Puiser à la source
PAUL, LE REVOLUTIONNAIRE (1)
ZENIT - Professeur,
sait-on à quand remonte exactement la naissance de Saint Paul ?
R. Penna - Non. L'Année saint
Paul que nous célébrons cette année est fondée sur une
hypothèse traditionnelle selon laquelle Paul serait né aux alentours de
l'An 8 après J.C. Mais il ne s'agit que d'une hypothèse. Du reste on ne
sait pas non plus à quand remonte précisément la naissance du Christ. Selon
moi, Paul avait l'âge de Jésus.
ZENIT - Où est-il né ?
R. Penna - À
Tarse, la capitale de la Cilicie, de
parents juifs pharisiens. Les « Actes des Apôtres » disent que c'était un
citoyen de Rome, et lui dit qu'il l'était depuis sa naissance. C'est pourquoi à
côté de son nom juif Saul figure aussi son nom romain Paul.
ZENIT - Sa famille
était-elle une famille aisée ?
R. Penna - Dans une de ses
lettres, Paul dit qu'il
gagnait sa vie
en construisant des tentes. En général, les enfants apprenaient le métier
de leur père. On suppose donc que le père de Paul faisait ce métier. C'était un
métier usuel, du peuple, qui
permettait de vivre et de subvenir aux besoins de sa famille, rien de plus.
ZENIT - Quelle sorte d'éducation avait-il reçu dans sa
famille ?
R. Penna - Les parents de Paul
étaient
des juifs de la diaspora,
autrement dit des juifs qui,
pour fuir
des persécutions ou pour d'autres raisons, avaient émigré loin de leur terre,
mais étaient restés fidèles à leurs traditions. Paul était circoncis. Il a
été élevé et instruit dans l'observance de la loi de Moïse. Mais
Tarse étant une ville « cosmopolite », lorsqu'il sortait de
chez lui, il respirait un climat hellénique et ouvert à différentes cultures.
En famille, il parlait l'hébreux et l'araméen, mais à l'extérieur de chez lui
il parlait le grec. Il a donc
grandi
avec une mentalité ouverte.
Au moins
jusqu'à 12-13 ans.
ZENIT - Et après?
R. Penna - Plus ou moins à cet
âge,
il est parti pour Jérusalem, se
consacrant totalement à
l'étude de la
Torah, auprès de rabbi Gamaliel l'Ancien, un rabbin de renom. À partir de
ce moment-là son intérêt intellectuel tournera exclusivement autour de la loi
juive et de la culture israélite.
ZENIT - Dans les
écrits de Paul, ou de ses contemporains, trouve-t-on des allusions ou des
éléments utiles qui permettent de nous faire comprendre à quoi il ressemblait
physiquement ?
R. Penna - Nous avons une
description physique de Paul qui revient souvent. On dit qu'il était de petite
taille, gros, les jambes arquées, les sourcils unis, mais qu'il ressemblait
néanmoins à un ange. Mais cette description date de la fin du deuxième siècle.
L'iconographie traditionnelle le présente sous les traits d'un homme barbu,
chauve, selon l'image imposée qu'il fallait donner aux philosophes après le
3ème siècle. Dans sa seconde lettre aux Corinthiens, Paul dit «
ne pas savoir parler », certains
supposent alors qu'il bégayait. Dans sa lettre aux Galates, il dit : «
Vous vous seriez arrachés les yeux pour me
les donner », certains ont alors pensé qu'il avait des problèmes de vue.
Je
pense quant à moi que ces phrases doivent être comprises dans un sens
métaphorique. Nous savons qu'
il a
rencontré beaucoup de difficultés dans sa vie : les veilles, les jeûnes, le
froid , trois naufrages, des milliers de kilomètres parcourus à pied, il a été
lapidé, fouetté cinq fois par les juifs, trois fois par les romains, fait
prisonnier pendant de longues périodes. Tout cela laisse supposer qu'il avait
un physique exceptionnel, une volonté de
fer et une capacité d'adaptation extraordinaire.
ZENIT - Est-il possible de dire à partir de ses Lettres quel
était son tempérament ?
R. Penna - Le fait d'avoir été
un
persécuteur aussi acharné contre la
communauté chrétienne avant ce qui lui est arrivé sur la route de Damas, en
dit long sur son
tempérament fougueux.
Il s'était rendu compte que la figure du Christ pouvait mettre en crise
certains éléments constitutifs du judaïsme, et il persécutait donc de manière
forte et dure les chrétiens. On pourrait le comparer à un « taliban » de
l'époque. Puis il y a eu Damas, et vint le grand changement.
