NOUVELLES DE MISSIONNAIRES
RENCONTRE INTER-RELIGIEUSE : PALAIS DU
PEUPLE DE CONAKRY
SAMEDI 19 SEPTEMBRE
2009
Intervention
du P. Armel
THEME :
Religions et cultures en dialogue pour un humanisme de paix.
N.B. Cette conférence prend toute sa valeur après la tuerie du 28
septembre. Puisse-t-elle nous aider à reconstruire la paix en Guinée.
Tout
d’abord je remercie la communauté Sant Egidio qui a organisé cette rencontre.
Je remercie toutes les autorités qui sont intervenues avant moi et que je salue
avec respect. Je salue tous les
participants avec amitié.
Toutes les religions parlent de paix, et
pourtant il y a eu les guerres de religions, les croisades et la guerre
sainte. Encore aujourd’hui, dans notre région d’Afrique d’Ouest, par exemple au
Nigeria, les tensions sont très vives entre chrétiens et musulmans. Et
pourtant, on dit que l’Islam aussi bien que le Christianisme sont des religions
de paix. Alors d’où cela vient-il ?
On dit
aussi que la culture africaine est une culture de paix ; mais les guerres
sont nombreuses dans le continent. Comment expliquer cela ?
Le
thème de notre réflexion d’aujourd’hui est très riche et très complexe. Il
contient cinq mots importants qui seraient autant de thèmes à développer si
nous en avions le temps. Malheureusement les dix minutes qui me sont attribuées
ne permettront pas d’entrer dans les détails ; je me contenterai donc de
grandes lignes, qui sont autant de pistes de réflexions que je propose et qui
seront à poursuivre et à débattre ensuite.
Le
mot
essentiel et le thème central est bien sûr celui de «
PAIX ».
Alors comment les religions, comment les cultures peuvent-elles apporter la
paix ? Comment construire un humanisme de paix ? Comment vivre un
vrai dialogue qui aboutisse à une paix véritable ?
Il me semble que
pour avoir une paix véritable, il faut agir à
trois niveaux :
-
1°)
Etre
soi-même un homme ou une femme
de paix.
-
2°)
Vivre sa propre religion dans la paix
et la faire avancer, pour qu’elle devienne davantage une religion de paix.
-
3
°) Instaurer la paix entre les religions.
1°) ETRE UN HOMME DE PAIX :
La paix est très difficile.
Vivre dans la paix, cela suppose une
volonté très forte, un choix sérieux et profond, que l’on cherche à
réaliser malgré tous les obstacles, tout au long de sa vie. C’est difficile de
ne pas se battre quand on est attaqué ; de ne pas répondre quand on est
insulté ; de ne pas se venger quand on a été victime d’une injustice. Cela
veut dire que
pour être un homme ou une
femme de paix, il faut en prendre les moyens.
L’un des moyens importants,
c’est
la non-violence. La non-violence, ce n’est pas être gentil,
tout accepter, ne jamais réagir, être d’accord avec tout le monde. Il s’agit
d’une
non-violence active et donc
constructive ; et pour nous, chrétiens, d’une non-violence active
évangélique, dans la ligne de prédécesseurs illustres, comme Gandhi, ou Martin
Luther King qui a libéré les Noirs d’Amérique, et c’est sans doute grâce à lui
qu’aujourd’hui le Président des Etats-Unis est un métisse africain ; mais
également, en Afrique même, dans la ligne de Desmond Tutu en Afrique du Sud. Ce
n’est donc pas une théorie, mais bien une pratique. Et une pratique qui peut
s’enraciner dans nos cultures africaines. Il serait donc essentiel que nous
nous formions à ces méthodes et surtout à cet esprit, je dirais cette
spiritualité, de non-violence active. Evangélique pour les chrétiens,
puisqu’elle met en pratique les appels et les valeurs de l’Evangile. Mais une
non-violence qui est offerte à tous les hommes quelles que soient leur culture
et leur religion. Et qui peut être vécue à l’intérieur des différentes
religions, en respectant la spiritualité et l’esprit de ces différentes
religions.
Un 2
ème
point que je ne fais que citer et qu’il faudrait développer, c’est qu’
il n’y a pas de paix sans justice.
Je suis ici au titre de la Commission nationale de « Justice et
Paix » ; je me contente donc de renvoyer aux différentes actions que
nous menons ensemble.
