NOUVELLES DE MISSIONNAIRES

RENCONTRE  INTER-RELIGIEUSE :  PALAIS  DU  PEUPLE  DE          CONAKRY

  SAMEDI  19  SEPTEMBRE  2009 
Intervention du P. Armel

THEME : Religions et cultures en dialogue pour un humanisme de paix.

N.B. Cette conférence prend toute sa valeur après la tuerie du 28 septembre. Puisse-t-elle nous aider à reconstruire la paix en Guinée.

         Tout d’abord je remercie la communauté Sant Egidio qui a organisé cette rencontre. Je remercie toutes les autorités qui sont intervenues avant moi et que je salue avec respect. Je salue tous  les participants avec amitié.

         Toutes les religions parlent de paix, et pourtant il y a eu les guerres de religions, les croisades et la guerre sainte. Encore aujourd’hui, dans notre région d’Afrique d’Ouest, par exemple au Nigeria, les tensions sont très vives entre chrétiens et musulmans. Et pourtant, on dit que l’Islam aussi bien que le Christianisme sont des religions de paix. Alors d’où cela vient-il ?
         On dit aussi que la culture africaine est une culture de paix ; mais les guerres sont nombreuses dans le continent. Comment expliquer cela ?

         Le thème de notre réflexion d’aujourd’hui est très riche et très complexe. Il contient cinq mots importants qui seraient autant de thèmes à développer si nous en avions le temps. Malheureusement les dix minutes qui me sont attribuées ne permettront pas d’entrer dans les détails ; je me contenterai donc de grandes lignes, qui sont autant de pistes de réflexions que je propose et qui seront à poursuivre et à débattre ensuite.

         Le mot essentiel et le thème central est bien sûr celui de « PAIX ». Alors comment les religions, comment les cultures peuvent-elles apporter la paix ? Comment construire un humanisme de paix ? Comment vivre un vrai dialogue qui aboutisse à une paix véritable ?
Il me semble que pour avoir une paix véritable, il faut agir à trois niveaux :
-         1°) Etre soi-même un homme ou une femme de paix. 
-         2°) Vivre sa propre religion dans la paix et la faire avancer, pour qu’elle devienne davantage une religion de paix. 
-         3°) Instaurer la paix entre les religions.

1°) ETRE UN HOMME DE PAIX :
          La paix est très difficile. Vivre dans la paix, cela suppose une volonté très forte, un choix sérieux et profond, que l’on cherche à réaliser malgré tous les obstacles, tout au long de sa vie. C’est difficile de ne pas se battre quand on est attaqué ; de ne pas répondre quand on est insulté ; de ne pas se venger quand on a été victime d’une injustice. Cela veut dire que pour être un homme ou une femme de paix, il faut en prendre les moyens.
L’un des moyens importants, c’est la non-violence. La non-violence, ce n’est pas être gentil, tout accepter, ne jamais réagir, être d’accord avec tout le monde. Il s’agit d’une non-violence active et donc constructive ; et pour nous, chrétiens, d’une non-violence active évangélique, dans la ligne de prédécesseurs illustres, comme Gandhi, ou Martin Luther King qui a libéré les Noirs d’Amérique, et c’est sans doute grâce à lui qu’aujourd’hui le Président des Etats-Unis est un métisse africain ; mais également, en Afrique même, dans la ligne de Desmond Tutu en Afrique du Sud. Ce n’est donc pas une théorie, mais bien une pratique. Et une pratique qui peut s’enraciner dans nos cultures africaines. Il serait donc essentiel que nous nous formions à ces méthodes et surtout à cet esprit, je dirais cette spiritualité, de non-violence active. Evangélique pour les chrétiens, puisqu’elle met en pratique les appels et les valeurs de l’Evangile. Mais une non-violence qui est offerte à tous les hommes quelles que soient leur culture et leur religion. Et qui peut être vécue à l’intérieur des différentes religions, en respectant la spiritualité et l’esprit de ces différentes religions.

