L'Église se mobilise et s'engage
LETTRE DU KENYA, PAR FRERE ALOIS, DE LA COMMUNAUTE DE TAIZE (1)
<
Base de réflexion pour
les 40.000 jeunes qui se rassembleront à Bruxelles en fin d'année
Partout dans le monde, la société et les
comportements se modifient rapidement. Des possibilités
prodigieuses de développement se multiplient, mais des
instabilités apparaissent aussi, et des
inquiétudes face à l'avenir s'accentuent
(2).
Pour que le
progrès technique et économique aille de pair avec plus d'humanité, il est
indispensable de
chercher un sens plus
profond à l'existence. Face à la lassitude et au désarroi de beaucoup, la
question se pose : de quelle source
vivons-nous ?
Des siècles
avant le Christ, déjà le prophète Isaïe montrait une source quand il écrivait :
«
Ceux qui espèrent dans le Seigneur
renouvellent leurs forces, ils courent sans lassitude et marchent sans fatigue.
(3)
»
Ils sont plus nombreux qu'autrefois ceux
qui ne trouvent pas cette source. Même le nom de Dieu est chargé de
malentendus ou tout à fait oublié. Y aurait - il un lien entre cet effacement
de la foi et la perte du goût de vivre ?
Comment
désensabler en nous la source ? N'est - ce pas en
étant attentifs à la présence de Dieu ? Là nous pouvons puiser
l'espérance et la joie.
Alors la
source se met à nouveau à couler et notre vie prend sens. Nous devenons
capables d'assumer notre existence : la recevoir comme un don et la donner à
notre tour pour ceux qui nous sont confiés.
Même avec
une foi toute petite se réalise un retournement : nous ne vivons plus centrés
sur nous-mêmes.
En ouvrant à Dieu les
portes de notre propre coeur, nous préparons aussi le chemin de sa venue pour
beaucoup d'autres.
Assumer notre existence :
Oui, Dieu est présent en chacun, croyant ou
non. Dès sa première page, la Bible décrit avec une grande beauté poétique
le don que Dieu fait de son souffle de vie à tout être humain.
'4)
Par son existence sur la terre, Jésus a
révélé l'infini amour de Dieu pour chaque personne. En
se donnant jusqu'au bout, il a inscrit le oui de Dieu au plus
profond de la condition humaine.
(5)
Depuis la résurrection du Christ, nous ne pouvons plus désespérer du monde ou
de nous-mêmes.
Depuis lors, le souffle de Dieu, l'Esprit
Saint, nous est donné pour toujours.
(6)
Par son Esprit qui habite en nos coeurs, Dieu dit oui à ce que nous sommes.
Nous ne pouvons pas nous lasser d'écouter ces paroles du prophète Isaïe : «
Le Seigneur trouvera en toi son plaisir, et
ta terre sera épousée.(7)
»
Consentons
alors à ce que nous sommes ou ne sommes pas,
allons jusqu'à assumer tout ce que nous n'avons pas choisi et qui
pourtant fait notre vie.(8)
Osons créer même à partir de ce qui n'est pas parfait. Et nous trouverons une
liberté. Même chargés de fardeaux, nous recevrons notre vie comme un don et
chaque jour comme un aujourd'hui de Dieu.
(9)
Entraînés vers un dépassement :
Si Dieu est en nous, il est aussi au-devant
de nous.(10) Il nous prend tels que nous sommes, mais il
nous tire aussi au-delà de nous-mêmes. Il vient parfois perturber notre
existence, bouleverser nos plans et nos projets.
(11)
La vie de Jésus nous entraîne à entrer dans cette perspective.
Jésus se laissait conduire par l'Esprit
Saint. Il ne cessait de se référer à la présence invisible de Dieu son
Père. C'est là le fondement de sa liberté, qui l'a amené à donner sa vie par
amour. En lui, relation avec Dieu et liberté ne s'opposaient jamais, mais se
renforçaient l'une l'autre.
(12)
En nous tous se trouve le désir d'un absolu
vers lequel nous tendons de tout notre être, corps, âme, intelligence. Une
soif d'amour brûle en chacun, du nourrisson jusqu'à la personne âgée. Même
l'intimité humaine la plus grande ne peut pas entièrement l'apaiser.
Ces
aspirations, nous les ressentons souvent comme des manques ou un vide. Elles
risquent parfois de nous disperser. Mais, loin d'être une anomalie, elles font
partie de notre personne.
Elles sont un
don, elles contiennent déjà l'appel de Dieu à nous ouvrir nous-mêmes.
Alors chacun
est invité à s'interroger : quel dépassement m'est demandé maintenant ? Il ne
s'agit pas nécessairement de « faire plus ».
Ce à quoi nous sommes appelés, c'est à aimer davantage. Et comme
l'amour a besoin de tout notre être pour s'exprimer, à nous de chercher, sans
attendre une minute de plus,
comment
être attentifs à notre prochain.
