Paradis fiscaux et judiciaires
POUR UNE LUTTE GLOBALE CONTRE LES PARADIS FISCAUX ?
par John Christensen , Richard Murphy
(1)
Avec la crise économique mondiale, le thème de la régulation financière
est enfin devenu d'actualité. Il est à présent largement admis qu'une telle
réforme est nécessaire au niveau global. Certains la considèrent impossible
dans un monde d'états souverains centrés sur leurs intérêts individuels, mais
nous ne sommes pas de cet avis : c'est possible, mais uniquement en tenant
compte du contexte dans lequel la régulation s'opère. C'est là que se situe le
cœur du problème, qui est presque toujours épargné par les feux des projecteurs
– les paradis fiscaux
. Le monde offshore
a presque entièrement créé les conditions qui ont mené à cette crise, et à
moins de s'attaquer au problème des paradis fiscaux, tout effort pour résoudre
la crise sera vain.
Que font les paradis fiscaux ? En vérité, le terme est mal choisi et nous
préférons celui de "
juridictions du secret", car
elles n'offrent pas un, mais
trois
avantages :
-
1°
Des
taxes minimes ou nulles,
-
2°
De la
discrétion et
-
3°
Une
régulation laxiste.
Ainsi,
ces juridictions font "concurrence" aux pays en proposant
des taxes toujours plus basses et une régulation toujours plus laxiste. Comme
nous l'indiquions dans notre proposition au Comité sur le Trésor de la Chambre
des Communes en juin dernier, les paradis fiscaux entreprennent délibérément de
«
saper l'impact des législations votées dans d'autres pays », et de
faire apparaître les choses différentes de ce qu'elles sont. Cette activité
fait peser une grave menace sur le monde.
Le résultat de ces manœuvres
devient visible aujourd'hui avec le contexte de la crise économique actuelle.
Le système bancaire a largement cessé de fonctionner parce que les
banques ont cessé de faire confiance aux
déclarations de leurs pairs à propos de leurs finances, structure et
comptabilité.
L'opacité est devenue le
maître - mot dans l'affaire. Et ce sont les "
juridictions du secret"
qui créent cette opacité, et ce par différents moyens.
Premièrement, elles offrent la discrétion, bien évidemment. Toutes les
banques principales en ont tiré avantage, bien assistées par les "Big
4" qui opèrent dans tous les paradis fiscaux importants.
Deuxièmement, elles génèrent de l'incertitude concernant les avoirs de
chacun. Les
entités offshore étaient souvent utilisées dans le but d'isoler la possession
de moyens financiers par leurs « parents onshore », afin d'assurer de
meilleures notations financières. Les arrangements sont souvent abusifs. Le
résultat a été, par exemple, que, lorsque Northern Rock fut nationalisé, la
Chambre des Communes a tenu de longs débats tard dans la nuit pour savoir si
cela signifiait également la nationalisation de Granite, une compagnie de
l'ombre basée à Jersey. En réalité, personne ne connaissait la réponse. Ces 40£
milliards d'avoirs se trouvaient en apparence dans les limbes d'un monde dont
personne ne connaissait les règles. Il arrive souvent que personne ne sache qui
va honorer les dettes de ce que sont, légalement parlant, des entités séparées.
Toutes les victimes de la crise actuelle : Lehman, Bear Stearns, HBOS, UBS,
Saschen LB, et d'autres étaient impliquées étroitement dans ce genre
d'opérations offshore.
Troisièmement, ces juridictions génèrent de la complexité, une forme
d'opacité.