         Un 2ème point que je ne fais que citer et qu’il faudrait développer, c’est qu’il n’y a pas de paix sans justice. Je suis ici au titre de la Commission nationale de « Justice et Paix » ; je me contente donc de renvoyer aux différentes actions que nous menons ensemble. Voir notre blog :    htpp//justice.paix.guinee.free.fr        et notre site :       http//armel.duteil.free.fr

         Une autre piste de réflexion qui serait à développer, c’est qu’il n’y a pas de paix sans développement. Paul VI a déclaré avec force que « le développement, c’est le nouveau nom de la paix ». Cela suppose donc toute une action au niveau politique et également au niveau économique. Je laisse le soin au représentant du CNDD (Comité national pour la démocratie et le développement) qui est actuellement au pouvoir en Guinée et qui est représenté ici par son secrétaire général d’en parler. Et également au responsable du Conseil national économique et social. Il n’y a pas de paix sans développement ; il n’y a pas de paix sans un développement de tous ; il n’y a pas de paix sans un développement de toute la personne humaine ; il n’y a pas de paix, en particulier, sans une responsabilisation  des pauvres et des petits, sans une prise en charge du monde rural par les paysans eux-mêmes, du monde des jeunes par les jeunes eux-mêmes et des femmes par les femmes elles-mêmes. Il n’y a pas de développement sans les femmes. Je laisse  Mme SOW, la présidente de l’Association des Femmes Musulmanes de Guinée qui prendra la parole après moi de développer ce point.
         Je dirai simplement qu’il n’y a pas de paix sans attention aux pauvres, comme Jésus le disait lui-même : « Heureux les pauvres, le Royaume de Dieu est à eux » (Mat 5,3). Ce n’est pas sans raison que l’on a appelé Jésus « l’ami des petits et des pauvres ». Mais il ne s’agit pas seulement d’aider les pauvres, de faire l’aumône, ni même des projets de développement pour eux. Il s’agit d’abord de les accueillir, ensuite de les écouter parce que les pauvres ont beaucoup de choses à nous enseigner : ce sont eux qui sont les mieux placés pour trouver les solutions pour sortir de leur pauvreté, car ce sont eux qui vivent ces problèmes. Il ne s’agit donc pas de travailler pour eux, mais de travailler avec eux, en les écoutant, en les responsabilisant, en nous mettant à leur service. Il est bien évident que cela suppose tout un changement de mentalité : nous sommes souvent prêts à partager, à faire l’aumône, à aider les pauvres. Mais sommes-nous prêts à les écouter, à les accueillir avec respect, à leur donner non seulement la parole mais la responsabilité, dans les différents groupes et les différentes associations auxquels nous participons, et dans le pays tout entier ? Cette question se pose à nous tous.   
Il n’y a pas de paix, si ce n’est pas une paix pour tous. Cela suppose donc une véritable démocratie où chacun a non seulement le droit à la parole, mais où chacun est reconnu. Où il peut vivre heureux, quelles que soient son ethnie, sa culture, sa religion, en jouant son rôle et en ayant sa place dans la société, qu’il soit intellectuel ou analphabète, handicapé ou en bonne santé, fonctionnaire ou paysan. uLa paix n’est véritable que si c’est la paix pour tous. Et tant q’un homme n’est pas en paix, il n’y a pas une vraie paix dans le pays. Mais nous voyons bien que trop souvent, les riches cherchent à exploiter les pauvres, au lieu de se mettre à leur service. Ceux qui ont la force cherchent à s’imposer et à faire sentir leur pouvoir aux petits, souvent en utilisant la violence et les armes. Tant que nous n’aurons pas changé notre mentalité, il n’y aura pas une vraie paix ni en nous-mêmes, ni autour de nous, ni dans le pays. Et c’est là que nous nous rappelons les paroles de Marie qui chantait Dieu en disant : « Il renverse les puissants de leurs trônes, Il élève les humbles, Il comble de bien les affamés, Il renvoie les riches les mains vides ». En écoutant ces paroles, nous nous rappelons que Marie est honorée par les musulmans autant que par les chrétiens, que c’est l’une des saintes femmes de l’Islam et que l’on parle d’elle de nombreuses fois dans le Coran.

         Un dernier mot sur cette question : la paix, ça s’apprend.  Cela pose donc toute la question de l’éducation. Quelle éducation donnons-nous à nos enfants ? Nous devrions réfléchir en voyant les jeux que nous leur offrons. Par exemple les armes. Même si elles sont en plastique, cela ne va certainement pas les pousser à la paix. Quelles sont les émissions que nous les laissons regarder à la télévision ou dans les vidéos ? Déjà, que faisons-nous quand deux enfants se battent ou se disputent ? Trop souvent chaque mère protège et défend son enfant, qu’il ait tort ou raison. Et la dispute des enfants aboutit à une dispute entre les mères et même parfois entre deux familles.

