Environnement
CLIMAT, LA
FAUTE MORTELLE DU CAPITALISME (1)
Depuis un quart de siècle,
nombre de scientifiques et de militants écologistes ont tiré la sonnette
d’alarme. Un réchauffement climatique de grande ampleur est en cours, d’autant
plus inquiétant qu’il se produit à une vitesse que l’humanité n’a jamais
connue. Afin de jeter les bases d’un consensus scientifique à ce sujet, le
Groupe d’experts intergouvernemental sur
l’évolution du climat (GIEC) a été créé en 1988 par l’Organisation
météorologique mondiale (OMM) et le Programme des Nations unies pour
l’environnement (PNUE). Sa mission est «
d’évaluer,
sans parti pris et de façon méthodique, claire et objective, les informations
d’ordre scientifique, technique et socio-économique qui nous sont nécessaires
pour mieux comprendre les fondements scientifiques des risques liés au
changement climatique d’origine humaine, cerner plus précisément les
conséquences possibles de ce changement et envisager d’éventuelles stratégies
d’adaptation et d’atténuation (2)».
Co-lauréat du prix Nobel de la Paix 2007, le GIEC publie des rapports
qui font autorité. Le dernier d’entre eux, Changements climatiques 2007
(3)
, a été rédigé avec la participation de plus de 2 500 scientifiques issus de
130 pays et ses conclusions ont été approuvées par plus de 40 sociétés
scientifiques et académies des sciences, y compris l’ensemble des académies
nationales des sciences des grands pays industrialisés
(4).
Pour le GIEC : «
Le
réchauffement du système climatique est sans équivoque. On note déjà, à l’échelle du globe, une
hausse des températures moyennes de l’atmosphère et de l’océan, une fonte
massive de la neige et de la glace et une élévation du niveau moyen de la mer.
Onze des douze dernières années (1995–2006) figurent parmi les douze années les
plus chaudes depuis 1850, date à laquelle ont débuté les relevés instrumentaux
de la température à la surface du globe ».
Les
raisons sont identifiées : «
L’essentiel
de l’élévation de la température moyenne du globe observée depuis le milieu du
XXe siècle est très probablement attribuable à la hausse des concentrations de GES » (gaz à effet de serre). Si
cette élévation est aussi rapide, c’est à cause des changements radicaux
survenus dans les activités humaines en moins de deux siècles. En effet, «
les
activités humaines ont :
- Très
probablement contribué à l’élévation du
niveau de la mer au cours de la deuxième moitié du XXe siècle ;
- Probablement
concouru au changement de la
configuration des vents, qui a modifié la trajectoire des tempêtes
extratropicales et le régime des températures ;
- Probablement
entraîné une élévation de la température
des nuits extrêmement chaudes et froides et des journées extrêmement
froides ;
- Sans doute accru les risques de vagues de chaleur,
la progression de la sécheresse depuis les années 1970 et la fréquence des
épisodes de fortes précipitations. »
Face à de tels dérèglements climatiques, des mesures drastiques
s’imposent, à commencer par la remise en cause du modèle économique qui a
conduit le monde dans cette impasse. Des demi-mesures ne peuvent suffire : «
Même si les concentrations de gaz à effet de
serre étaient stabilisées, le réchauffement anthropique et l’élévation du
niveau de la mer se poursuivraient pendant des siècles en raison des échelles
de temps propres aux processus et aux rétroactions climatiques ».
L’ingénieur agronome Daniel Tanuro ne dit pas autre chose : «
Ce réchauffement est irréversible à
l’échelle humaine. Même si les concentrations atmosphériques en gaz à effet de
serre étaient stabilisées immédiatement, le réchauffement ferait sentir ses
effets pendant près de mille ans, parce que la température des énormes masses
d’eau océaniques met très longtemps à s’homogénéiser. En l’absence de toute
stabilisation, le mécanisme s’emballerait inévitablement et déclencherait des
phénomènes fort dangereux, tels que la désintégration des calottes glaciaires,
ou la libération des énormes quantités de méthane contenues dans les sols gelés
(pergélisols), voire dans les fonds océaniques(5)
».
Dire que c’est le principe
même de l’activité humaine qui a provoqué un tel changement climatique est un
propos erroné. C’est plutôt cette activité humaine-là qui en est la cause,
celle qui a vu le jour après la Révolution industrielle initiée avec
l’exploitation effrénée du charbon, dont le pétrole a pris ensuite le relais,
le tout fermement inséré dans une logique capitaliste d’accumulation. Tanuro
ajoute : «
Plus près de nous, la mondialisation capitaliste néolibérale,
l’exportation massive des capitaux vers les pays émergents, la production à
flux tendu pour le marché mondial, le démantèlement des transports publics
(notamment du rail), et l’accroissement spectaculaire des transports par avion
et par bateau sont venus donner une nouvelle impulsion au phénomène ».