Il
a continué à avoir un caractère fort, qui pouvait s'exprimer sous des tons très
rudes, durs, mais qu'il ponctuait souvent d'intonations affectueuses, douces,
gentilles, presque féminines. Lui-même se comparait à un père mais aussi à une
mère. Sa psychologie est une psychologie complexe, à multiples facettes, très
riche.
Dans
sa « Lettre aux Romains » il dit clairement qu'il faut accueillir tout le
monde, s'entendre avec tout le monde, accepter aussi ceux qui pensent
différemment : il y a de l'irénisme, un
sens
de l'accueil, de la réciprocité, qui est vraiment évangélique.
ZENIT - Qu'a fait Paul après sa conversion sur la route de
Damas ?
R. Penna - Il a passé
trois ans de sa vie à méditer dans le
désert, puis il est allé à
Jérusalem
pour rencontrer les apôtres et la communauté chrétienne,
puis à Antioche, où il a reçu officiellement l'ordre de diffuser
l'Evangile. Antioche de Syrie a été une ville très importante dans
l'histoire du christianisme, car c'est dans cette ville que l'Evangile a été
annoncé pour la première fois aux païens. Jésus n'a jamais prêché aux païens.
Il a prêché uniquement aux juifs, de même que les apôtres au début
. C'est à Antioche qu'a eu lieu le grand
tournant. Et c'est de là que Paul est parti pour son premier voyage
apostolique.
ZENIT - On dit que,
pendant ce premier voyage, il s'était disputé avec les autres apôtres ...
est-ce exact ?
R. Penna - Il y avait eu des divergences. Paul avait une
très forte personnalité. Et Jésus lui avait confié une mission spéciale, celle
d'annoncer l'Evangile aux païens. C'était un projet
impensable pour les juifs de l'époque. Et pour les apôtres aussi. Ils
estimaient que Jésus était venu pour le peuple d'Israël. Alors que Paul voulait
prêcher aux païens.
Par
ailleurs,
Paul se trouvait dans une
position délicate. Les Chrétiens le regardaient avec méfiance, se souvenant
de l'acharnement qu'il avait mis à les persécuter ; les juifs le considéraient
comme un traître, qui avait abandonné la religion des pères. Il a eu beaucoup
de mal à faire accepter ses idées par les premiers Chrétiens.
Surtout sa conviction que le Christ était
venu non pour les juifs mais pour tous. Et que les païens,
pour devenir des disciples de Jésus ne devaient pas se plier à toutes les
dispositions de la loi de Moïse. Même parmi les apôtres, tout le monde ne
partageait pas ses idées. Alors il se mettait en colère et les appelaient «
faux frères ». Il a même eu maille à partir avec saint Pierre qui, dans un
premier temps avait adhéré à ses idées, mais s'était ensuite rétracté, Paul le
réprimandant alors publiquement.
Quoiqu'il
en soit, il a continué à croire aux intuitions qu'il avait eues durant sa
mystérieuse rencontre avec le Christ sur la route de Damas.
Il sentait très fort en lui l'urgence
d'évangéliser les païens. Après son premier voyage, il en a entrepris deux
autres, fondant beaucoup d'Eglises. Tous les apôtres ont fini par adhérer à ses
intuitions, comprenant que Jésus était venu pour sauver tous les hommes et pas
seulement les juifs.
ZENIT - Quels sont les éléments - clefs de l'enseignement de
saint Paul ?
R. Penna - Dit en termes
essentiels, la
liberté de la loi se
trouve au coeur de Paul et du courant paulinien. Paul enseigne que
ce qui compte d'abord dans notre rapport
avec Dieu, ce n'est pas la morale, mais la grâce de Dieu lui-même, en
Jésus - Christ. Je deviens juste devant Dieu non pour ce que je fais « moi »,
mais pour ce que Dieu a fait pour moi en Jésus Christ.
Et la foi est l'acceptation de ce don de grâce qui m'est offert.
Cet
enseignement de saint Paul s'oppose à la conception selon laquelle c'est « moi
» qui construit ma justice, ma sainteté devant Dieu. Je la construis à travers
ma morale, mon comportement, mon éthique et en observant les commandements.
Cette conception est une position très répandue qui met en première place la
morale. Mais, prise à la lettre, ce n'est pas la bonne.