         Cela pose aussi toute la question de l’éducation à la paix dans les écoles. Est-ce que nos écoles éduquent vraiment nos enfants à vivre et à bâtir la paix ? Je rappelle que nous arrivons à  la fin de la décennie de l’O.N.U. pour une éducation non-violente des enfants. Qu’avons-nous fait pendant ces dix années ? Pourtant des choses se font : je citerai simplement l’exemple de l’école primaire catholique de COYAH, où on développe une éducation contre la violence pour tous les enfants, ensemble chrétiens et musulmans. Mais, encore une fois, tout cela suppose un choix profond : je refuse de me laisser aller à la colère ; je refuse la violence comme solution pour régler .les problèmes, en toutes circonstances je cherche le pardon et la réconciliation/

2°) VIVRE ET CONSTRUIRE UNE RELIGION DE PAIX.
          Je me limite ici au point de vue chrétien ; les musulmans qui prendront la parole nous expliqueront dans quelle mesure l’islam est une religion de paix. En tout cas, la salutation dans l’islam : « asalam alèikoum » signifie bien « la paix soit avec toi ».
Pour nous chrétiens, nous nous rappelons qu’à Noël, quand Jésus est né, les anges chantaient « Gloire à Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes que Dieu aime » ; on dit parfois « aux hommes de bonne volonté », donc aux hommes de paix. À tous les hommes qui cherchent la paix. Car cette paix n’est pas seulement pour les chrétiens, elle est bien pour tous les hommes. En effet, Jésus est né pour tous les hommes, il a vécu pour tous les hommes, et il est mort pour tous les hommes. Et il envoie ses disciples dans le monde entier pour y apporter sa paix (Marc 16,15-19)
         Bien sûr, il ne s’agit pas de chercher n’importe quelle paix. La paix, ce n’est pas seulement l’absence de guerre, comme nous l’a rappelé l’UNESCO. La paix vient du cœur de l’homme. Et Jésus disait bien « Je vous donne ma paix ; je ne vous la donne pas comme les hommes (le monde) la donnent ». Nous savons bien que trop souvent, on cherche une paix à bon marché et qui ne nous engage pas. Lorsqu’il y a un problème, on dit aux gens « serrez-vous la main ». Mais dans leurs cœurs, c’est encore la guerre. Il s’agit donc de chercher la paix du cœur, et non pas un pardon qui se limite à la bouche et aux paroles. Il s’agit de chercher une paix active, une paix qui agit. Et donc de construire la paix comme Jésus et avec lui, dans la société. Et nous nous rappelons les paroles très fortes qu’il nous a laissées et qu’il faudrait expliquer longuement pour bien les comprendre, et surtout  voir comment les vivre : « Si on te frappe sur une joue, présente l’autre joue.(Mat 5,39). Aimez vos ennemis pour être comme Dieu qui est le Père de tous les hommes et qui fait pleuvoir sa pluie sur les méchants aussi bien que sur les bons, et briller son soleil sur les injustes aussi bien que sur les justes »(Mat 5,45).. Et quand Pierre demande à Jésus « Combien de fois, je dois pardonner ? Est-ce que je dois pardonner jusqu’à sept fois ? » Jésus lui répond : « Tu dois pardonner à ton frère soixante-dix fois sept fois », c’est-à-dire : toujours (Mat 18, 21-34).
L’une des Béatitudes, c’est-à-dire le message de base, l’enseignement fondamental de Jésus-Christ, nous dit : « Heureux ceux qui construisent la paix ; c’est eux qui sont les enfants de Dieu »(Mat 5,9). Cela nous montre que les enfants de Dieu ce ne sont pas seulement les chrétiens, mais c’est tout homme qui construit la paix, quelle que soit sa culture ou sa religion.