Le peu, que nous pouvons, nous devons le faire :
-
S'entraider à quelques-uns
pour approfondir la foi :
Trop de jeunes se sentent seuls dans leur
cheminement intérieur. À deux ou trois, il est déjà possible de
s'entraider, de partager et de prier ensemble, même avec ceux qui se disent
plus proches du doute que de la foi.
(13)
Un tel
partage trouve un grand appui, s'il est intégré à l'Église locale.
(14)
Elle est la communauté des communautés, où toutes les générations se retrouvent
et où l'on ne se choisit pas. L'Église est la famille de Dieu : cette communion
qui nous tire hors d'un isolement. Là nous sommes accueillis, là le oui de Dieu
à notre existence est actualisé, là nous trouvons l'indispensable consolation
de Dieu.
(15)
Si les paroisses et les groupes de jeunes
étaient d'abord des lieux de bonté du coeur et de confiance, des lieux
accueillants où nous sommes attentifs aux plus faibles !
-
Dépasser les cloisonnements
de nos sociétés :
Pour
participer à la construction d'une famille humaine plus unie, une des
urgences n'est-elle pas de
regarder le monde « à partir d'en bas »
?
(16)
Ce regard implique une
grande simplicité
de vie.
Les
communications deviennent de plus en plus faciles, mais en même temps
les sociétés restent très compartimentées. Le
risque de l'indifférence réciproque ne cesse de croître. Dépassons les cloisonnements
de nos sociétés !
Allons vers ceux qui
souffrent ! Rendons visite à ceux qui sont mis de côté, maltraités !
Pensons aux immigrés si proches et pourtant souvent si loin
(17)
! Là où la souffrance grandit, on voit fréquemment se multiplier des projets
concrets qui sont autant de signes d'espérance.
Pour lutter
contre les injustices, les menaces de conflits, et favoriser un partage des
biens matériels, il est
indispensable
d'acquérir des compétences. La persévérance dans les études ou dans une
formation professionnelle peut aussi être un service rendu aux autres.
S'il y a des
pauvretés et des injustices scandaleuses qui sautent aux yeux, il y a des
pauvretés moins visibles. La
solitude en est une.
(18)
Des
préjugés
et des malentendus sont parfois transmis de génération en génération et
peuvent conduire à des actes de violence. Il y a aussi des formes de violence
apparemment anodines, mais qui causent ravages et humiliations. La
moquerie en est une.
(19)
Où que nous
soyons, cherchons, seuls ou à quelques-uns, quels gestes accomplir dans des
situations de détresse. Nous découvrirons ainsi la présence du Christ même là,
où nous ne l'aurions pas attendue.
Ressuscité,
il est là, au milieu des humains. Il nous devance sur les chemins de la
compassion. Et déjà, par l'Esprit Saint, il renouvelle la face de la terre.
1-
ROME, Jeudi 25 décembre
2008 (ZENIT.org <
http://www.zenit.org/>
) - Nous publions ci-dessous la Lettre que le frère Alois, prieur de la
Communauté de Taizé a rédigée à l'occasion de la rencontre du Kenya, du 26 au
30 novembre, à laquelle ont participé environ 7000 jeunes, et qui servira
également de base de réflexion aux quelque 40.000 jeunes qui se rassembleront
fin décembre à Bruxelles.
2-
Dans de nombreux pays, malgré
la croissance mondiale et les espoirs de développement, les bidonvilles
s'étendent au lieu de diminuer et le chômage frappe durement, en particulier
les jeunes. En Afrique, la rapidité des progrès techniques risque d'étouffer le
sens des maturations lentes, si fécond dans la vie traditionnelle. Par
ailleurs, la solidarité familiale et ethnique s'affaiblit. Comment redonner vie
à cette valeur et l'élargir au-delà des limites de la famille et des ethnies ?
Cela contribuerait à diminuer les départs de tant de jeunes, attirés par les
pays au niveau de vie plus élevé, sans qu'ils puissent toujours mesurer les
conséquences d'une telle décision.
3-
Isaïe 40,31. Déjà au temps où cette parole fut
prononcée, la lassitude était une réalité : « Je me disais : je me suis fatigué
en vain, c'est pour rien que j'ai usé mes forces. » (Isaïe 49,4) Et encore : «
Les jeunes se fatiguent et se lassent, il arrive aux jeunes de chanceler. »
(Isaïe 40,30) Mais le prophète ravive l'espérance : « Le Seigneur est un Dieu
éternel, il donne la force à ceux qui sont fatigués. » (Isaïe 40,28-29)
4-
Il est vrai que tant d'obstacles menacent d'étouffer
la vie : des injustices, la violence autour de nous et en nous, l'esprit de
compétition, nos erreurs, la peur ou une certaine fermeture face à ce qui est
différent, un manque d'estime de nous-mêmes…
5-
Dans de vastes régions d'Afrique, par exemple chez les
chrétiens Massaï, le Christ est vu comme le frère aîné. Cela rejoint
l'expression des premiers chrétiens : le Christ est « l'aîné d'un grand nombre
de frères et de surs » (Romains 8,29). Par sa mort et sa résurrection, Jésus
transcende les solidarités familiales et ethniques (voir Colossiens 1,18-20).
