mais il y a aussi des processus en sens inverse, qui  suscitent des divisions entre les peuples et la marginalisation, créant ainsi de  dangereux risques de guerres et de conflits. Dans les décennies qui ont suivi la  seconde Guerre mondiale, le commerce international des biens et des services  s'est accru de manière extrêmement rapide, avec un dynamisme qui n'avait jamais  eu de précédents au cours de l'histoire. Une grande partie du commerce mondial  concernait les pays d'industrialisation ancienne, auxquels se sont ajoutés de  manière significative de nombreux pays émergents qui en sont devenus des acteurs  importants.  Mais d'autres pays, dont le revenu est bas, demeurent largement en marge des  mouvements d'échanges commerciaux. Leur croissance s'est trouvée ralentie par la  chute rapide, dans les dernières décennies, du cours des matières premières qui  représentent la quasi totalité de leurs exportations. Dans ces pays, africains  pour la plupart, la dépendance par rapport aux exportations des matières  premières continue à représenter un puissant facteur de risque. Je voudrais ici  renouveler un appel afin que tous les pays aient les mêmes possibilités d'accès  au marché mondial, en évitant toute exclusion et toute marginalisation.

10. Une réflexion similaire peut être conduite à propos du domaine financier,  qui concerne l'un des aspects premiers du phénomène de la mondialisation, grâce  au développement de l'électronique et aux politiques de libéralisation des flux  monétaires entre les différents pays. La fonction objectivement la plus  importante de la finance, celle qui consiste à soutenir à long terme la  possibilité d'investissements et donc de développement, se révèle aujourd'hui  tout à fait fragile. Elle subit les contrecoups négatifs d'un système d'échanges  financiers – au niveau national et mondial – basé sur une logique du très court  terme, qui a pour but l'accroissement de la valeur des activités financières et  se concentre sur la gestion technique des diverses formes de risque. La récente  crise démontre aussi comment l'activité financière est parfois guidée par des  logiques purement auto - référencées et dépourvues de considération, à long terme,  pour le bien commun. Le nivellement des objectifs des opérateurs financiers  mondiaux à l'échelle du très court terme, diminue la capacité de la finance de  jouer son rôle de pont entre le présent et l'avenir, pour soutenir la création  de nouvelles possibilités de production et de travail sur une longue période.  Une finance limitée au court terme et au très court terme devient dangereuse  pour tous, même pour ceux qui réussissent à en tirer profit dans les périodes  d'euphorie financière (12).

11. Il ressort de tout cela que la lutte contre la pauvreté exige une  coopération aussi bien sur le plan économique que sur le plan juridique qui  permette à la communauté internationale et en particulier aux pays pauvres de  trouver et de mettre en œuvre des solutions coordonnées pour affronter ces  problèmes en donnant un cadre juridique efficace à l'activité économique. Elle  requiert en outre des incitations pour créer des institutions efficaces et  participatives, ainsi que des soutiens pour lutter contre la criminalité et  promouvoir une culture de la légalité. On ne peut nier, par ailleurs, que les  politiques fondées sur l'assistance sont à l'origine de nombreux échecs dans  l'aide aux pays pauvres. Investir dans la formation des personnes et développer  sur un mode inclusif une culture spécifique de l'initiative constitue  actuellement, semble-t-il, la démarche appropriée à moyen et long terme. Si, pour se développer, les activités économiques ont besoin d'un contexte  favorable, cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas accorder d'attention aux  problèmes du revenu.  Si l'on a fort à propos souligné que l'accroissement du revenu par tête ne peut pas constituer de manière absolue la fin de l'action  politico-économique, on ne doit pas pour autant oublier que celui - ci représente  un moyen important pour atteindre l'objectif de la lutte contre la faim et  l'extrême pauvreté. À cet égard, doit être écartée comme une illusion, l'idée  selon laquelle une politique de pure redistribution des richesses existantes  puisse résoudre le problème définitivement. Dans une économie moderne, en effet, la valeur de la richesse dépend dans une importante mesure, de sa capacité de  créer du revenu pour le présent et pour l'avenir. La création de valeurs devient  donc une obligation incontournable, dont il faut tenir compte, pour lutter de  manière efficace et durable contre la pauvreté matérielle.

