Paradis fiscaux et judiciaires
WALL STREET ou LAS VEGAS ? FINANCE ou CASINO ?
Soudain, des noms jusque-là
inconnus nous deviennent familiers : Jérôme KERVIEL en début d’année,
Bernard MADOFF avant la trêve des confiseurs. Un visage d’ange pour le premier
incapable, semble-t-il, de coups tordus, une bonne bouille de grand-père pour
le second, propre à dissiper toutes les méfiances. Au bout du compte, des
milliards envolés, des gens fortunés qui se retrouvent raides comme des
passe-lacets et des banques ou institutions financières pour lesquelles le
recours aux contribuables, recours immédiat ou différé, est absolument
nécessaire
. Dans cette affaire,
l’épargnant, lui, est doublement spolié : dans son épargne écornée ou
ramenée à zéro comme dans son statut de contribuable.
Il y a un peu plus de trente
ans, j’avais proposé à un ministre ivoirien la création d’une «
unité de compte de détournement »,
l’U.C.D. et j’avais suggéré qu’elle soit fixée à un milliard de francs C.F.A.,
somme énorme pour l’époque, mais le pillage des deniers publics avait atteint
des montants inimaginables et en parlant d’unité de compte, je faisais
référence aux habitudes du F.M.I. . Je dois reconnaître que mon interlocuteur
avait accueilli fraîchement mes propositions et mon humour… Que dirait-il
aujourd’hui où l’on compte des pertes en milliards d’euros, chaque milliard
d’euros valant 656 milliards de francs C.F.A.? Dans les comptabilités de la
globalisation actuelle en dollars US comme en euros, on est passé des billions
aux trillions comme si on avait affaire à des carnassiers à plusieurs têtes,
telle l’hydre de Lerne mais Héraclès n’est plus là pour empêcher que ses têtes
menaçantes repoussent après la crise.
Quelques questions se posent : comment en est-on arrivé là ? D’autres cadavres se
cachent-ils dans les placards ? Un des aspects les plus dangereux de la
crise financière actuelle, c’est qu’elle n’est pas comprise par la plupart des
gens en raison d’un manque de transparence et de complications techniques
telles, qu’elles semblent même dépasser des banquiers aguerris. D’où des
amalgames et des simplismes… Il y a plus de trente ans, dans ce qu’on appelle
aujourd’hui les salles de marchés, les banques employaient des gens au profil
modeste, mais suffisamment délurés pour ‘travailler’ sans trop de risques sur les
échanges de monnaies. Puis, des produits financiers de plus en plus complexes
sont apparus et l’on a recruté pour les traiter des Bac + 7, armés de logiciels
que peu de personnes semblent maîtriser. On parle de «
dérivés, swaps, futures ou options »
et pour mieux se protéger entre initiés, on emploie à dessein des sigles et des
abréviations d’origine anglo-saxonne.
Pour mieux situer les
choses, je reviendrai sur mon expérience passée, plus précisément à la fin de
l’année 1975. J’étais venu de Bouaké à Abidjan pour une réunion improvisée et
rencontrais au détour d’un couloir le P.D.G. de notre banque, inspecteur des
finances de son état. La mine défaite, il me confia que l’avenir de la banque
BIAO était sombre : un de nos plus grands clients, courtier en café et
cacao qui traitait une partie importante des exportations ivoiriennes, venait
de sauter… Dans ces métiers, des contrats à plus ou moins long terme liaient
vendeurs et acheteurs. Pour atténuer les risques concernant des produits
hautement volatils, on utilisait les marchés à terme des marchandises. En
simplifiant à l’extrême, on pourrait dire que le courtier se ‘couvrait’ en
sorte que s’il perdait sur les contrats physiques parce que le cours du
cacao s’était envolé, il compensait sur
les contrats à terme et vice-versa. Bien sûr, tout cela avait un coût. En
1975-1976, précisément les cours du cacao s’étaient envolés mais notre courtier
s’était cru infaillible comme cela arrive parfois au bout de longues années
d’expérience et que l’on devient sourd aux avis et conseils. Il avait pensé
faire des économies – l’intervention sur les marchés à terme a un coût – en se fiant à ses propres intuitions et
n’avait pu prévoir les aléas climatiques : inondations ici, sécheresse
ailleurs qui avaient raréfié le produit et fait bondir le prix d’un quintal de
fèves de caco.