Voir notre blog :
htpp//justice.paix.guinee.free.fr
et notre site :
http//armel.duteil.free.fr
Une
autre piste de réflexion qui serait à développer, c’est
qu’il n’y a pas de paix sans développement. Paul VI a
déclaré avec force que «
le
développement, c’est le nouveau nom de la paix ». Cela suppose donc
toute une action au niveau politique et également au niveau économique. Je
laisse le soin au représentant du CNDD (Comité national pour la démocratie et
le développement) qui est actuellement au pouvoir en Guinée et qui est
représenté ici par son secrétaire général d’en parler. Et également au
responsable du Conseil national économique et social. Il n’y a pas de paix sans
développement ; il n’y a
pas de
paix sans un développement de tous ; il n’y a pas de paix sans un
développement de toute la personne
humaine ; il n’y a pas de paix, en particulier, sans une
responsabilisation des pauvres et des
petits, sans une prise en charge du monde rural par les paysans eux-mêmes, du
monde des jeunes par les jeunes eux-mêmes et des femmes par les femmes
elles-mêmes. Il n’y a
pas de développement
sans les femmes. Je laisse Mme SOW,
la présidente de l’Association des Femmes Musulmanes de Guinée qui prendra la
parole après moi de développer ce point.
Je
dirai simplement qu’il n’y a
pas de paix
sans attention aux pauvres, comme Jésus le disait lui-même : «
Heureux les pauvres, le Royaume de Dieu est
à eux » (Mat 5,3). Ce n’est pas sans raison que l’on a appelé Jésus
« l
’ami des petits et des
pauvres ». Mais il ne s’agit pas seulement d’aider les pauvres, de
faire l’aumône, ni même des projets de développement pour eux. Il s’agit
d’abord de
les accueillir, ensuite de
les écouter parce que les pauvres ont beaucoup de choses à nous
enseigner : ce sont eux qui sont les mieux placés pour trouver les
solutions pour sortir de leur pauvreté, car ce sont eux qui vivent ces
problèmes. Il ne s’agit donc pas de travailler pour eux, mais de
travailler avec eux, en les écoutant, en
les responsabilisant, en nous mettant à leur service. Il est bien évident
que cela suppose tout un changement de mentalité : nous sommes souvent
prêts à partager, à faire l’aumône, à aider les pauvres. Mais sommes-nous prêts
à les écouter, à les accueillir avec respect, à leur donner non seulement la
parole mais la responsabilité, dans les différents groupes et les différentes
associations auxquels nous participons, et dans le pays tout entier ?
Cette question se pose à nous tous.
Il n’y a pas de paix, si ce
n’est pas une paix pour tous. Cela suppose donc une
véritable démocratie où chacun a non seulement le droit à la
parole, mais où chacun est reconnu. Où il peut vivre heureux, quelles que
soient son ethnie, sa culture, sa religion, en jouant son rôle et en ayant sa
place dans la société, qu’il soit intellectuel ou analphabète, handicapé ou en
bonne santé, fonctionnaire ou paysan. u
La
paix n’est véritable que si c’est la paix pour tous. Et tant q’un homme
n’est pas en paix, il n’y a pas une vraie paix dans le pays. Mais nous voyons
bien que trop souvent, les riches cherchent à exploiter les pauvres, au lieu de
se mettre à leur service. Ceux qui ont la force cherchent à s’imposer et à
faire sentir leur pouvoir aux petits, souvent en utilisant la violence et les
armes. Tant que nous n’aurons pas changé notre mentalité, il n’y aura pas une
vraie paix ni en nous-mêmes, ni autour de nous, ni dans le pays. Et c’est là
que nous nous rappelons les paroles de Marie qui chantait Dieu en disant :
«
Il renverse les puissants de leurs
trônes, Il élève les humbles, Il comble de bien les affamés, Il renvoie les
riches les mains vides ». En écoutant ces paroles, nous nous rappelons
que Marie est honorée par les musulmans autant que par les chrétiens, que c’est
l’une des saintes femmes de l’Islam et que l’on parle d’elle de nombreuses fois
dans le Coran.
Un
dernier mot sur cette question :
la paix, ça s’apprend. Cela pose donc toute la question de
l’éducation. Quelle éducation donnons-nous à nos enfants ? Nous devrions
réfléchir en voyant les jeux que nous leur offrons. Par exemple les armes. Même
si elles sont en plastique, cela ne va certainement pas les pousser à la paix.
