L'Église se mobilise et s'engage
MESSAGE DU PAPE BENOÎT
XVI POUR LA CÉLÉBRATION DE LA JOURNÉE
MONDIALE DE LA PAIX
1er JANVIER 2009
COMBATTRE LA
PAUVRETÉ, CONSTRUIRE LA PAIX
1. Au début de cette nouvelle année, je désire adresser à
tous mes vœux de paix et, par ce
Message, inviter chacun à réfléchir sur le thème:
Combattre la pauvreté,
construire la paix. Mon vénéré prédécesseur Jean-Paul II, dans le Message
pour la Journée Mondiale de la Paix de 1993, avait déjà souligné les répercussions négatives que la situation de
pauvreté de populations entières finit
par avoir sur la paix. De fait, la
pauvreté figure souvent parmi les facteurs
qui favorisent ou aggravent les
conflits, y compris armés. À leur tour, ces derniers alimentent de tragiques situations de pauvreté. «
Une autre menace réelle pour la paix se confirme dans le monde et devient de plus en
plus grave – écrivait Jean-Paul II: –
de nombreuses personnes et même des populations entières vivent
aujourd'hui dans des conditions
d'extrême pauvreté. L'inégalité entre riches et pauvres est devenue plus évidente, même dans les pays
économiquement les plus développés. Il
s'agit là d'un problème qui s'impose à la conscience de l'humanité, car la situation dans laquelle se trouvent nombre
de personnes offense leur dignité foncière
et, en conséquence, compromet le progrès authentique et harmonieux de la communauté mondiale »
(1).
2. Dans ce contexte,
combattre
la pauvreté implique donc une prise
en considération attentive du phénomène
complexe de la mondialisation. Cette prise en compte est importante déjà du point
de vue méthodologique, parce qu'elle
invite à utiliser le fruit des recherches menées par les économistes et
les sociologues sur les divers aspects
de la pauvreté. La référence à la
mondialisation devrait, également, revêtir un sens spirituel et moral,
car elle nous pousse à considérer les
pauvres dans la perspective consciente que
nous participons tous à un unique projet divin,
celui de la vocation à construire une
unique famille dans laquelle tous – individus, peuples et nations –
règlent leurs comportements en les
basant sur les principes de fraternité et de
responsabilité.
Dans cette
perspective, il est nécessaire d'avoir une
vision
ample et détaillée de la pauvreté.
Si la pauvreté n'était que matérielle, les sciences sociales, qui nous aident à
mesurer les phénomènes sur la base de données de caractère surtout quantitatif, seraient suffisantes
pour en éclairer les caractéristiques
principales. Nous savons cependant
qu'il
existe des pauvretés immatérielles, qui
ne sont pas la conséquence directe et automatique de carences
matérielles. Par exemple, dans les
sociétés riches et avancées, se trouvent des phénomènes de
marginalisation, de pauvreté
relationnelle, morale et spirituelle
: il s'agit de personnes
intérieurement désorientées, qui connaissent diverses formes de malaise malgré le bien-être économique. Je
pense, d'une part, à ce qu'on appelle
le «
sous-développement moral (2)
» et, de l'autre, aux conséquences négatives du «
surdéveloppement (3)». Je
n'oublie pas non plus que, dans les
sociétés
dites « pauvres », la croissance
économique est souvent freinée par des
obstacles
culturels, qui ne permettent pas
une utilisation correcte des ressources. Il demeure vrai, quoi qu'il en soit, que
toute forme de pauvreté non choisie prend racine dans le manque de respect envers la dignité
transcendante de la personne humaine. Quand l'homme n'est pas considéré dans l'intégralité de sa vocation et
que les exigences d'une véritable «
écologie humaine
(4) » ne
sont pas respectées, les dynamiques perverses de la pauvreté se déclenchent aussi, comme cela apparaît
évident dans certains domaines que j'évoquerai
brièvement.
Pauvreté et
implications morales
3.