12. Mettre les pauvres à la première place suppose, enfin, que les acteurs du  marché international construisent un espace où puisse se développer une juste  logique économique, et que les acteurs institutionnels mettent en œuvre une juste logique politique ainsi qu'une correcte logique de participation capable de valoriser la société civile, locale et internationale.  Les Organismes internationaux eux - mêmes reconnaissent de nos jours combien sont  précieuses et profitables les initiatives économiques de la société civile ou  des administrations locales pour permettre la sauvegarde et l'insertion dans la  société des couches de population qui, souvent, sont au - dessous du seuil de  l'extrême pauvreté et qui, en même temps, sont difficilement atteintes par les  aides officielles. L'histoire du développement économique du XX° siècle montre que de bonnes politiques de développement relèvent de la  responsabilité des hommes et de la création de synergies positives entre  marchés, société civile et États. En particulier, la société civile a un rôle de  premier plan dans tout processus de développement, parce que le développement  est essentiellement un phénomène culturel et que la culture naît et se développe  dans le domaine civil(13).

13. Comme mon vénéré prédécesseur Jean-Paul II l'a affirmé, la mondialisation «  se présente avec un caractère très marqué d'ambivalence(14)» et elle doit donc être gérée avec une sage vigilance (15). Cette forme de sagesse requiert que l'on tienne compte en premier lieu des  besoins des pauvres de la terre, en mettant fin au scandale de la disproportion  entre les problèmes de la pauvreté et les mesures prévues pour les affronter.  Cette disproportion, si elle est d'ordre culturel et politique, est avant tout  d'ordre spirituel et moral. Souvent, on s'arrête sur les causes superficielles et instrumentales de la  pauvreté, sans aller jusqu'au cœur de l'homme, là où s'enracinent l'avidité et  l'étroitesse de vues. Les problèmes du développement, des aides et de la  coopération internationale sont parfois envisagés sans qu'il y ait un véritable  engagement des personnes, mais simplement comme des questions techniques face  auxquelles on se limite à la mise en place de structures, d'accords tarifaires et à la concession de financements anonymes. La lutte contre la pauvreté  requiert, au contraire, des hommes et des femmes qui vivent en profondeur la  fraternité et qui soient capables d'accompagner les personnes, les familles et  les communautés sur les chemins d'un authentique développement humain.

Conclusion :

14. Dans l'encyclique Centisimus annus, Jean-Paul II mettait en garde à  propos de la nécessité « d'abandonner la mentalité qui considère les pauvres –  personnes et peuples – presque comme un fardeau, comme d'ennuyeux importuns qui  prétendent consommer ce que d'autres ont produit.  Les pauvres – écrivait-il – revendiquent le droit d'avoir leur part des biens  matériels et de mettre à profit leur capacité de travail afin de créer un monde  plus juste et plus prospère pour tous (16)». Dans la réalité mondialisée actuelle, il apparaît avec toujours plus  d'évidence que la paix ne se construit que si l'on assure à tous la possibilité d'une croissance raisonnable: tôt ou tard, en effet, tous doivent payer les  conséquences des distorsions de systèmes injustes. Seule l'inconscience peut  conduire à construire une maison dorée, avec tout autour le désert et la  désolation. La mondialisation, à elle seule, est incapable de construire la paix.  Et, dans bien des cas, au contraire, elle crée des divisions et des conflits.  Celle-ci révèle plutôt un besoin: celui d'être orientée vers un objectif de  solidarité profonde, qui veut le bien de chacun et de tous. Prise dans ce sens, la mondialisation doit être considérée comme une occasion propice pour réaliser  quelque chose d'important dans la lutte contre la pauvreté et pour mettre à la disposition de la justice et de la paix des ressources qui semblaient  jusqu'alors inimaginables.