6-
Dans les langues bibliques, « souffle » et « esprit »
sont un seul et même mot. Les prophètes ont annoncé que, par l'Esprit Saint,
Dieu habiterait lui-même l'être humain (Ézéchiel 36,26-27). Par la venue du
Christ, par sa mort et sa résurrection, l'Esprit Saint est donné « sans mesure
» (Jean 3,34). Dès lors le Souffle de Dieu est en continuelle activité dans
l'humanité, pour qu'un jour elle forme un seul Corps dans le Christ.
8- Assumer les réalités présentes ne signifie pas tout
accepter ni subir passivement les événements. Nous pouvons être conduits à
résister à une situation injuste ou à la dénoncer.
9-
Un des premiers livres de frère Roger portait comme
titre Vivre l'aujourd'hui de Dieu (1958). Frère Roger était convaincu de
l'importance pour les croyants d'être pleinement présents dans la société
actuelle, plutôt que de se complaire dans la nostalgie du passé ou dans une
fuite vers un avenir illusoire. C'est uniquement dans le moment présent que
nous pouvons rencontrer Dieu et vivre de lui.
10-
Un Chrétien africain, Saint Augustin, écrivait cette
prière au IVe siècle : « Tu étais plus intime que l'intime de moi-même, et plus
élevé que les cimes de moi-même. » (Les Confessions, Livre III, 6, 11)
11-
« Mes desseins ne sont pas vos desseins », dit le
Seigneur (Isaïe 55,8). La Vierge Marie elle aussi a consenti à des
dépassements, jusqu'à l'incompréhensible mort de son fils, tout en croyant que
Dieu est fidèle à sa promesse de vie.
12-
Lors du Synode des Évêques d'octobre 2008 à Rome, le
cardinal Danneels, archevêque de Malines-Bruxelles, a déclaré : « La force de
la parole implique la liberté de la réponse de l'auditeur. C'est précisément la
puissance propre à la Parole de Dieu. Elle n'élimine pas la liberté de
l'auditeur, elle la fonde. »
13- Jésus dit : « Quand deux ou trois sont réunis en mon
nom, je suis là, au milieu d'eux. » (Matthieu 18,20)
14-
Les premiers Chrétiens « se montraient assidus à
l'enseignement des apôtres, fidèles à la communion fraternelle, à la fraction
du pain et aux prières. » (Actes 2,42) En Afrique, comme en Amérique Latine et
dans certains pays d'Asie, les Chrétiens se réunissent non seulement en
paroisses, mais aussi par quartier, par village, en petites communautés
ecclésiales. Ils prient ensemble et se soutiennent mutuellement. Il y a une
chaleur humaine et un engagement personnel de chacun qui contribuent à faire de
l'Église un authentique lieu de communion.
15-
En Afrique, l'Église est souvent vue comme la famille
de Dieu, et Dieu comme une mère qui console. Déjà le prophète Isaïe écrivait :
« Dieu dit : comme celui que sa mère console, moi aussi je vous consolerai. »
(Isaïe 66,13) Voir aussi Isaïe 49,13-15. Considérer l'Église avec ce regard-là
nous stimule à rechercher son unité. On ne peut pas se résigner passivement à
ce que la famille de Dieu demeure divisée en de multiples confessions.
16-
Le théologien allemand Dietrich Bonhoeffer appartenait
à un milieu plutôt privilégié mais, pendant la Seconde Guerre mondiale, son
engagement dans la résistance l'a jeté dans la précarité, puis conduit à la
prison et à la mort. Il écrit en 1943 : « C'est une expérience d'une valeur
incomparable que d'avoir appris tout à coup à regarder les grands événements de
l'histoire mondiale à partir d'en bas,
depuis la perspective des exclus, des
suspects, des maltraités, des gens sans pouvoir, des opprimés et des rejetés,
en un mot : de ceux qui souffrent. »
17-
Si, heureusement, des efforts sont faits aujourd'hui
pour soutenir des cultures menacées de disparition, il est vrai qu'aucune
culture ne se développe en vase clos. À l'heure de la mondialisation, le
métissage des cultures n'est pas seulement inévitable, il est un atout pour nos
sociétés.
18- Un proverbe du Kenya le rappelle : « Il n'y a pas
d'homme qui ne puisse devenir orphelin. »
19-
Frère
Roger écrivait dans
La Règle de Taizé
(1954) : « La
moquerie, ce poison d'une vie commune, est perfide parce
qu'à travers elle sont lancées des soi-disant vérités que l'on n'ose pas se
dire dans le tête-à-tête. Elle est lâche parce
qu'elle ruine la personne
d'un frère devant les autres. »