Puiser à la source
OLIVIER ROY : « NOUS SOMMES DANS LE TEMPS DE LA RELIGION
SANS CULTURE »
Pour
Olivier Roy, les religions qui ont du succès sont celles qui acceptent la
déculturation et vivent sur le mythe d’un « pur religieux ».
La Croix : Dans La Sainte Ignorance(1),
vous analysez le découplage de la religion et de la culture, qui caractérise,
selon vous, l’évolution actuelle du religieux. Comment l’expliquez-vous ?
Olivier Roy : Dans le phénomène religieux, il y a toujours une tension entre religion
et culture :
-
La
transcendance, dans les grandes religions, s’exprime sous la forme d’une
révélation, et donc d’une
rupture avec
la culture.
-
En même temps, les
grandes religions se sont toutes enculturées – ou «
inculturées » si on utilise le
vocabulaire de l’Église catholique : elles
se
sont identifiées à une culture qu’elles ont transformée. Le christianisme
s’est moulé dans l’hellénisme, l’islam s’est identifié à l’identité arabe…
Les allers et
retours entre religion et culture ne sont donc pas nouveaux. Ce qui me
frappe aujourd’hui, c’est
que les religions qui ont du succès, celles
qui convertissent vont de paire avec un processus de déculturation. C’est
le cas, par exemple, de l’évangélisme protestant ou du salafisme musulman. Nous
connaissions la culture sans la religion – c’est la sécularisation –,
nous sommes maintenant dans le temps de la
religion sans la culture.
Ce repli sur
un « pur religieux » est-il une conséquence de la sécularisation ?
La s
écularisation a
entraîné de manière plus ou moins rapide l’autonomie du champ culturel
et du champ religieux. On le voit dans le cas de l’enseignement : à un
moment donné, on expulse le religieux du savoir général et l’enseignement du
religieux devient séparé du reste.
Autrefois, les
madrasas dans le sous-continent indien proposaient une éducation globable,
comprenant l’ourdou, le persan, l’arabe, la littérature, la poésie, la
cosmogonie et la médecine traditionnelle et, enfin, la religion. C’était la
Sorbonne du Moyen - Âge. Aujourd’hui, elles n’enseignent que le religieux, dans
une concurrence des savoirs.
Pourtant, la
sécularisation n’entraîne pas nécessairement l’exculturation du religieux.
En France, croyants et laïcs ont longtemps
partagé une culture commune. La définition de la famille et les questions
de mœurs faisaient l’objet d’un consensus. La situation a
changé dans les années 60, lorsque le religieux a commencé à percevoir
le culturel, non plus simplement
comme profane, mais comme païen.
La
standardisation du religieux n’est pas nouvelle. Par le passé, on a connu des
formes de standardisation venues de la domination politique. Aujourd’hui, l’uniformisation du religieux
a plusieurs origines, mais elle passe
notamment par le marché.
Tout comme les
produits sont standardisés par et pour la consommation mondiale, les produits
des religions sont standardisés. Les chaînes télévisées religieuses, les «
god’s channels », en sont l’exemple
le plus frappant. Elles proposent un produit calibré, où la langue est un
vecteur de la parole de Dieu, mais plus du tout de la culture.
Chez les
pentecôtistes, cette logique est poussée à l’extrême dans la glossolalie : la
langue disparaît et on ne parle plus aucune langue. On assiste là à un processus
extrême de la déculturation, non seulement du message, mais de son vecteur, la
langue elle-même.
Ce découplage avec la culture
est-il viable pour les religions ?
C’est toute la
question. Elle se pose avec le défi de
la transmission, car on ne transmet pas une rupture. Comment peut-on naître
d’un born - again ? Aux États - Unis, on voit bien que les convertis des années
70-80 peinent à transmettre quelque chose à la génération suivante…
Le succès actuel
des évangéliques ne signifie donc pas que l’évangélisme protestant va devenir
la religion mondiale. Sur le court
terme, le protestantisme évangélique profite de la déconnexion du culturel et
du religieux, mais, sur le long terme, il est plus fragile.
De manière
générale, les prêcheurs religieux
cherchent aujourd’hui à reconnecter les marqueurs religieux à des marqueurs
culturels, mais de manière artificielle. On le constate dans toutes les
religions. En France, par exemple, on voit l’Église catholique organiser des
soirées de rock chrétien, où le prêtre adopte un parler jeune…
Ici, on ne se
reconnecte pas à une culture, on se raccroche à des sous - cultures, comme la
sous - culture jeune. Cette reconnexion est accompagnée d’ambiguïtés profondes.
On le constate aussi pour le retour au latin dans l’Église catholique. Pour les
adeptes de cette liturgie, le latin ne fonctionne pas comme référence à la
culture latine, mais comme quelque chose de magique.
Mais y
a-t-il encore une culture commune dans laquelle le religieux puisse
s’inculturer ? Ou faut-il parler d’une crise de la culture ?
Ces processus de
déculturation se font en faveur d’un
modèle culturel américain. Mais est-ce encore une culture ? C’est tout le
débat. Pour ma part, je pense qu’il ne s’agit pas d’une culture au sens fort du terme. Il s’agit plutôt de codes de comportements,
d’expression, de normes …
Il existe bien
sûr une culture américaine, mais ce n’est pas elle qui s’exporte au niveau
mondial. Ce que l’on exporte, c’est un mode de communication. Le problème qui
se pose va donc au - delà de l’américanisation et pose la question de la crise
de la culture.
Comment l’Église catholique
réagit-elle à cette désarticulation ?
La réaction actuelle est une espèce de
tribalisme : on se retrouve entre soi, en cherchant éventuellement à faire
venir quelques autres… L’Église catholique est, soit dans la nostalgie, soit
dans le discours de l’extériorité : la culture est hostile, « matérialiste », « pornographique », « culture
de mort » etc.
Benoît XVI voudrait que la culture occidentale
retrouve son esprit, son âme chrétienne. Le problème, c’est que la culture telle qu’il l’envisage – la culture
classique occidentale, reposant sur la tradition philosophique grecque et
latine – n’existe plus, ou presque plus.
Et dans le tiers-monde, là où se
trouvent les effectifs catholiques, elle est perçue comme occidentale…
Vous étudiez « la sainte
ignorance » et les fondamentalismes religieux, mais ne constate-t-on pas aussi
l’émergence d’un fondamentalisme séculier et scientiste, un « naturalisme dur »
dirait le philosophe Jürgen Habermas, qui lui aussi prospère sur la crise de la
culture ?
Absolument. Ce qui est très frappant en ce moment,
c’est le retour du biologisme. Tout devient biologique : la violence, la
différence homme – femme … On a une articulation très curieuse, schizophrène,
entre une demande de liberté individuelle absolue et une pensée qui reste
fondamentalement déterministe. De fait, la sécularisation ne profite pas de la
déculturation du religieux. C’est ce que n’ont pas compris les laïques
idéologiques à la française.
Recueilli par Elodie MAUROT
1- La Sainte Ignorance , Seuil, 275 p., 19 €