La pauvreté est
souvent mise en relation,
comme
étant sa cause directe, avec la croissance démographique. En conséquence de quoi, sont mises en
œuvre des campagnes de réduction des
naissances, conduites au niveau international, recourant aussi à des méthodes
qui ne respectent ni la dignité de la femme ni le droit des époux à choisir de manière responsable le nombre de
leurs enfants
(5) et
souvent même, ce qui est plus grave, qui ne respectent pas le droit à la vie. L'élimination de millions d'enfants
non - nés, au nom de la lutte contre la
pauvreté, constitue en réalité la disparition des plus pauvres parmi les êtres humains. Face à cela, le fait est
qu'en 1981, environ 40% de la population
mondiale vivait au-dessous du seuil de pauvreté absolue, tandis
qu'aujourd'hui ce pourcentage a diminué
de moitié et que sont sorties de la pauvreté des populations que caractérise, entre autres, une forte augmentation
démographique. Cette donnée met en
évidence que les ressources existeraient
pour résoudre le problème de la
pauvreté, même en présence d'une croissance de la population. Il ne faut pas oublier que, depuis la fin de la
seconde Guerre mondiale jusqu'à nos
jours, la population sur la terre a augmenté de quatre milliards et que,
dans une large mesure, ce phénomène
concerne des pays qui ont récemment émergés sur la scène internationale comme de nouvelles puissances économiques
et qui ont connu un développement
rapide précisément grâce au nombre élevé de leurs habitants. En outre, parmi les Nations les plus développées,
celles qui ont les taux de natalité les
plus élevés jouissent des meilleures potentialités de développement. En
d'autres termes,
il apparaît que la
population est une richesse et non un
facteur de pauvreté.
4. Une autre source de préoccupation est constituée par les
maladies pandémiques comme, par exemple, la malaria, la
tuberculose et le sida, qui, dans la mesure
où elles frappent les secteurs productifs de la population, influent
grandement sur l'aggravation des
conditions générales du pays. Les tentatives pour freiner les conséquences de ces maladies sur la
population n'atteignent pas toujours des
résultats significatifs. Il arrive, en outre, que les pays victimes de
certaines de ces pandémies doivent
subir, pour y faire face, le chantage de ceux qui conditionnent les aides économiques à la mise en œuvre de
politiques contraires à la vie. Il est en particulier difficile de combattre
le sida, qui est une cause dramatique
de pauvreté, si les problématiques morales liées à la diffusion du virus ne sont pas affrontées. Il faut en
premier lieu mettre en œuvre des
campagnes qui éduquent, surtout les jeunes, à une sexualité qui soit
conforme à la dignité de la personne;
des initiatives réalisées en ce sens ont déjà obtenu des résultats significatifs, en faisant diminuer la diffusion du
VIH. Il faut ensuite
mettre à la disposition des peuples pauvres
les médicaments et les soins
nécessaires; ce qui suppose un engagement fort en faveur de la
recherche médicale et des innovations
thérapeutiques, ainsi qu'une application souple, quand cela s'avère nécessaire, des règles internationales qui
régissent la propriété intellectuelle,
afin de garantir à tous les soins sanitaires de base nécessaires.
5. Un troisième domaine, qui est l'objet d'attention dans
les programmes de lutte contre la
pauvreté et qui en manifeste la dimension morale intrinsèque,
est
la pauvreté des enfants. Quand la pauvreté frappe une famille, les
enfants en sont les victimes les plus
vulnérables: presque la moitié des personnes qui vivent dans la pauvreté
absolue est aujourd'hui constituée par
des enfants. Considérer la pauvreté en se mettant du côté des enfants conduit à retenir comme prioritaires les
objectifs qui les intéressent plus
directement comme, par exemple, l'attention aux mères de famille, le travail éducatif, l'accès aux
vaccins, aux soins médicaux et à l'eau
potable, la sauvegarde de l'environnement et, surtout, l'engagement pour
la défense de la famille et pour la
stabilité des relations en son sein. Quand la
famille s'affaiblit, les préjudices retombent inévitablement sur les
enfants.
Là où la dignité de la femme et de la mère n'est pas protégée, ceux
qui en subissent les conséquences, ce
sont d'abord et toujours les enfants.
6. Un quatrième domaine qui, du point de vue moral, mérite une
particulière attention est la
relation
qui existe entre le désarmement et le développement. Le niveau global actuel des dépenses militaires des États est
préoccupant. Comme j'ai déjà eu
l'occasion de le souligner, le fait est que «
les immenses ressources matérielles et humaines engagées
pour les dépenses militaires et pour
les armements sont en réalité
soustraites aux projets de développement des
peuples, spécialement à ceux qui sont les plus pauvres et qui ont le
plus besoin d'aide. Cela va à l'encontre
de ce que la Charte des Nations-Unies elle-même affirme, quand elle engage la communauté internationale et les
États en particulier, “à favoriser
l'établissement et le maintien de la paix et de la sécurité internationale en ne détournant vers les armements que
le minimum des ressources humaines et
économiques du monde” (art. 26)(6)
».