         Il s’agit donc d’être des hommes et des femmes de paix, comme Jésus lui-même ; de construire la religion de paix qu’il a voulue et d’agir pour la paix comme lui. Lui qui a aimé tous les hommes sans rejeter personne. Lui qui a été un homme de paix. Lui qui a réconcilié tous les hommes, avec Dieu et entre eux, comme le dit l’épître aux Ephésiens (2, 14) « par le Sang de sa Croix ». Lui qui a aimé jusqu’au bout, jusqu’à la mort, qui a supporté dans la paix et la confiance toutes les oppositions, qui n’a pas répondu aux méchancetés, qui ne s’est pas laissé prendre par la haine. Lui qui au moment de sa mort disait à Pierre, qui voulait le défendre avec une épée : « Remets ton épée au fourreau », et qui recollait l’oreille du serviteur que Pierre avait coupée (Mat 26,52). Lui Jésus qui disait à son Père, au moment de mourir : « Père, pardonne-leur ; ils ne savent pas ce qu’ils font ».

         Pour construire une religion de paix, nous ne pouvons évidemment pas oublier la place de la prière, puisque la prière que Jésus nous a apprise affirme : « Père, que ton règne vienne », un règne de justice et de paix, où les pauvres auront leur place. Dans cette prière, Jésus nous fait dire également : « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». La paix est un don de Dieu, elle dépasse nos forces ; la première chose, c’est de l’accueillir.

3°) LA PAIX ENTRE LES RELIGIONS :
          L’islam s’affirme une religion de paix. Le christianisme appelle tous les hommes à la paix. Mgr Vincent COULIBALY dans son introduction nous a rappelé le texte du Concile Vatican II appelant à la paix entre eux chrétiens et musulmans, qui croient dans le même Dieu, un Dieu Père, miséricordieux et compatissant, un Dieu qui pardonne. Le Concile nous dit : « Même si dans le passé chrétiens et musulmans se sont opposés, il est essentiel de dépasser les oppositions d’autrefois, pour construire la paix ensemble aujourd’hui ». C’est pour cela que nous sommes ici réunis, ce matin.
         Mais nous savons bien que la paix, ce n’est pas naturel. L’autre est différent, et ce qui est différent nous fait peur. Et c’est pour cela qu’il devient nécessaire de mettre en place un vrai dialogue.

Quel dialogue ?
Tout le monde parle du dialogue. Mais on confond souvent le dialogue avec une simple négociation pour s’arranger et régler les problèmes. On parle de tolérance : il ne s’agit pas de tolérer l’autre, de le supporter, mais de l’accueillir tel qu’il est, de tout notre cœur. Bien sûr, dialoguer ça s’apprend. Mais un vrai dialogue ce n’est pas seulement une question de technique : ne pas couper la parole à l’autre. Il s’agit de chercher à connaître l’autre tel qu’il est. Pas seulement faire un effort intellectuel  pour comprendre ses pensées, mais lui ouvrir notre cœur, l’accueillir comme un frère, accepter ce qu’il dit avec amour, même si ce ne sont pas nos propres idées. Il s’agit d’une véritable écoute qui nous permet de redire ce que l’autre pense, sans déformer sa pensée. Le dialogue, c’est donc se connaître en profondeur, tel que l’on est vraiment soi-même. Et chercher à connaître l’autre avec qui on entre en dialogue Cela est nécessaire pour pouvoir vivre ensemble : que chacun se sente reconnu, qu’il ait sa place dans le groupe et dans la société.
 C’est pour cela que le dialogue suppose d’abord l’amitié, qu’il y ait un temps de convivialité, qu’on apprenne à s’apprivoiser, à manger ensemble, parler ensemble de ce qui fait notre vie, partager nos loisirs, nous accueillir les uns les autres, comme un frère ou une sœur et bien plus comme un fils ou une fille de Dieu. Car c’est bien au niveau de la foi que le dialogue pourra être vécu en vérité.
Le dialogue, ce n’est certainement pas chercher à avoir raison ni imposer ses idées. Mais ce n’est même pas chercher à être d’accord. Au contraire, c’est chercher à comprendre l’autre tel qu’il est, avec ses idées propres, avec son idéal, avec sa foi, avec ce qu’il comprend et vit de Dieu, avec sa manière de vivre sa religion. Le dialogue, c’est donc s’accepter différents ; ne pas chercher à rendre l’autre comme moi. Au contraire, c’est me réjouir de ce qu’il est autre parce que c’est seulement s’il est différent, qu’il peut m’enrichir. Et me faire comprendre ce que Dieu veut me dire à travers lui. À ce moment-là, le dialogue est vrai et peut devenir un véritable enrichissement mutuel.
Dans tout cela, nous nous rappelons que personne n’a la vérité totale ; Dieu seul est la Vérité. Nous n’avons qu’une partie de la Vérité. Nous ne comprenons la Vérité de Dieu qu’à travers nos limites, nos conditionnements et notre histoire passée et présente. Nous ne pouvons que nous appuyer l’un sur l’autre pour marcher ensemble et ainsi nous approcher de la Vérité de Dieu. Et cela, bien sûr, dans la confiance, mais aussi dans l’espérance et le courage. Car il y aura obligatoirement des incompréhensions et des difficultés. Cela montre bien qu’il n’y a pas de dialogue sans respect de l’autre, sans respect de sa liberté. Il ne s’agit surtout pas encore une fois de le forcer, ni de lui imposer nos idées. Jésus disait « La Vérité vous rendra libres »( Jean 8,32). Et le Coran nous dit : « Pas de contrainte en religion ». Il ne faut forcer personne quand il s’agit de la foi, de la foi en Dieu mais aussi de la foi en l’homme.