Se couvrir et prévoir est pourtant l’ abc des financiers ; récemment, des entreprises comme AIR-FRANCE
ont su le faire pour se protéger au moins en partie des hausses du pétrole.
Pour revenir à notre histoire, la fortune de notre courtier (vignoble
bordelais, immobilier et tableaux de maîtres…) fut mise à contribution, mais
cela ne suffit pas et la Banque se releva difficilement d’une telle
catastrophe. Mais dans l’utilisation de ces marchés à terme, si l’on peut
assurer ses risques, c’est parce qu’en face, des personnes – appelons-les
spéculateurs – sont prêts à assumer ces risques en vue d’un profit.
Tant qu’un certain équilibre entre ces
catégories de personnes (auxquelles s’ajoutent des professionnels qui
essaient d’exploiter les imperfections des marchés et qu’on appelle des
arbitragistes)
est respecté, tout va
pour le mieux, mais lorsque la spéculation l’emporte et que le système
s’emballe, cela devient dangereux. Ce fut le cas pour le sucre il y a
quelques décennies, donnant lieu plus tard à un film où s’illustrèrent
DEPARDIEU, HANIN, CARMET et PICCOLI.
Si l’on trouve des
spéculateurs pour ce genre de transactions, c’est pour une raison relativement
simple qu’on nomme parfois
‘effet de levier’.
Pour faire court, en vendant ou achetant à terme, on ne débourse pas
immédiatement l’argent ; on peut même annuler sa position avant l’échéance
et c’est ce que font la quasi - totalité des intervenants.
L’effet de levier se comprend ainsi : supposons qu’un acheteur de contrats voit la
valeur de ces contrats augmenter de 10 % et qu’il en tire ce bénéfice aussitôt,
il le calcule de fait par rapport au déposit de garantie qu’il a versé pour
traiter cette opération. Si ce dépôt couvre 10 % de la valeur des contrats, il
a doublé sa mise par rapport aux sommes
investies, un peu moins si ces sommes sont empruntées. Ce redoutable effet de
levier va aussi dans l’autre sens et l’on peut facilement tout perdre… C’est pour
cela que l’on recommandait autrefois aux gens fortunés ou autres investisseurs
de ne pas risquer plus de 5 à 10 % de leur patrimoine dans ce type
d’opérations.
Au fil des ans, les marchés à terme ont littéralement explosé sans
qu’un véritable contrôle suive les évolutions. On est passé des matières premières et
autres produits de consommation à des références plus abstraites :
monnaies, taux, indices boursiers, etc. On a développé des techniques de plus
en plus sophistiquées pour des stratégies de prises de risque insensées.
Dans le même temps, des produits se sont
également développés hors marchés et hors contrôle, de gré à gré comme on
dit, tels les ‘swaps’ où l’on échange à peu près tout (monnaie, taux, durée…) y
compris récemment une prétendue protection contre certains risques (en échange
d’une prime…). Ce sont les fameux CDS’s ! (= Credit Default Swaps). Comme
si cela ne suffisait pas,
on a trouvé le
moyen de faire circuler tous ces dérivés en les ‘titrisant’ pour les vendre
à des institutions financières ou des investisseurs cherchant les meilleures
rentabilités sans toutefois être très regardants sur les risques d’autant que
des chaînes d’intermédiaires, tels les fonds de fonds ( !) jouent les
écrans totalement opaques.
Vous trouvez peut-être que
j’exagère ? Voici ce qu’en dit Jacques ATTALI dans son dernier petit livre
‘La crise et après ?’ :
« …Les
mécanismes de ces produits (=dérivés titrisés) reposant sur l’évolution de
formules de plus en plus complexes sont de moins en moins compréhensibles par
les dirigeants mêmes des banques qui les proposent. Certains établissements
financiers proposent ainsi à leurs clients des titres de ce genre dont la
description tient en un manuel de cent cinquante pages qu’aucun cadre supérieur
de banque ne peut comprendre ni donc contrôler. Les rémunérations des
dirigeants de ces entreprises financières et des créateurs de ces produits sont
pour l’essentiel des bonus liés aux bénéfices annuels. A la différence des
salariés, ils sont associés aux profits ; mais, à la différence des
actionnaires, ils ne sont pas associés aux pertes. » (pp.68/69).