Cet état de
chose n'aide pas mais, au contraire, il
constitue
un obstacle sérieux à la poursuite des
grands objectifs de développement de la communauté internationale. En outre, une croissance
excessive des dépenses militaires
risque d'accélérer une course aux armements
qui provoque des poches de
sous-développement et de désespoir, se transformant ainsi paradoxalement
en facteurs d'instabilité, de tension
et de conflit. Comme l'a sagement déclaré mon
vénéré prédécesseur Paul VI, «
Le
développement est le nouveau nom de la paix (7)
». Les États sont donc appelés à réfléchir sérieusement sur les
raisons les plus profondes des
conflits, souvent allumés par l'injustice, et à y remédier par une autocritique courageuse. Si l'on
parvient à une amélioration des
relations, cela devrait permettre une réduction des dépenses
d'armements. Les ressources économisées
pourront être destinées à des projets de développement des personnes et des peuples plus pauvres et
nécessiteux: l'engagement consenti en
ce sens est un engagement pour la paix au sein de la famille humaine.
7. Un cinquième domaine relatif à la lutte contre la
pauvreté matérielle concerne la
crise
alimentaire actuelle, qui
compromet la satisfaction des besoins
élémentaires. Cette crise n'est
pas tant caractérisée par l'insuffisance de
nourriture, mais davantage par les
difficultés d'accès à celle-ci et par des mouvements spéculatifs et, donc, aussi par un déficit
de coordination des institutions
politiques et économiques en mesure de faire face aux nécessités et
aux urgences. La malnutrition peut
aussi entraîner de graves dommages
psychophysiques aux populations, privant de nombreuses personnes des
énergies nécessaires pour sortir, sans
une aide particulière, de leur situation de
pauvreté. La conséquence est que ces populations ne sont pas en mesure
de sortir seules de leur sous -
développement. Cela contribue à élargir la fourchette des inégalités, provoquant des réactions qui
risquent de devenir violentes. Ces
dernières années, les données sur l'évolution de la pauvreté relative
indiquent toutes un accroissement de
l'écart entre riches et pauvres. Les causes
principales de ce phénomène sont sans doute, d'une part, le
changement technologique, dont les
bénéfices se concentrent dans la zone la plus élevée de la distribution du revenu et, d'autre part,
la dynamique des prix des produits
industriels, qui augmentent beaucoup plus rapidement que les prix des
produits agricoles et des matières
premières que possèdent les pays les plus pauvres. Il arrive ainsi que la majeure partie de la
population des pays les plus pauvres
souffre d'une double marginalisation: en termes de
revenus plus bas et de prix plus élevés.
Lutte contre la pauvreté et solidarité globale
8. L'une des voies maîtresses pour
construire la paix est une mondialisation ayant pour objectif les intérêts de la grande famille humaine (8). Cependant
pour gérer ainsi la mondialisation, il faut une
forte solidarité globale (9) entre
pays riches et pays pauvres, de même qu'au sein de chaque pays, même s'il est riche. Un
« code éthique commun (10)»
est nécessaire, dont les normes n'auraient pas seulement un
caractère conventionnel, mais seraient
enracinées dans la loi naturelle inscrite par le Créateur dans la conscience de tout être humain (cf.
Rm 2, 14-15). Ne nous sentons-nous pas appelés, chacun, au
fond de notre conscience,
à
apporter notre propre contribution au
bien commun et à la paix sociale ? La
mondialisation élimine certaines barrières, mais cela ne signifie pas
qu'elle ne puisse pas en construire de
nouvelles; elle rapproche les peuples, mais la
proximité territoriale et temporelle ne crée pas, de soi, les conditions
d'une véritable communion et d'une paix
authentique. La marginalisation des pauvres de
la planète ne peut trouver de remède valide dans la mondialisation que
si chaque homme se sent personnellement
blessé par les injustices existant dans le monde et par les violations des droits de l'homme qui y sont liées.
L'Église, qui est «
signe et instrument de l'union intime avec
Dieu et de l'unité de tout le genre
humain (11)
»,continuera à offrir sa contribution afin que soient dépassées les injustices et les incompréhensions et
qu'advienne un monde plus pacifique et
plus solidaire.