Quelles sont les émissions que nous les laissons regarder à la télévision ou
dans les vidéos ? Déjà, que faisons-nous quand deux enfants se battent ou
se disputent ? Trop souvent chaque mère protège et défend son enfant, qu’il
ait tort ou raison. Et la dispute des enfants aboutit à une dispute entre les
mères et même parfois entre deux familles.
Cela
pose aussi toute la question de
l’éducation à la paix dans les écoles.
Est-ce que nos écoles éduquent vraiment nos enfants à vivre et à bâtir la
paix ? Je rappelle que nous arrivons à
la fin de la décennie de l’O.N.U. pour une éducation non-violente des
enfants. Qu’avons-nous fait pendant ces dix années ? Pourtant des choses
se font : je citerai simplement l’exemple de l’école primaire catholique
de COYAH, où on développe une éducation contre la violence pour tous les
enfants, ensemble chrétiens et musulmans. Mais, encore une fois, tout cela
suppose un choix profond : je refuse de me laisser aller à la
colère ; je refuse la violence comme solution pour régler .les problèmes,
en toutes circonstances je cherche le pardon et la réconciliation/
2°) VIVRE ET CONSTRUIRE UNE RELIGION DE PAIX.
Je me limite ici au point de vue chrétien ; les musulmans qui
prendront la parole nous expliqueront dans quelle mesure l’islam est une
religion de paix. En tout cas, la salutation dans l’islam : «
asalam alèikoum » signifie bien
«
la paix soit avec toi ».
Pour nous chrétiens, nous
nous rappelons qu’à Noël, quand Jésus est né, les anges chantaient «
Gloire à Dieu dans les cieux et paix sur la
terre aux hommes que Dieu aime » ; on dit parfois «
aux hommes de bonne volonté », donc
aux hommes de paix. À tous les hommes qui cherchent la paix.
Car cette paix n’est pas seulement pour les
chrétiens, elle est bien pour tous les hommes. En effet, Jésus est né pour
tous les hommes, il a vécu pour tous les hommes, et il est mort pour tous les
hommes. Et il envoie ses disciples dans le monde entier pour y apporter sa paix
(Marc 16,15-19)
Bien
sûr,
il ne s’agit pas de chercher
n’importe quelle paix. La paix, ce n’est pas seulement l’absence de guerre,
comme nous l’a rappelé l’UNESCO. La paix vient du cœur de l’homme. Et Jésus
disait bien «
Je vous donne ma
paix ; je ne vous la donne pas comme les hommes (le monde) la donnent ».
Nous savons bien que trop souvent, on cherche une paix à bon marché et qui ne
nous engage pas. Lorsqu’il y a un problème, on dit aux gens « serrez-vous
la main ». Mais dans leurs cœurs, c’est encore la guerre.
Il s’agit
donc de chercher la paix du cœur, et non pas un pardon qui se limite à la
bouche et aux paroles.
Il s’agit de chercher une paix active, une paix
qui agit. Et donc de construire la paix comme Jésus et avec lui, dans la
société. Et nous nous rappelons les paroles très fortes qu’il nous a laissées
et qu’il faudrait expliquer longuement pour bien les comprendre, et
surtout voir comment les vivre :
«
Si on te frappe sur une joue,
présente l’autre joue.(Mat 5,39). Aimez vos ennemis pour être comme Dieu qui
est le Père de tous les hommes et qui fait pleuvoir sa pluie sur les méchants
aussi bien que sur les bons, et briller son soleil sur les injustes aussi bien
que sur les justes »(Mat 5,45).. Et quand Pierre demande à Jésus
«
Combien de fois, je dois
pardonner ? Est-ce que je dois pardonner jusqu’à sept fois ? »
Jésus lui répond : «
Tu dois
pardonner à ton frère soixante-dix fois sept fois »,
c’est-à-dire : toujours (Mat 18, 21-34).
L’une des Béatitudes,
c’est-à-dire le message de base, l’enseignement fondamental de Jésus-Christ,
nous dit : «
Heureux ceux qui
construisent la paix ; c’est eux qui sont les enfants de Dieu »(Mat
5,9). Cela nous montre que les enfants de Dieu ce ne sont pas seulement les
chrétiens, mais c’est tout homme qui construit la paix, quelle que soit sa
culture ou sa religion.