Tout cela suffisait-il à
enclencher une crise aussi forte que celle que nous subissons
aujourd’hui ? On imagine bien que les choses sont plus complexes et c’est
ici qu’il faut nous tourner vers les Etats-Unis depuis les années REAGAN. Je
cite encore J.ATTALI : «
5 % de
la population américaine s’octroient 38 % des revenus et s’arrogent la moitié
des patrimoines créés de 1990 à 2006 – et, naturellement, une influence
politique de plus en plus dominante. »(p.57). Pendant ce temps, les
salaires des classes moyennes ou pauvres stagnent et pour que le système fonctionne, on incite tous ces braves gens à s’endetter
au-delà du raisonnable pour faire tourner la machine, consommer et acheter des
propriétés immobilières. Cette
explosion
de la dette des ‘ménages’ américains est considérable : début 2008,
les américains cumulent près de 1000 milliards de dollars de dettes privées sur
leurs seules cartes bancaires !
Pour les prêts immobiliers
où les intentions des politiques étaient probablement bonnes au début, aidées
en cela par la baisse des taux organisée par le grand gourou GREENSPAN, on les
a répartis en ‘primes’ pour les plus aisés, ‘Alt-A pour les classes moyennes et
‘subprimes’ pour les plus pauvres y compris ceux qui ont connu des incidents de
paiement.
Le système n’a pas tardé à s’emballer car les courtiers peu scrupuleux
sont payés à la commission et l’on ne s’appuie que sur la prétendue valeur hypothécaire des
maisons pour décider du montant des prêts dont les remboursements et même les
taux seront progressifs. À ce jeu, les deux grandes institutions américaines de
refinancement hypothécaire, Freddie Mac et Fannie Mae, sont rapidement au plein
de leurs possibilités et pour que les folies continuent, on ‘titrise’ ces crédits
immobiliers dans des ‘paquets’ que l’on vend à tour de bras aux institutions
financières du monde entier, attirées par des rémunérations prometteuses.
Lorsqu’ après des années de croissance exceptionnelle, la bulle immobilière
commence à se dégonfler et que les incidents de paiement se multiplient,
commencent les premières faillites d’institutions financières au premier
semestre 2007. Le 10 août 2007, la BNP Paribas sonne la fin de la récréation et
le système bancaire se lézarde dans des
défiances mutuelles qui bloquent les échanges et raréfient les liquidités
interbancaires toujours nécessaires pour ‘huiler’ le système. Les encours de
produits tels que les CDS estimés par George SOROS dans son dernier livre à
45.000 milliards de dollars US d’engagements
( !)
sans aucun contrôle font
vaciller l’ensemble du système financier. Il faut des dizaines de milliards
de dollars pour sauver – au moins provisoirement - le premier assureur
mondial : A.I.G. Ancien de Goldman-Sachs, PAULSON, ministre des finances américain,
refuse de sauver Lehman Brothers, son ancien concurrent et par des effets de
dominos, l’on frôle la catastrophe mondiale au début de l’automne de cette
année.
Il est évident que dans ce naufrage universel, tout le monde ou presque
a trempé ses doigts dans la sauce : Etats absents, régulations et contrôles déficients, agences de notation payées par
ceux qu’elles doivent estimer, fonds d’investissement hors la loi, banques peu
soucieuses des risques encourus, etc., etc. Cela rend d’autant plus difficile
la tâche de ceux qui veulent dans l’urgence remettre les pendules à l’heure.