L'opacité profite à la personne qui, comme l'a affirmé le directeur d'Enron en
plaisantant, est «
la personne la plus
intelligente dans la pièce ». Cela a servi, sans aucun doute, à déplacer
les risques des grandes institutions financière à la société en général. Des
compagnies ont disséminé leurs finances dans le monde, en créant des structures
complexes à travers les juridictions afin d'exploiter les failles
réglementaires. Une compagnie incorporée sur l'île de Man peut appartenir à un
trust à Jersey, avoir son compte bancaire au Luxembourg ; le tout contrôlé en
apparence par des directeurs nommés sur les îles Caïmans. Même si les paradis
fiscaux étaient "
bien régulés",
comme ils l'affirment, la régulation d'une telle compagnie glisserait tout de
même entre les doigts. En fait, elles ne sont régulées nulle part, car chaque
juridiction ne porte la responsabilité que pour ce qui se passe dans son
domaine et non pour l'entièreté de son entité. Et cela résulte d'un choix
délibéré.
La régulation ne peut pas
fonctionner de manière efficace dans un tel cadre. Les banques défaillantes le
savaient et en on tiré parti. Dans cette logique, les paradis fiscaux
permettront à de nombreux gagnants des années d'exubérance de protéger leurs
gains dans des boîtes noires offshore, et ce même si les cours et tribunaux
désirent le contraire.
Ces
paradis fiscaux ne sont pas uniquement ces îles exotiques bordées
de palmiers qui remplissent l'imagination populaire. Ils
se trouvent également au cœur de l'économie globale. La
City de
Londres, en particulier, comporte plusieurs caractéristiques d'une entité
"offshore". Lorsque l'on ajoute à cela que la Grande -Bretagne
entretient des liens étroits avec de nombreux paradis fiscaux satellites comme
les îles de Jersey et Caïman, il devient évident que la Grande - Bretagne devra
jouer un rôle central dans la réponse globale à apporter au problème. Gordon
Brown et ses prédécesseurs ont ignoré la question jusque ici. Nous pensons
qu'ils ont délibérément détourné les yeux afin de permettre aux paradis fiscaux
de prospérer. Résultat : ils n'ont pas réussi à protéger le public Britannique
des désastres comme celui qui a lieu actuellement, et ont permis aux "
juridictions de la discrétion"
d'infliger de graves dégâts aux populations pauvres d'Afrique et d'ailleurs.
Ceci a été exploité au
maximum par les paradis fiscaux – qui ont été au centre de projets néo -
conservateurs. Durant des décennies, ces juridictions ont forcé des
gouvernements à faire des concessions sans fin dans le domaine de la taxation
et de la régulation en faveur des intérêts des puissants, soutenus par des
lobbies financés par des organisations néo-conservatrices étasuniennes.
Les paradis fiscaux font le "sale travail" silencieusement et de
plein gré, au profit de ceux qui veulent voir la richesse et le capital
libérés de la taxation et des contraintes réglementaires. Ils ont prouvé qu'ils
sont capables de remplir ces objectifs : à moins d'être combattus, ils
saboteront tout effort futur pour construire une gouvernance globale et une
coopération internationale.
C'est pourquoi nous devons
mettre en route un combat global contre les paradis fiscaux. L'affaire du
Liechtenstein et le scandale de la taxe UBS, parmi beaucoup d'autres exemples,
focalisent les esprits européens et américains ; le Stop Tax Haven Abuse Act
aux USA bénéficie d'un soutien multi partisan. Récemment, nous avons également
assisté à des protestations d'Africains, de Latino-américains et d'autres.
Cet élan doit avoir
plusieurs effets. À long terme, il doit empêcher que la régulation soit
empêtrée dans un milieu criblé d'acteurs puissants qui essaient délibérément de
la miner. Plus immédiatement, il permettra aux responsables politiques de
s'attaquer à la résolution de la crise, en leur rendant le pouvoir de taxer la
richesse et le capital et de protéger les perdants.
S'attaquer à la tension grandissante entre intégration globale et
manque de gouvernance internationale crédible est impossible lorsque les
juridictions et les populations financières et criminelles qui les habitent,
contrarient nos tentatives de déployer des contrôles démocratiques.
Nous insistons sur le fait
que le rôle des "juridictions secrètes" dans tout ceci n'est pas
limité à la crise actuelle : il est générique. Saper la transparence
démocratique est leur métier.
Les
responsables politiques peuvent, et doivent, être plus courageux à présent. Au
nom de l'intérêt public.