Il
s’agit donc
d’être des hommes et des femmes de paix, comme Jésus
lui-même ; de construire la religion de paix qu’il a voulue et d’agir pour
la paix comme lui. Lui qui a aimé tous les hommes sans rejeter personne. Lui
qui a été un homme de paix. Lui qui a réconcilié tous les hommes, avec Dieu et
entre eux, comme le dit l’épître aux Ephésiens (2, 14) «
par le Sang de sa Croix ». Lui qui a aimé jusqu’au bout,
jusqu’à la mort, qui a supporté dans la paix et la confiance toutes les
oppositions, qui n’a pas répondu aux méchancetés, qui ne s’est pas laissé
prendre par la haine. Lui qui au moment de sa mort disait à Pierre, qui voulait
le défendre avec une épée : «
Remets
ton épée au fourreau », et qui recollait l’oreille du serviteur que
Pierre avait coupée (Mat 26,52). Lui Jésus qui disait à son Père, au moment de
mourir : «
Père,
pardonne-leur ; ils ne savent pas ce qu’ils font ».
Pour
construire une religion de paix, nous ne pouvons évidemment pas oublier la
place de la prière, puisque la prière que Jésus nous a apprise affirme :
« Père, que ton règne vienne », un règne de justice et de paix, où
les pauvres auront leur place. Dans cette prière, Jésus nous fait dire
également : « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à
ceux qui nous ont offensés ».
La paix est un don de Dieu, elle
dépasse nos forces ; la première chose, c’est de l’accueillir.
3°) LA PAIX ENTRE LES RELIGIONS :
L’islam
s’affirme une religion de paix. Le christianisme appelle tous les hommes à la
paix. Mgr
Vincent COULIBALY dans son introduction nous a rappelé le texte du Concile
Vatican II appelant à la paix entre eux chrétiens et musulmans, qui croient
dans le même Dieu, un Dieu Père, miséricordieux et compatissant, un Dieu qui
pardonne. Le Concile nous dit : «
Même
si dans le passé chrétiens et musulmans se sont opposés, il est essentiel de
dépasser les oppositions d’autrefois, pour construire la paix ensemble
aujourd’hui ». C’est pour cela que nous sommes ici réunis, ce matin.
Mais
nous savons bien que la paix, ce n’est pas naturel
. L’autre est différent, et ce qui est différent nous fait peur. Et
c’est pour cela qu’il devient nécessaire de
mettre en place un vrai
dialogue.
Quel dialogue ?
Tout le monde parle du
dialogue. Mais on confond souvent le dialogue avec une simple négociation pour
s’arranger et régler les problèmes. On parle de tolérance : il ne s’agit
pas de tolérer l’autre, de le supporter, mais de l’accueillir tel qu’il est, de
tout notre cœur.
Bien sûr, dialoguer ça
s’apprend. Mais un vrai dialogue ce n’est pas seulement une question de
technique : ne pas couper la parole à l’autre.
Il s’agit de chercher à connaître l’autre tel qu’il est. Pas
seulement faire un effort intellectuel
pour comprendre ses pensées, mais lui ouvrir notre cœur, l’accueillir
comme un frère, accepter ce qu’il dit avec amour, même si ce ne sont pas nos
propres idées. Il s’agit d’une
véritable
écoute qui nous permet de redire ce que l’autre pense, sans déformer sa
pensée. Le dialogue, c’est donc se connaître en profondeur, tel que l’on est
vraiment soi-même. Et chercher à connaître l’autre avec qui on entre en
dialogue Cela est nécessaire pour pouvoir vivre ensemble : que chacun se
sente reconnu, qu’il ait sa place dans le groupe et dans la société.
C’est
pour cela que le
dialogue suppose d’abord l’amitié, qu’il y ait un temps de convivialité,
qu’on apprenne à s’apprivoiser, à manger ensemble, parler ensemble de ce qui
fait notre vie, partager nos loisirs, nous accueillir les uns les autres, comme
un frère ou une sœur et bien plus comme un fils ou une fille de Dieu. Car c’est
bien au niveau de la foi que le dialogue pourra être vécu en vérité.
Le dialogue, ce n’est
certainement pas chercher à avoir raison ni imposer ses idées. Mais ce n’est
même pas chercher à être d’accord. Au contraire, c’est chercher à comprendre
l’autre tel qu’il est, avec ses idées propres, avec son idéal, avec sa foi,
avec ce qu’il comprend et vit de Dieu, avec sa manière de vivre sa religion
. Le dialogue, c’est donc s’accepter
différents ; ne pas chercher à rendre l’autre comme moi. Au contraire,
c’est me réjouir de ce qu’il est autre parce que c’est seulement s’il est
différent, qu’il peut m’enrichir. Et me faire comprendre ce que Dieu veut me
dire à travers lui. À ce moment-là, le dialogue est vrai et peut devenir un
véritable enrichissement mutuel.
