Paradis fiscaux et judiciaires
LA CRISE ? TROP
D’AGIOTAGE, TROP DE CREDIT, PAS ASSEZ DE VRAI CAPITAL !
10 décembre 2008 Jacques
Bichot(1)
On parle beaucoup de refonder le
capitalisme. Deux économistes de Chicago suggéraient même, à l’issue de la
précédente crise boursière, de « sauver le capitalisme des capitalistes »
(2).
Mieux vaudrait
songer à
débarrasser notre système
économique et financier de toutes sortes de pratiques qui parasitent la vraie
création de valeur (produire des biens et des services utiles, pas faire
monter artificiellement le cours des actions)
réalisée par les travailleurs…et les pourvoyeurs de capitaux.
En effet la
crise actuelle, comme plusieurs de celles qui l’ont précédé, n’a pas pour cause
des comportements capitalistes au sens normal du terme, c’est-à-dire
l’accumulation de capitaux propres en vue de la production, de la vente et du
profit. Elle
provient tout au
contraire
de tentatives faites pour
utiliser le moins possible de fonds propres, pour remplacer ceux-ci par des
emprunts et des produits dérivés.
Le profit et son
rôle :
Le ver s’est
introduit dans le fruit, comme il arrive souvent, par son point faible : la
recherche d’un taux de profit déraisonnable
– la fameuse norme des 15 %, puis 20 %, voire 25 %, de rendement pour les fonds
propres.
Les classiques,
il y a deux siècles, avaient parfaitement expliqué la façon dont le profit se
forme, et le rôle joué au sein de l’économie par certains taux de profit
particulièrement élevés.
De tels taux
apparaissent quand est découvert un procédé permettant de répondre à un besoin
encore insatisfait, ou d’abaisser drastiquement les prix de revient. Les
pionniers font alors temporairement des
super - bénéfices ; ensuite arrivent quantité de capitalistes « suiveurs »,
et les taux de profit redeviennent ordinaires dans ces activités comme dans la
plupart des autres.
Les taux élevés qui récompensent
l’innovation au service d’une demande solvable sont très utiles, d’abord pour stimuler
l’innovation, qui comporte généralement des risques importants, puis pour faire
affluer les capitaux dans les domaines où l’offre est faible au regard de la
demande. Les différences de taux de profit (entre secteurs, entreprises, pays,
etc.) sont autant de signaux qui contribuent à une réallocation permanente des
fonds propres pour qu’ils servent à produire le plus possible ce que souhaitent
les ménages.
Le bon fonctionnement de l’économie de
marché, respectueuse de la «
souveraineté
du consommateur », est
gravement
perturbé lorsque des profits élevés sont obtenus par d’autres moyens que
l’innovation et l’adéquation aux besoins ou désirs des consommateurs : par
exemple écarter les concurrents par des méthodes déloyales ou violentes, ou
encore prendre d’énormes risques en parvenant à les dissimuler
(3).
Certaines opérations financières ont précisément cet effet (et le cas échéant
ce but) : au cours de la dernière décennie, grâce à une sorte d’alchimie
financière dont bien peu de professionnels et de superviseurs comprenaient les
tenants et aboutissants, des taux de profit très élevés ont été obtenus en
prenant des risques que la plupart des agents ont fortement sous-estimé,
jusqu’à ce que des sinistres de grande ampleur se produisent.
Mondialisation,
taux de profit et excès d’endettement :
Pourquoi cette course aux résultats mirobolants
obtenus par agiotage, c’est-à-dire par des procédés qui détériorent la
qualité de l’information
(4)?
Sans prétendre qu’il existe une cause unique, un facteur important mérite
examen.
L’exploitation d’immenses gisements de main
d’œuvre à bon marché dans certains pays en développement est un aspect de
la mondialisation qui
a offert une
opportunité de profits extraordinaires à plus de capitaines d’industrie que
d’habitude : il est
plus facile
d’abaisser les prix de revient en faisant fabriquer en Chine qu’en mettant au
point un procédé révolutionnaire. L’exception fut instaurée en règle, en
norme contraignante, dans les milieux d’affaires et les
Business Schools . Le chef d’entreprise qui dégageait bon an mal an
un profit net de 2 à 5 % fut montré du doigt comme
minus habens . Pour apparaître digne de présider aux destinées
d’une grande entreprise, ou d’un fonds d’investissement, il fallut atteindre
les taux de profit de 15 ou 20 % qui avaient été érigés en norme.