La concertation est absolument nécessaire, mais
lorsqu’on voit les difficultés à l’échelle de la seule Europe, peut-on penser
que ce sera plus facile au G 20 ? J’en doute…
Peut-on affirmer que tous
les placards ont été ouverts et nettoyés ? Honnêtement, je ne le crois pas
et l’affaire MADOFF me confirme dans mes craintes. A une échelle beaucoup plus
réduite, je pense à mon département, la Seine Saint-Denis où la nouvelle équipe
socialiste vient de découvrir avec effroi que plus de 95 % des emprunts sont
dits « toxiques », mettant à terme les finances départementales dans
des situations sans issue sinon des augmentations énormes d’impôts locaux que
la population locale ne pourrait supporter. L’ancienne équipe communiste qui
s’est laissée abuser par des banquiers peu scrupuleux ne trouve comme réponse
que les habituelles imprécations contre l’Etat… Je suis persuadé que d’autres pelotes vont se dévider et qu’elles
obligeront à des remises en ordre coûteuses dans tous les sens du terme.
Dans ces conditions, je ne crois guère au retour rapide de la
croissance
avec les risques que comporte ces types de crise en matière sociale. Du moins,
les temps ont changé : en 1929-1930, les banquiers sautaient par les
fenêtres mais l’on vit maintenant dans des univers clos et climatisés. Du coup,
Bernie MADOFF restera bien au chaud chez lui avec un bracelet électronique,
seule concession au progrès technique…Qui dit crise sociale dit aussi risque
d’explosion. De ce point de vue, en France, le premier semestre sera
particulièrement difficile.
Et que prévoir pour les pays
en voie de développement qui semblent pour l’instant à l’écart de ces
bouleversements ? Indirectement et
quoiqu’ avec un certain retard, ils souffriront de la crise autant et même plus
que les pays occidentaux. L’asphyxie de certains circuits financiers publics et
privés ainsi que la moindre attention à leurs problèmes spécifiques risquent de
faire beaucoup de dégâts dans des pays
fragilisés par la corruption, le ‘non-droit’, la montée de l’informel et la
faillite à peu près partout des systèmes d’éducation, de santé ou de
protection sociale.
A la fin de son petit livre,
Jacques ATTALI ne cache pas son
pessimisme mais nous livre
quatre
vérités simples dont je vous donne ici l’essentiel :
·
Laissé libre, chacun va au
bout de ses intérêts même au détriment de ses propres descendants.
·
L’humanité ne peut survivre
que si chacun réalise qu’il a intérêt au mieux-être des autres.
·
Le
travail est la seule justification de
l’appropriation de richesses.
·
«
Le
temps est la seule denrée vraiment rare et celui qui contribue, par son
travail, à en augmenter la disponibilité et à lui conférer sa plénitude doit
être particulièrement bien rémunéré » (p.194).
Ailleurs dans ses
propositions, J.ATTALI dit avec raison qu’il faut
rendre leurs lettres de noblesse aux métiers d’ingénieur et de
chercheur. En d’autres termes, revenir à l’économie réelle au moment où
problèmes démographiques et défis climatiques nous attendent au tournant. A
l’inverse, ajoute-t-il, il faut «
rendre
le métier de banquier modeste et ennuyeux, ce qu’il n’aurait jamais dû cesser
d’être et encadrer très strictement les revenus des métiers financiers ».
(p.173). Pour ma part, je n’ai jamais pensé que le métier de banquier fût terne
et barbant ! Il est vrai que c’était en Afrique où la vie, les rencontres
et les situations ne manquaient jamais de piment… Je crois surtout qu’il faut
rendre aux dirigeants, cadres et employés des banques le sens des
responsabilités et du bien commun et ne négliger en aucun cas les activités de
contrôle interne.
Comme nous approchons de
Noël, je me permets de terminer par cette citation tirée de l’évangile selon
saint Luc : «
si vous n’avez
pas été fidèles dans votre façon d’utiliser les richesses trompeuses de ce
monde, qui pourrait vous confier les vraies richesses ? Et si vous n’avez
pas été fidèles en ce qui concerne le bien des autres, qui vous donnera le bien
qui vous est destiné… Vous ne pouvez pas
servir à la fois Dieu et l’Argent… » ( Lc, 16-11…). L’argent au
service de l’humanité ou bien nos sociétés, esclaves d’un argent que
l’évangile qualifie dans le texte grec « d’argent d’injustice »?
C’est tout le problème !
NOISY-LE-GRAND, le 19.12.08, JEAN-LOUIS LUNOT