Dans tout cela, nous nous rappelons que personne n’a la vérité
totale ; Dieu seul est la Vérité. Nous n’avons qu’une partie de la Vérité. Nous ne
comprenons la Vérité de Dieu qu’à travers nos limites, nos conditionnements et
notre histoire passée et présente. Nous ne pouvons que nous appuyer l’un sur
l’autre pour marcher ensemble et ainsi nous approcher de la Vérité de Dieu. Et
cela, bien sûr, dans la confiance, mais aussi dans l’espérance et le courage.
Car il y aura obligatoirement des incompréhensions et des difficultés. Cela
montre bien
qu’il n’y a pas de dialogue
sans respect de l’autre, sans respect de sa liberté. Il ne s’agit surtout
pas encore une fois de le forcer, ni de lui imposer nos idées. Jésus disait
« La Vérité vous rendra libres »(
Jean 8,32). Et le Coran nous dit :
« Pas
de contrainte en religion ». Il ne faut forcer personne quand il
s’agit de la foi, de la foi en Dieu mais aussi de la foi en l’homme.
C’est
pour cela que personnellement je privilégie ce que j’appelle
le dialogue de
vie, le dialogue dans l’action. Si nous cherchons à parler de religion,
nous ne serons jamais d’accord, puisque justement nous n’avons pas la même
religion. Nous risquons peu à peu de nous laisser entraîner et de vouloir
imposer notre point de vue à l’autre. À ce moment-là, c’est la loi du plus
fort, la compétition, et même parfois la guerre.
C’est en vivant et en agissant ensemble que nous pourrons mettre en
place un vrai dialogue.
Je m’excuse de parler de
moi-même, mais on connaît mieux ce que l’on vit soi-même. Je voudrais donner
simplement quelques exemples passés et récents de ce dialogue, vécu dans la vie
de chaque jour. Le responsable de Sant Egidio parlait tout à l’heure des
attaques rebelles de 2001, venues du Libéria et de Sierra Léone, dans la région
de Guéckedou. J’ai vécu moi-même cette époque difficile pendant 10 ans dans les
camps de réfugiés, à MONGO. Si nous avons réussi à rétablir la paix dans les
camps de réfugiés, malgré le mélange des ethnies, malgré toutes les
frustrations, malgré les injustices que les gens vivaient, malgré tous les
traumatismes qu’ils avaient subis, malgré les tortures et les mutilations
qu’ils avaient dû supporter, si malgré tout, la paix a été possible dans les
camps de réfugiés, c’est en particulier grâce au Comité inter-religieux que
nous avions mis en place et qui se réunissait chaque semaine, chrétiens et
musulmans ensemble. S’il a été possible de vivre en paix, entre Guinéens et
Réfugiés, malgré leurs différences de cultures, c’est grâce aux communautés
chrétiennes et musulmanes, qui ont tenu à se retrouver régulièrement, et à
chercher ensemble comment bâtir la paix, malgré tout ce qui s’était passé. Car
ce n’était pas facile pour des Guinéens d’accepter des réfugiés plus nombreux
qu’eux-mêmes, de les accueillir et de les prendre en charge, malgré leur
pauvreté.
Si malgré la guerre et
toute l’histoire passée, la paix a été possible, c’est bien grâce à ces
communautés chrétiennes et musulmanes.
Pour prendre des exemples plus récents, je suis encore curé de
KATACO. Dans le village de Maré, ce sont chrétiens et musulmans ensemble qui
ont construit à la fois la mosquée et l’église du village. Dans un autre
village, à Katöngörö, ce sont les responsables religieux qui, après des efforts
persévérants, ont réussi à mettre la paix dans plusieurs familles qui étaient
divisées. Ce sont aussi les responsables religieux et la prière qui nous ont
permis de régler les problèmes de terrains qui opposaient les deux villages de
Kawas et de Bogonia et qui ont permis que ces deux villages vivent à nouveau en
paix. Lorsque l’Imam de Kataco est décédé, j’ai bien sûr participé à la veillée
mortuaire et à tout l’enterrement. De même, tous les musulmans du village
étaient là et priaient avec nous, ils nous ont soutenus, aidés et réconfortés
lorsque le Frère Joseph a été assassiné.