         C’est pour cela que personnellement je privilégie ce que j’appelle le dialogue de vie, le dialogue dans l’action. Si nous cherchons à parler de religion, nous ne serons jamais d’accord, puisque justement nous n’avons pas la même religion. Nous risquons peu à peu de nous laisser entraîner et de vouloir imposer notre point de vue à l’autre. À ce moment-là, c’est la loi du plus fort, la compétition, et même parfois la guerre. C’est en vivant et en agissant ensemble que nous pourrons mettre en place un vrai dialogue.
Je m’excuse de parler de moi-même, mais on connaît mieux ce que l’on vit soi-même. Je voudrais donner simplement quelques exemples passés et récents de ce dialogue, vécu dans la vie de chaque jour. Le responsable de Sant Egidio parlait tout à l’heure des attaques rebelles de 2001, venues du Libéria et de Sierra Léone, dans la région de Guéckedou. J’ai vécu moi-même cette époque difficile pendant 10 ans dans les camps de réfugiés, à MONGO. Si nous avons réussi à rétablir la paix dans les camps de réfugiés, malgré le mélange des ethnies, malgré toutes les frustrations, malgré les injustices que les gens vivaient, malgré tous les traumatismes qu’ils avaient subis, malgré les tortures et les mutilations qu’ils avaient dû supporter, si malgré tout, la paix a été possible dans les camps de réfugiés, c’est en particulier grâce au Comité inter-religieux que nous avions mis en place et qui se réunissait chaque semaine, chrétiens et musulmans ensemble. S’il a été possible de vivre en paix, entre Guinéens et Réfugiés, malgré leurs différences de cultures, c’est grâce aux communautés chrétiennes et musulmanes, qui ont tenu à se retrouver régulièrement, et à chercher ensemble comment bâtir la paix, malgré tout ce qui s’était passé. Car ce n’était pas facile pour des Guinéens d’accepter des réfugiés plus nombreux qu’eux-mêmes, de les accueillir et de les prendre en charge, malgré leur pauvreté. Si malgré la guerre et toute l’histoire passée, la paix a été possible, c’est bien grâce à ces communautés chrétiennes et musulmanes.
 Pour prendre des exemples plus récents, je suis encore curé de KATACO. Dans le village de Maré, ce sont chrétiens et musulmans ensemble qui ont construit à la fois la mosquée et l’église du village. Dans un autre village, à Katöngörö, ce sont les responsables religieux qui, après des efforts persévérants, ont réussi à mettre la paix dans plusieurs familles qui étaient divisées. Ce sont aussi les responsables religieux et la prière qui nous ont permis de régler les problèmes de terrains qui opposaient les deux villages de Kawas et de Bogonia et qui ont permis que ces deux villages vivent à nouveau en paix. Lorsque l’Imam de Kataco est décédé, j’ai bien sûr participé à la veillée mortuaire et à tout l’enterrement. De même, tous les musulmans du village étaient là et priaient avec nous, ils nous ont soutenus, aidés et réconfortés lorsque le Frère Joseph a été assassiné.
Je viens de passer deux semaines à BAMAKO. Au cours de notre rencontre, nous avons réfléchi en particulier aux souffrances des enfants de la rue et aux problèmes de l’environnement. C’est ensemble, chrétiens et musulmans, que nous avons réfléchi à ces questions.
Samedi dernier, dans ce temps de Ramadan, nous avons vécu une journée de réflexion et de prière communes, à la lumière de la Parole de Dieu entre une soixantaine d’agents de santé chrétiens et musulmans, réunis dans une foi commune en Dieu et dans la paix.
Chacun d’entre vous pourrait certainement donner de tels témoignages. Ces quelques exemples suffisent comme illustrations du dialogue que nous cherchons à construire. Ils nous montrent que le dialogue est possible. Mais qu’il se construit dans l’action et dans la vie de tous les jours, pas seulement dans les paroles. Et il faut sans cesse nous redire que ce dialogue de vie n’est pas naturel. Et donc qu’ il demande un effort continu, un effort de foi, un effort de conversion, un effort de prière, de la part de chacun et de tous.
          J’ai déjà dépassé le temps qui m’a été accordé. Je ne dirai donc qu’un mot rapide sur les deux autres thèmes de cette rencontre.