Une
phrase de Luther, que nous pouvons partager, explique bien ce concept : «
Ce n'est pas en faisant des choses justes
que nous devenons justes. Mais si nous sommes justes nous faisons les choses
justes ». Le trait moral, opérationnel, de l'action, est donc secondaire
par rapport à la dimension du fait d' « être », qui le précède et qui est
fondamental.
« Etre
en Jésus Christ » et
recevoir
la bienveillance de Dieu à travers Jésus Christ, est indépendant de ma moralité
qui, justement parce que «
je vis » «
l'être en Jésus Christ », sera
certainement en phase avec cette merveilleuse réalité. Voilà le point
essentiel. L'élément phare du courant paulinien.
Le
deuxième élément important de la pensée de Paul touche «
l'identité chrétienne »,
qui est définie
non seulement par des
catégories « juridiques » telles
que la justice, le juste, la justification,
mais également par des catégories « mystiques » ou « participatives ». Autrement dit, le
chrétien est quelqu'un qui est devant Jésus Christ avec foi, mais qui «
participe » au Christ lui-même et vit « en
» Jésus Christ. Entre le chrétien et Jésus se réalise une véritable
participation interpersonnelle. Le chrétien «
vit » en Jésus Christ et Jésus Christ vit dans le chrétien.
Et
cette manière d'être nous amène au troisième point fondamental de
l'enseignement
de saint Paul, la « dimension communautaire »,
ce que Paul lui-même appelle l'Eglise. Pour lui, le terme «
Eglise » n'a pas une signification abstraite,
mais concerne toujours une communauté concrète, qui se trouve dans un lieu
déterminé. Il y a l'Eglise de Corinthe, celle de Thessalonique, de Philippes
etc.
Nous, aujourd'hui, nous donnons au
mot « Eglise » un sens « catholique », c'est-à-dire universel.
Mais la formation de ce concept est postérieure à Paul.
Paul
utilisait le mot Eglise pour désigner chaque communauté. Et il donnait à ce
terme une connotation de «
partage
communautaire » extraordinaire. Le lieu de rencontre des chrétiens était la
maison, la maison d'un particulier, où ils se rassemblaient pour le dîner, pour
la lecture et l'explication des textes sacrés. Ainsi, la communauté ecclésiale
avait un cadre domestique. Et c'est dans le contexte de cette manière de vivre
que s'est formée et développée
la
définition de l'Eglise selon saint Paul : l'Eglise « corps du Christ ». Cet extraordinaire concept n'appartient qu'à
Paul. On peut débattre ensuite du sens de la phrase selon laquelle «
l'Eglise est le corps du Christ ».
On
se demande s'il veut dire par là que l'Eglise est un corps dans le sens social
du terme, qui appartient au Christ, ou si c'est le
Christ lui-même présent dans son corps, dans une forme de corps, dans
une dimension non - sociale, mais individuelle, mystique. Je pense que
c'est plutôt le deuxième concept qui est le bon. Et toujours dans cette
optique de partage commun,
l'Eglise pour
Paul était totalement « égalitaire ».
Il enseignait qu'en Jésus Christ il n'y avait plus ni juif ni grec, ni esclave
ni homme libre, ni homme ni femme. À l'intérieur de cette communauté, il y
avait aussi de véritables fonctions ministérielles, mais qui n'étaient pas des
fonctions sacerdotales dans le sens hiérarchique qu'on a connu par la suite. Il
y avait des présidents, des personnes chargées de guider, d'organiser
l'assemblée et rien d'autre.
1-
ROME,
Dimanche 30 novembre 2008 (ZENIT.org
http://www.zenit.org/
) ZENIT s'est entretenu avec Mgr Romano
Penna, professeur à l'Université du Latran à Rome, l'un des plus grands experts
de la vie et des uvres de Paul de Tarse. Il a consacré toute sa vie de
chercheur, de professeur universitaire, à l'apôtre des nations, publiant divers
ouvrages connus pour leur rigueur scientifique, leur envolée passionnée, le tout
dans un langage captivant et moderne. Ses exégèses sur les différentes «
Lettres » de l'apôtre, en particulier ses trois volumes sur la « Lettre aux
Romains », et son essai « l'ADN du christianisme », sont considérées
comme des uvres fondamentales.
Pour ses 70 ans, les plus grands
biblistes du monde ont décidé de lui dédier un livre. Il s'agit d'un ouvrage de
500 pages intitulé : « Le Nouveau Testament : théologies en dialogue culturel.
Ecrits en l'honneur de Romano Penna pour son 70ème anniversaire ».