15. Depuis toujours, la doctrine sociale de l'Église s'est préoccupée des pauvres. Au temps de l'encyclique Rerum novarum, il s'agissait  principalement des ouvriers de la nouvelle société industrielle; dans le  magistère social de Pie XI, de Pie XII, de Jean XXIII, de Paul VI et de Jean-Paul II, ont été mises en lumière de nouvelles pauvretés à mesure que  l'horizon de la question sociale se faisait plus vaste, au point de prendre des  dimensions mondiales(17). Il faut considérer cet élargissement de la question sociale au niveau  mondial non seulement comme une extension quantitative, mais aussi comme un  approfondissement qualitatif concernant la vie de l'homme et les besoins de la  famille humaine.  Pour cette raison, l'Église, tandis qu'elle suit avec attention les phénomènes  actuels de la mondialisation et leur influence sur les pauvretés humaines, montre les nouveaux aspects de la question sociale, non seulement dans leur  extension, mais aussi dans leur profondeur, en ce sens qu'ils concernent  l'identité de l'homme et sa relation à Dieu.  Il s'agit de principes de doctrine sociale qui tendent à mettre en lumière les points de rencontre entre pauvreté et mondialisation et à orienter l'action vers la construction de la paix. Parmi ces principes, il est opportun de rappeler  ici, de manière particulière, à la lumière du primat de la charité, l'« amour  préférentiel pour les pauvres(18) »  dont toute la tradition chrétienne témoigne depuis l'Église des origines  (cf. Ac 4, 32-36; 1 Co 16, 1; 2 Co 8-9; Ga 2, 10).

       « Que chacun joue le rôle qui lui revient et qu'il ne tarde pas », écrivait en  1891 Léon XIII, en ajoutant: « Quant à l'Église, jamais elle n'abandonnera, en  aucune manière, son œuvre(19) ». Cette conscience accompagne encore aujourd'hui l'action de l'Église envers  les pauvres, en qui elle reconnaît le Christ(20), et elle entend sans cesse résonner en son cœur le commandement du Prince  de la paix à ses Apôtres: « Vos date illis manducare – donnez-leur  vous-mêmes à manger » ( Lc 9,13).  Fidèle à cette invitation de son Seigneur, la Communauté chrétienne ne manquera  jamais de donner à la famille humaine tout entière son soutien dans les élans de  solidarité créative, non seulement pour donner le superflu mais surtout pour que  changent « les styles de vie, les modèles de production et de consommation, les  structures de pouvoir établies qui régissent aujourd'hui les sociétés(21) ». À chaque disciple du Christ, comme aussi à toute personne de bonne  volonté, j'adresse donc en ce début d'année un chaleureux appel à élargir  l'espace de son cœur vers les nécessités des pauvres et à faire tout ce qu'il  est concrètement possible de faire pour leur venir en aide.  Car demeure incontestablement vrai le principe selon lequel : « combattre la  pauvreté, c'est construire la paix ».
BENEDICTUS PP. XVI



1- Message pour  la Journée de la Paix, 1993 ,n. 1.
2- Paul VI, Encycl. Populorum progressio , n. 19.
3- Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis ,n. 28.  
4- Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus ,n. 38.  
5- Cf. Paul VI, Encycl. Populorum progressio , n. 37; Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis ,n. 25.
6- Benoît XVI, Lettre au Cardinal Renato Raffaele Martino à l'occasion du  Séminaire international organisé par le Conseil pontifical Justice et Paix sur  le thème: « Désarmement, développement et paix. Perspectives pour un  désarmement intégral », 10 avril 2008: L'Osservatore Romano, 13.04.2008, p. 8.
7- Encycl., Populorum progressio ,n. 87 .
8- Cf. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus ,n. 58.
9- Cf. Jean-Paul II, Discours à l'audience aux ACLI, 27 avril 2002, 4: Insegnamenti di Giovanni Paolo II, XXV, 1 [2002], 637.
10- Jean-Paul II, Discours à l'Assemblée Plénière de l'Académie  Pontificale des Sciences sociales, 27 avril 2001, 4: Insegnamenti di Giovanni  Paolo II, XXIV, 1 [2001], 802.
11- Concile Œcum. Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium ,n. 1.
12- Cf. Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium de  la Doctrine sociale de l'Église , n. 368.
13- Cf. Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium de  la Doctrine sociale de l'Église , n. 356.
14- Discours aux Dirigeants de syndicats de travailleurs et de grandes  entreprises ,2 mai 2000, 3: La Documentation catholique, 97 (2000), p. 456.
15- Cf. Discours à l'Assemblée plénière de l'Académie pontificale des  Sciences, 11 novembre 2002, 2: Insegnamenti di Giovanni Paolo II, XXV, 2  [2002], 699.  
16- Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus , n. 28.
17- Cf. Paul VI, Encycl. Populorum progressio ,n. 3.
18- Jean-Paul II, Encycl .Sollicitudo rei socialis ,cf. Jean-Paul II,  Encycl. Centesimus annus ,n. 57 .
19- Léon XIII, Encycl .Rerum novarum ,n. 45.
20- Cf. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus ,n. 58.
21- Ibid., n. 58.

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