Comment y parvenir ? Grâce à l’effet de
levier. Peu de capitaux propres, beaucoup d’emprunts : quand le taux du
crédit est modeste, cette formule permet de booster les profits, au prix d’un
accroissement considérable des risques
(5).
Les grandes entreprises se mirent à racheter leurs propres actions pour
remplacer leur capital social par de la dette ; les fonds achetèrent des
entreprises, non plus tellement à l’aide de l’argent de leurs commanditaires,
mais principalement en empruntant. Le volume de dettes progressa bien plus vite
que la production, la consommation et l’investissement. D’ailleurs, on en
arrive à ne plus bien savoir ce qu’est l’investissement : tout placement
financier bénéficie de cette dénomination, même s’il ne sert en rien à
augmenter le capital réel, à savoir les moyens de production et de
commercialisation (matériel, technologie, organisation).
Il résulta de ces pratiques,
diamétralement opposées au capitalisme classique, une
forte augmentation des risques courus non seulement par les apporteurs
de capitaux propres, mais aussi par les prêteurs. La demande de moyens de
couverture explosa en conséquence. Certains producteurs de tels instruments,
souvent basés sur des modèles mathématiques et probabilistes plutôt mystérieux
pour les non initiés, virent le parti qu’ils pourraient tirer de la complexité
des procédés et de la crédulité de ceux qui recouraient à leurs services : le
marché des produits dérivés devint semblable à celui des traitements pour
maladies graves, où les charlatans côtoient l’offre médicale la plus sérieuse.
Se croyant
protégés par des grigris financiers tels que les fameux
credit default swaps (CDS), la titrisation assortie (en principe)
d’une hiérarchisation des risques, etc., de grands malades s’abstinrent de tout
traitement efficace, jusqu’à ce que la gravité de leur état devienne visible à
l’œil nu. Quelques-uns sont morts, d’autres sont hospitalisés dans les services
publics de réanimation : dans tous les cas ils ne sont plus à même de faire
convenablement leur métier, ce qui perturbe l’économie réelle.
Tout cela ne se
serait pas produit si le capitalisme n’avait pas été remplacé par une espèce de
croyance collective au Père Noël financier : la possibilité de faire
fonctionner l’économie en remplaçant les fonds propres par une prolifération de
crédits et de produits dérivés.
La diminution
mondiale des taux d’impôt sur les sociétés :
Un
autre facteur de fragilité des entreprises,
peu connu, est le
succès du lobbying en
faveur de la baisse des taux d’imposition des bénéfices.
Du fait de la
mondialisation, chaque lobby patronal national put convaincre les pouvoirs
publics de son pays qu’il fallait absolument alléger l’imposition des sociétés,
pour que celles-ci puissent affronter la concurrence internationale. En
l’absence d’autorité mondiale capable d’interdire aux États de faire passer le
taux de l’impôt sur les sociétés (IS) en dessous d’un certain taux, la
concurrence fiscale fit rage.
La baisse de l’IS fut suffisamment rapide
pour donner un sérieux coup de pouce aux bénéfices nets. Les effets de ce
coup de pouce vont se dissiper au cours du temps mais, dans une perspective à
court terme, il permit aux responsables de grandes entreprises de s’approcher
plus facilement des mythiques 15 % de rendement des fonds propres.
Sans doute vous
demandez-vous, ami lecteur, comment il se fait que l’auteur de ces lignes,
économiste libéral, puisse voir dans la baisse mondiale des taux d’IS l’un des
facteurs de la crise. En effet, un puissant bourrage de crâne présente depuis
longtemps l’IS comme un obstacle au bon fonctionnement des entreprises et donc
de l’économie. Mais en réalité,
un taux
d’IS de l’ordre de 50 % serait excellent pour les entreprises, dès lors que
toutes y seraient soumises partout dans le monde.
Pourquoi cela ?
Parce que le jeu des marchés concurrentiels fixe le taux de profit net (profit
après IS) et non le taux de profit brut (avant IS). Si l’on ramenait sur la
planète entière le taux de l’IS de 50 % à 0 %, les entreprises feraient (après
une période d’adaptation) les mêmes profits nets qu’auparavant, mais avec des
profits bruts, c’est-à-dire des marges, deux fois moindres. Or une entreprise
est d’autant plus fragile que ses marges sont modestes. Un à-coup conjoncturel
fait-il baisser la marge de 10 points, si cette baisse la ramène de 10 % à 0 %
l’entreprise souffre beaucoup moins que si sa marge tombe de + 5 % à – 5 %.