9. Dans le domaine du
commerce international et des transactions financières ,
des processus sont aujourd'hui en place qui permettent une intégration positive des économies, ce qui
contribue à l'amélioration des
conditions générales; mais il y a aussi des processus en sens inverse,
qui suscitent des divisions entre les
peuples et la marginalisation, créant ainsi de
dangereux risques de guerres et de conflits. Dans les décennies qui ont
suivi la seconde Guerre mondiale, le
commerce international des biens et des services s'est accru de manière extrêmement rapide, avec un dynamisme qui
n'avait jamais eu de précédents au
cours de l'histoire. Une grande partie du commerce mondial concernait les pays d'industrialisation
ancienne, auxquels se sont ajoutés de
manière significative de nombreux pays émergents qui en sont devenus des
acteurs importants. Mais d'autres pays, dont le revenu est bas,
demeurent largement en marge des
mouvements d'échanges commerciaux. Leur croissance s'est trouvée
ralentie par la chute rapide, dans les
dernières décennies, du cours des matières premières qui représentent la quasi totalité de leurs
exportations. Dans ces pays, africains
pour la plupart, la dépendance par rapport aux exportations des
matières premières continue à
représenter un puissant facteur de risque. Je voudrais ici renouveler un
appel afin que tous les pays aient les mêmes possibilités d'accès au marché mondial, en évitant toute
exclusion et toute marginalisation.
10. Une réflexion similaire peut être conduite à propos du
domaine financier, qui concerne l'un
des aspects premiers du phénomène de la mondialisation, grâce au développement de l'électronique et aux
politiques de libéralisation des flux
monétaires entre les différents pays. La fonction objectivement la
plus importante de la finance, celle
qui consiste à soutenir à long terme la
possibilité d'investissements et donc de développement, se révèle
aujourd'hui tout à fait fragile. Elle
subit les contrecoups négatifs d'un système d'échanges financiers – au niveau national et mondial –
basé sur une logique du très court
terme, qui a pour but l'accroissement de la valeur des activités
financières et se concentre sur la
gestion technique des diverses formes de risque. La récente crise démontre aussi comment l'activité
financière est parfois guidée par des
logiques purement auto - référencées et
dépourvues de considération, à long terme,
pour le bien commun. Le nivellement des objectifs des opérateurs
financiers mondiaux à l'échelle du très
court terme, diminue la capacité de la finance de jouer son rôle de pont entre le présent et l'avenir, pour soutenir
la création de nouvelles possibilités
de production et de travail sur une longue période.
Une finance limitée au
court terme et au très court terme devient dangereuse pour tous, même pour ceux qui réussissent à en tirer profit
dans les périodes d'euphorie financière
(12).
11. Il ressort de tout cela que la
lutte contre la pauvreté exige une
coopération aussi bien sur le plan économique que sur le plan juridique
qui permette à la communauté
internationale et en particulier aux pays pauvres de trouver et de mettre en œuvre des solutions coordonnées pour
affronter ces problèmes en donnant un
cadre juridique efficace à l'activité économique. Elle requiert en outre des
incitations pour créer des institutions efficaces et participatives, ainsi que des
soutiens pour lutter contre la criminalité
et promouvoir une culture de la
légalité. On ne peut nier, par ailleurs, que les politiques fondées sur l'assistance sont à l'origine de nombreux
échecs dans l'aide aux pays pauvres.
Investir dans la formation des personnes et développer sur un mode inclusif une culture spécifique
de l'initiative constitue actuellement,
semble-t-il, la démarche appropriée à moyen et long terme. Si, pour se
développer, les activités économiques ont besoin d'un contexte favorable, cela ne veut pas dire qu'il ne
faut pas accorder d'attention aux problèmes
du revenu. Si l'on a fort à propos
souligné que l'accroissement du revenu
par
tête ne peut pas constituer de manière absolue la fin de l'action politico-économique, on ne doit pas pour
autant oublier que celui - ci représente
un moyen important pour atteindre l'objectif de la lutte contre la faim
et l'extrême pauvreté. À cet égard,
doit être écartée comme une illusion, l'idée
selon laquelle une politique de pure redistribution des richesses
existantes puisse résoudre le problème
définitivement. Dans une économie moderne, en effet, la
valeur de la richesse dépend dans une importante mesure, de sa capacité
de créer du revenu pour le présent et
pour l'avenir. La création de valeurs devient donc une obligation incontournable, dont il faut tenir compte,
pour lutter de manière efficace et
durable contre la pauvreté matérielle.