Je viens de passer deux
semaines à BAMAKO. Au cours de notre rencontre, nous avons réfléchi en
particulier aux souffrances des enfants de la rue et aux problèmes de
l’environnement. C’est ensemble, chrétiens et musulmans, que nous avons
réfléchi à ces questions.
Samedi dernier, dans ce
temps de Ramadan, nous avons vécu une journée de réflexion et de prière
communes, à la lumière de la Parole de Dieu entre une soixantaine d’agents de
santé chrétiens et musulmans, réunis dans une foi commune en Dieu et dans la
paix.
Chacun d’entre vous pourrait
certainement donner de tels témoignages. Ces quelques exemples suffisent comme
illustrations du dialogue que nous cherchons à construire. Ils nous montrent
que le dialogue est possible. Mais qu’il se construit dans l’action et dans la
vie de tous les jours, pas seulement dans les paroles. Et il faut sans cesse
nous redire que
ce dialogue de vie n’est
pas naturel. Et donc qu’ il demande un effort continu, un effort de foi, un
effort de conversion, un effort de prière, de la part de chacun et de tous.
J’ai déjà dépassé le temps qui m’a été
accordé. Je ne dirai donc qu’un mot rapide sur les deux autres thèmes de cette
rencontre.
Par rapport à la culture : Mgr Vincent COULIBALY nous
a déjà présenté les différents aspects positifs des cultures guinéennes. Je n’y
reviendrai pas. Je noterai simplement que
nous
avons une chance en Guinée, c’est que nous avons les mêmes cultures. Et que
ces cultures communes sont une base solide, sur lesquelles nous pouvons
construire un vrai dialogue et une vraie paix. En effet, dans les mêmes
familles, il y a des membres qui sont chrétiens, d’autres qui sont
musulmans ; c’est une chance très grande, pour mettre un esprit de famille
véritable entre les différentes religions de notre pays.
Par rapport à l’humanisme, juste un mot rapide :
ce n’est pas seulement une question de philosophie.
Il s’agit d’être un homme ou une femme sur qui on peut compter. Un
homme et une femme qui se respecte soi-même, qui vit à plein les valeurs de sa
culture, pour grandir en humanité. C’est pour cela qu’il serait important, non
pas de garder les rites traditionnels de l’initiation, mais de garder les
valeurs de l’initiation que les anciens nous ont enseignées.
On n’est pas homme tout seul ; l’humanisme , c’est savoir s’enrichir auprès
des autres, accueillir les valeurs des autres. Et d’abord
vivre en vérité avec les autres et pratiquer l’hospitalité. Rien de
ce qui est humain ne m’est étranger. Dans un humanisme vécu réellement, nous
retrouvons bien sûr notre foi et le dialogue entre les religions, puisque
l’homme a été créé par Dieu et qu’il est enfant de Dieu, ou, comme dit l’islam,
lieu-tenant de Dieu sur la terre et reflet de Dieu.
Enfin
l’humanisme, pour
moi, c’est faire confiance à l’homme, confiance dans ses possibilités et
confiance dans sa créativité. Et donc respecter sa liberté. Ne pas
l’écraser par des commandements ou un style de vie imposés. Comme le disait
Jésus : «
le sabbat est fait
pour l’homme et non pas l’homme pour le sabbat ». Il est nécessaire de
respecter la laïcité ; c’est une valeur de notre pays ; c’est la base
d’un vrai humanisme ; c’est ce qui nous permet de marcher et de vivre
ensemble en paix dans notre société. Et cette laïcité nous avons à la vivre
également dans notre propre religion, pour marcher selon l’esprit de liberté et
de créativité du Seigneur
Je
n’ai pu évoquer ces différents aspects que rapidement. Ils seraient à
approfondir. Non pas en allongeant la conférence, mais en réfléchissant
ensemble, en partageant nos idées, en creusant ensemble, dans une écoute
mutuelle, ces thèmes et ce que Dieu veut nous dire à partir des uns et des
autres. Car Dieu me parle aussi par la voix de mon frère.
En conclusion, juste un souhait : il y a de nombreuses
conférences qui sont organisées chaque semaine. Mais souvent nous nous
contentons d’écouter des gens qui ont bien parlé, sans qu’il y ait un véritable
changement dans notre vie. Mon souhait, c’est que cette rencontre ne soit pas
une conférence, mais un véritable
engagement, pour nous tous et pour motiver nos frères, pour construire une
vraie paix en Guinée.
Que la Paix de Dieu
qui dépasse toutes les autres paix soit avec nous chaque jour. Avec nous et par
nous.