Autrement dit,
un taux d’IS élevé (sans être exagéré !) constitue pour les entreprises un
amortisseur intervenant avant cet amortisseur ultime que sont les fonds propres.
Supprimer l’IS, c’est réduire les marges
brutes et donc exposer les fonds propres de plein fouet aux chocs conjoncture
ls. Là encore, le résultat est un
accroissement des risques.
Au cours des
quinze dernières années, il y a eu
conjonction au niveau mondial entre ces
deux évolutions fragilisantes pour les entreprises :
financement axé sur les emprunts plutôt que sur les fonds propres, et
diminution de l’IS. Les deux
amortisseurs
ont été affaiblis, ce qui a pour conséquence inéluctable de faire du moindre
nid de poule la cause d’un cahot majeur.
Le capitalisme a
été parasité…
Mettre en commun
des ressources qui ne doivent rien à personne, dans le but de produire et de
vendre ce dont les hommes ont besoin, et en tirer des bénéfices suffisants pour
continuer à investir, tel est l’esprit du capitalisme. Cet esprit-là n’a rien à
voir avec l’épouvantail contre lequel certains tirent à boulets rouges : il est
parfaitement compatible avec une conception de l’économie au service de
l’homme.
Hélas, depuis
des siècles – souvenons-nous de la rue Quincampoix – l’agiotage est le parasite
attitré (pardonnez ce jeu de mots) du capitalisme. Cet hôte indélicat a
proliféré ces dernières décennies à un point tel qu’il a dangereusement
affaibli son porteur. Ce qu’il faut à celui-ci pour retrouver sa vigueur, et
recommencer à jouer pleinement son rôle en faveur de la croissance, de
l’emploi, et finalement des hommes, c’est en somme une bonne cure de vermifuge.
Un tout récent
petit livre de Michel Aglietta
(6) explique fort bien comment le crédit
consenti pour acquérir du patrimoine existant, dont on assimile la hausse du
prix de marché à une « création de valeur », est générateur de bulles
financières, ces dernières années comme en 1929. Il expose comme je l’avais fait
dans ces colonnes la différence fondamentale qui distingue les marchés
financiers des marchés de biens et services. Et il pointe du doigt le danger
qu’engendre un remplacement de l’étude personnalisée des demandes de crédit par
l’usage presque exclusif de modèles probabilistes de risque de crédit.
… par une «
structure de péché »
Tout cela
devrait nous ramener aux fondamentaux du capitalisme, qui n’a rien à voir avec
un système inhumain dans lequel tous les moyens seraient bons pour gagner de
l’argent. Le
capitalisme est l’opposé du
« créditisme », si l’on permet ce néologisme : c’est
l’accent mis sur le financement par fonds propres ; c’est le choix d’un
lien étroit entre l’économie réelle (investissement, production, vente,
consommation)
et la finance.
Bien entendu, on
peut se comporter de façon inhumaine et immorale en tant que capitaliste : le
comportement éthique, soucieux du bien commun et de la dignité des personnes,
ou son inverse, sont de la responsabilité de chaque homme. Mais il est nettement
plus facile de respecter nos semblables
et de servir l’intérêt général en tant que capitaliste qui risque sa fortune
personnelle pour investir, produire et vendre,
qu’en tant qu’agioteur prétendant créer de la valeur par une sorte
d’alchimie financière, et faisant prendre des risques surtout aux autres.
Dans ce sens, la
finance de crédit hypertrophié et d’agiotage qui s’est mise en place
progressivement depuis quelques décennies a les caractéristiques de ces
ensembles d’institutions, de normes, de coutumes, de mécanismes que Jean-Paul
II avait appelé «
structures de péché
».
Sans développer
longuement cette notion à laquelle Denis Lensel et moi avons consacré un
ouvrage
(7),
rappelons simplement
l’essentiel : les
comportements individuels mauvais façonnent, par leur accumulation et leur
synergie, des structures qui les facilitent, qui rendent plus difficiles, et
parfois très difficiles, les bons comportements. Par exemple, si le fait de
ne pas tout tenter pour atteindre 15 % de rendement des capitaux propres vous
disqualifie aux yeux de vos pairs, que faire ? Ne pas se salir les mains risque
fort de conduire à n’en plus avoir : d’autres assumeront vos responsabilités,
en ayant moins de scrupules.