12. Mettre les pauvres à la première place suppose, enfin,
que les acteurs du marché international
construisent un
espace où puisse se
développer une juste logique économique, et que les
acteurs institutionnels mettent en œuvre une
juste logique politique ainsi
qu'une
correcte logique de participation capable
de valoriser la société civile, locale et internationale. Les Organismes internationaux eux - mêmes
reconnaissent de nos jours combien sont
précieuses et profitables les initiatives économiques de la société
civile ou des administrations locales
pour permettre la sauvegarde et l'insertion dans la société des couches de population qui, souvent, sont au - dessous
du seuil de l'extrême pauvreté et qui,
en même temps, sont difficilement atteintes par les aides officielles. L'histoire du développement économique du
XX° siècle montre que de bonnes politiques de développement relèvent de
la responsabilité des hommes et de la
création de synergies positives entre
marchés, société civile et États. En particulier, la société civile a un
rôle de premier plan dans tout
processus de développement, parce que le développement est essentiellement un phénomène culturel et
que la culture naît et se développe
dans le domaine civil
(13).
13. Comme mon vénéré prédécesseur Jean-Paul II l'a affirmé,
la mondialisation «
se présente avec un caractère très marqué
d'ambivalence(14)» et
elle doit donc être gérée avec une sage vigilance
(15). Cette
forme de
sagesse requiert que l'on
tienne compte en premier lieu des
besoins des pauvres de la terre, en mettant fin au scandale de la
disproportion entre les problèmes de la
pauvreté et les mesures prévues pour les affronter.
Cette disproportion, si
elle est d'ordre culturel et politique, est avant tout d'ordre spirituel et moral. Souvent, on
s'arrête sur les causes superficielles et instrumentales de la pauvreté, sans aller jusqu'au cœur de
l'homme, là où s'enracinent l'avidité et
l'étroitesse de vues. Les problèmes du développement, des aides et de
la coopération internationale sont
parfois envisagés sans qu'il y ait un véritable engagement des personnes, mais simplement comme des questions
techniques face auxquelles on se limite
à la mise en place de structures, d'accords tarifaires et à la concession de
financements anonymes. La lutte contre la pauvreté
requiert, au contraire,
des hommes et des femmes qui vivent en profondeur la fraternité et qui soient capables d'accompagner les
personnes, les familles et les
communautés sur les chemins d'un authentique développement humain.
Conclusion :
14. Dans l'encyclique
Centisimus
annus, Jean-Paul II mettait en garde à
propos de la nécessité «
d'abandonner
la mentalité qui considère les pauvres –
personnes et peuples – presque comme un fardeau, comme d'ennuyeux
importuns qui prétendent consommer ce
que d'autres ont produit. Les pauvres –
écrivait-il – revendiquent le droit d'avoir leur part des biens matériels et de mettre à profit leur
capacité de travail afin de créer un monde
plus juste et plus prospère pour tous (16)». Dans
la réalité mondialisée actuelle, il apparaît avec toujours plus d'évidence que la
paix ne se construit que si l'on assure à tous la possibilité d'une
croissance raisonnable: tôt ou tard, en effet, tous doivent payer les conséquences des distorsions de systèmes
injustes. Seule l'inconscience peut
conduire à construire une maison dorée, avec tout autour le désert et
la désolation.
La mondialisation, à elle seule, est incapable de construire la paix. Et, dans bien des cas, au contraire, elle
crée des divisions et des conflits.
Celle-ci révèle plutôt un besoin: celui d'être orientée vers un objectif
de solidarité profonde, qui veut le
bien de chacun et de tous. Prise dans ce sens, la mondialisation doit être
considérée comme une occasion propice pour réaliser quelque chose d'important dans la lutte contre la pauvreté et
pour mettre à la disposition de la justice et de la paix des ressources qui
semblaient jusqu'alors inimaginables.
15.
Depuis toujours,
la doctrine sociale de l'Église s'est préoccupée des pauvres. Au temps de
l'encyclique
Rerum novarum, il
s'agissait principalement des ouvriers
de la nouvelle société industrielle; dans le
magistère social de Pie XI, de Pie XII, de Jean XXIII, de Paul VI et de
Jean-Paul II, ont été mises en lumière de nouvelles pauvretés à mesure que l'horizon de la question sociale se faisait
plus vaste, au point de prendre des
dimensions mondiales
(17). Il
faut considérer cet élargissement de la question sociale au niveau mondial non seulement comme une extension
quantitative, mais aussi comme un
approfondissement qualitatif concernant la vie de l'homme et les besoins
de la famille humaine. Pour cette raison, l'Église, tandis qu'elle
suit avec attention les phénomènes
actuels de la mondialisation et leur influence sur les pauvretés
humaines, montre les nouveaux aspects de la question sociale, non seulement
dans leur extension, mais aussi dans
leur profondeur, en ce sens qu'ils concernent
l'identité de l'homme et sa relation à Dieu. Il s'agit de principes de doctrine sociale qui tendent à mettre
en lumière les points de rencontre entre pauvreté et mondialisation et à
orienter l'action vers la construction de la paix. Parmi ces principes, il est
opportun de rappeler ici, de manière
particulière, à la lumière du primat de la charité, l'«
amour préférentiel pour les
pauvres(18)
» dont toute la tradition chrétienne témoigne depuis l'Église des
origines (cf.