Par rapport à la culture : Mgr Vincent COULIBALY nous a déjà présenté les différents aspects positifs des cultures guinéennes. Je n’y reviendrai pas. Je noterai simplement que nous avons une chance en Guinée, c’est que nous avons les mêmes cultures. Et que ces cultures communes sont une base solide, sur lesquelles nous pouvons construire un vrai dialogue et une vraie paix. En effet, dans les mêmes familles, il y a des membres qui sont chrétiens, d’autres qui sont musulmans ; c’est une chance très grande, pour mettre un esprit de famille véritable entre les différentes religions de notre pays.

Par rapport à l’humanisme, juste un mot rapide : ce n’est pas seulement une question de philosophie. Il s’agit d’être un homme ou une femme sur qui on peut compter. Un homme et une femme qui se respecte soi-même, qui vit à plein les valeurs de sa culture, pour grandir en humanité. C’est pour cela qu’il serait important, non pas de garder les rites traditionnels de l’initiation, mais de garder les valeurs de l’initiation que les anciens nous ont enseignées.
On n’est pas homme tout seul ; l’humanisme , c’est savoir s’enrichir auprès des autres, accueillir les valeurs des autres. Et d’abord vivre en vérité avec les autres et pratiquer l’hospitalité. Rien de ce qui est humain ne m’est étranger. Dans un humanisme vécu réellement, nous retrouvons bien sûr notre foi et le dialogue entre les religions, puisque l’homme a été créé par Dieu et qu’il est enfant de Dieu, ou, comme dit l’islam, lieu-tenant de Dieu sur la terre et reflet de Dieu.
 Enfin l’humanisme, pour moi, c’est faire confiance à l’homme, confiance dans ses possibilités et confiance dans sa créativité. Et donc respecter sa liberté. Ne pas l’écraser par des commandements ou un style de vie imposés. Comme le disait Jésus : « le sabbat est fait pour l’homme et non pas l’homme pour le sabbat ». Il est nécessaire de respecter la laïcité ; c’est une valeur de notre pays ; c’est la base d’un vrai humanisme ; c’est ce qui nous permet de marcher et de vivre ensemble en paix dans notre société. Et cette laïcité nous avons à la vivre également dans notre propre religion, pour marcher selon l’esprit de liberté et de créativité du Seigneur

         Je n’ai pu évoquer ces différents aspects que rapidement. Ils seraient à approfondir. Non pas en allongeant la conférence, mais en réfléchissant ensemble, en partageant nos idées, en creusant ensemble, dans une écoute mutuelle, ces thèmes et ce que Dieu veut nous dire à partir des uns et des autres. Car Dieu me parle aussi par la voix de mon frère.

         En conclusion, juste un souhait : il y a de nombreuses conférences qui sont organisées chaque semaine. Mais souvent nous nous contentons d’écouter des gens qui ont bien parlé, sans qu’il y ait un véritable changement dans notre vie. Mon souhait, c’est que cette rencontre ne soit pas une conférence, mais un  véritable engagement, pour nous tous et pour motiver nos frères, pour construire une vraie paix en Guinée.

        Que la Paix de Dieu qui dépasse toutes les autres paix soit avec nous chaque jour. Avec nous et par nous.