Les plus
honnêtes, les plus clairvoyants, les plus humanistes, se trouvent ainsi pris au
piège, obligés de composer avec le système, en essayant de rester en retrait du
pire, ou de passer la main.
Les
structures de péché sont à l’origine de bien des cas de conscience !
La crise, à cet
égard, fournir une occasion qu’il ne faut pas manquer. Elle dévoile en effet le
vrai visage de toutes sortes de normes et de pratiques qui bénéficiaient d’un
formidable engouement : il devient donc possible de s’en démarquer, d’expliquer
que manger de ce pain frelaté ne mène à rien, et que le bon management consiste
en fait à rompre avec ces manières de faire. C’est un aspect de la «
destruction créatrice » que Schumpeter
n’avait sans doute pas envisagé, mais qui revêt une extrême importance : il y a
des moments propices pour faire le ménage parmi des instruments et des normes
qui mènent au désastre, et les remplacer par d’autres. La crise actuelle est un
de ces moments.
Il s’agit, pour
reprendre les termes de Paul, de dépouiller le vieil homme pour revêtir l’homme
nouveau. S’agissant de structures, ce vieil homme est collectif, et cet homme
nouveau l’est aussi ; mais, de même que la structure de pêché s’est construite
par agrégation de millions d’actions individuelles mauvaises, de même la
structure saine sera-t-elle le résultat de millions d’actions individuelles
bonnes et intelligentes.
Le monde a un
besoin immense de capitaux propres … dans les deux sens du qualificatif :
L’humanité a des
besoins gigantesques de capitaux pour préparer l’avenir de 8 milliards d’hommes
sur une planète dont les limites apparaissent de plus en plus contraignantes.
Le vingtième siècle a connu la croissance démographique la plus prodigieuse de
l’histoire humaine, si bien que la première partie du programme de la Genèse («
emplissez la terre et soumettez-la ») est très avancée. Il y aura davantage de
difficultés pour la « soumettre », c’est-à-dire l’aménager sans la détériorer.
Le temps pour y
parvenir nous est compté, car les Chinois, les Indiens, et beaucoup d’autres,
entendent bien ne plus se contenter d’un bol de riz. Le développement est en
marche ; pour qu’il s’agisse d’un développement durable, soutenable, il va
falloir investir comme jamais l’humanité n’a investi à ce jour. Les 40 % du PIB
consacrés à l’investissement en Chine chaque année depuis dix ans donnent une
idée de l’effort à accomplir
Ce n’est donc
pas le moment de jeter le capitalisme avec l’eau du bain délétère dans lequel
l’agiotage l’a plongé. Lui seul, débarrassé des parasites qui viennent de le
rendre malade, est à même de permettre à l’humanité de vivre correctement sur
une terre densément peuplée.
S’il est utile
pour cela d’avoir une attitude écologique à l’égard de la nature, il ne l’est
pas moins de développer ce que l’on pourrait appeler un écologisme économique
et financier. Regardons les images d’archive qui nous montrent l’environnement
dégradé par les premières extractions à grande échelle de la houille puis des
hydrocarbures : elles nous donnent une idée de ce que nous venons de faire dans
le champ de la finance.
Puisse la crise
sonner le glas de la finance sale, et que se multiplient les capitaux deux fois
propres !
2-
R. G. Rajan & L. Zingales,
Saving Capitalism from the Capitalists , New-York, Crown Business, 2003
3-
Les informations transmises par les
banques et sociétés financières au début de la crise financière étaient le plus
souvent bien lénifiantes : pieux mensonges pour ne pas amplifier la panique,
mauvais systèmes d’information de ces organismes, empêchant leurs dirigeants
d’être au courant des réalités, ou mélange des deux ?
4-
L’agiotage consiste le plus souvent
à faire prendre aux autres des vessies pour des lanternes, pour faire des gains
à leurs dépens.
5-
Le « leverage buy out » et ses
compléments plus subtils constituent l’équivalent en finance du dopage en
compétition sportive : ils permettent à des personnes ayant des dons assez
ordinaires de réaliser des performances étonnantes, et fait courir à ces
personnes et au système des risques accrus. Dans les deux cas, on observe une prolifération
de techniques sophistiquées destinées à rendre le dopage difficile à détecter.
6-
M. Aglietta : La Crise : Comment en
est-on arrivé là ? Comment en sortir ? Editions Michalon, nov. 2008.
7-
J. Bichot et D. Lensel : Les
Autoroutes du mal , Presses de la Renaissance, 2001.