Ac 4, 32-36;
1 Co 16, 1;
2 Co 8-9;
Ga 2, 10).
«
Que chacun joue le rôle qui lui revient et
qu'il ne tarde pas », écrivait en
1891 Léon XIII, en ajoutant: «
Quant
à l'Église, jamais elle n'abandonnera, en
aucune manière, son œuvre(19)
». Cette conscience accompagne encore aujourd'hui l'action de l'Église
envers les pauvres, en qui elle
reconnaît le Christ
(20), et
elle entend sans cesse résonner en son cœur le commandement du Prince de la paix à ses Apôtres: «
Vos date illis manducare –
donnez-leur vous-mêmes à manger » (
Lc 9,13). Fidèle à cette invitation de son Seigneur, la Communauté
chrétienne ne manquera jamais de donner
à la famille humaine tout entière son soutien dans les élans de solidarité créative, non seulement pour
donner le superflu mais surtout pour que
changent «
les styles de vie, les
modèles de production et de consommation, les
structures de pouvoir établies qui régissent aujourd'hui les sociétés(21)
». À chaque disciple du Christ, comme aussi à toute personne de
bonne volonté, j'adresse donc en ce
début d'année
un chaleureux appel à
élargir l'espace de son cœur vers les
nécessités des pauvres et à faire tout ce qu'il est concrètement possible de faire pour leur venir en aide. Car demeure incontestablement vrai le
principe selon lequel : «
combattre la pauvreté, c'est construire la paix ».
BENEDICTUS PP. XVI
1- Message pour la Journée de la Paix, 1993 ,n. 1.
2- Paul VI, Encycl. Populorum
progressio , n. 19.
3- Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo
rei socialis ,n. 28.
4- Jean-Paul II, Encycl. Centesimus
annus ,n. 38.
5- Cf. Paul VI, Encycl. Populorum
progressio , n. 37; Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis ,n. 25.
6-
Benoît XVI, Lettre au Cardinal
Renato Raffaele Martino à l'occasion du
Séminaire international organisé par le Conseil pontifical Justice et
Paix sur le thème: « Désarmement,
développement et paix. Perspectives pour un
désarmement intégral », 10 avril 2008: L'Osservatore Romano, 13.04.2008,
p. 8.
7- Encycl., Populorum progressio ,n. 87
.
8- Cf. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus
annus ,n. 58.
9-
Cf. Jean-Paul II, Discours à
l'audience aux ACLI, 27 avril 2002, 4: Insegnamenti di Giovanni Paolo II, XXV,
1 [2002], 637.
10-
Jean-Paul II, Discours à l'Assemblée
Plénière de l'Académie Pontificale des
Sciences sociales, 27 avril 2001, 4: Insegnamenti di Giovanni Paolo II, XXIV, 1 [2001], 802.
11- Concile Œcum. Vat. II, Const. dogm.
Lumen gentium ,n. 1.
12- Cf. Conseil pontifical Justice et
Paix, Compendium de la Doctrine sociale
de l'Église , n. 368.
13- Cf. Conseil pontifical Justice et
Paix, Compendium de la Doctrine sociale
de l'Église , n. 356.
14-
Discours aux Dirigeants de syndicats de travailleurs et de
grandes entreprises ,2 mai 2000, 3: La
Documentation catholique, 97 (2000), p. 456.
15- Cf. Discours à l'Assemblée plénière
de l'Académie pontificale des Sciences,
11 novembre 2002, 2: Insegnamenti di Giovanni Paolo II, XXV, 2 [2002], 699.
16- Jean-Paul II, Encycl. Centesimus
annus , n. 28.
17- Cf. Paul VI, Encycl. Populorum
progressio ,n. 3.
18-
Jean-Paul II, Encycl .Sollicitudo
rei socialis ,cf. Jean-Paul II, Encycl.
Centesimus annus ,n. 57 .
19- Léon XIII, Encycl .Rerum novarum ,n.
45.
20- Cf. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus
annus ,n. 58.
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