Mais les élites capitalistes n’entendaient pas remettre en cause ce modèle
productiviste qui a construit leur richesse et leur pouvoir dans le même temps
qu’il rejetait polluants et CO2 et qu’il détraquait la mécanique naturelle. Il
leur fallait donc trouver une parade permettant de faire semblant d’apporter
une solution sans scier la branche sur laquelle elles étaient assises.
La première grande étape dans ce sens fut le protocole de Kyoto, lancé
en 1997 sous l’égide de l’ONU. Les Etats-Unis avaient signé ce protocole sous la
présidence de Bill Clinton, mais sitôt entré en fonctions en janvier 2001, le
président George W. Bush est revenu sur cette signature.
Ce n’est qu’en février 2005 que ce protocole est entré en vigueur,
après la signature de la Russie.
L’accord signé impose une réduction de 5,2% des rejets de gaz à effet
de serre dans l’atmosphère en 2012 par rapport aux chiffres de 1990, avec des quotas différents
suivant les pays : -8% pour l’Union Européenne, -15% pour la Russie, ou -6%
pour le Japon. Pour y parvenir, l’Europe a mis en place
une « solution » taillée sur
mesure pour l’économie capitaliste de marché : l’idée était de créer un
marché des droits à polluer, qui pourraient donc s’acheter ou se vendre.
La pollution est devenue une marchandise
comme une autre : celui qui paie peut polluer.
Le bilan est triste : chaque gouvernement a négocié âprement pour que
ses entreprises bénéficient de généreux droits à polluer. Comme les droits distribués ont dépassé les besoins, l’offre sur le
marché européen des droits à polluer a dépassé la demande et le cours s’est
effondré, d’autant que les permis d’émissions pour la période 2005-2007
n’étaient pas transférables à la période suivante 2008-2012. Le cours est alors
passé d’un maximum de 29,75 euros la
tonne de dioxyde de carbone en avril 2006 à moins d’un euro en février 2007
(6).
Il était alors plus rentable de continuer à polluer et de payer que d’investir
dans les technologies propres. Même si le tir a été rectifié pour la période
2008-2012 (
en mai 2009, le cours s’était
stabilisé entre 14 et 15 euros la tonne), le
principe même de confier l’enjeu vital de l’environnement au marché
n’est pas acceptable.
On voit bien la
contradiction fondamentale entre recherche
effrénée de la croissance et préservation de l’environnement. Les
dirigeants européens confrontés à la question du nombre de permis de polluer à
allouer aux entreprises ont été tiraillés entre deux attitudes antinomiques :
en donner beaucoup pour ne pas remettre en cause la compétitivité industrielle,
ne pas remettre en cause la sacro-sainte croissance, ne pas inciter aux
délocalisations ; en donner peu pour obliger les entreprises à apporter une
réponse à leurs émissions polluantes.
Dans
le cadre de la mondialisation néolibérale, la question climatique ne peut pas
trouver de solution à la hauteur de l’enjeu.
Les étapes suivantes n’ont
pas permis de changer la donne.
Le
sommet de Potsdam, en mars 2007, puis celui de Bali, en décembre 2007, destinés
à jeter les bases de l’après-Kyoto, ont constitué une impasse de plus puisque
les
Etats-Unis refusaient toujours de
s’engager sur le moindre accord chiffré et contraignant.
Même si, pendant toute cette
période de la présidence Bush, ce sont les Etats-Unis qui – à juste raison -
ont été montrés du doigt, c’est
toute la
logique néolibérale qui est en cause. Une preuve en a été donnée à la fin
octobre 2006 quand Nicolas Stern, conseiller économique du gouvernement
britannique, a remis au Premier ministre Tony Blair un rapport de 500 pages sur
les effets du changement climatique en cours et les moyens de les combattre.
Dans son rapport,
Nicolas Stern affirme
: «
Le changement climatique va
détériorer des conditions élémentaires de la vie des populations sur l’ensemble
de la planète – accès à l’eau, production de nourriture, santé et environnement
(7)
».
De manière implicite, le
diagnostic contenu dans ce rapport constitue une condamnation des politiques
menées notamment par le FMI et la Banque mondiale dont Nicholas Stern a été
l’un des plus hauts responsables
(8).
Les institutions financières
internationales agissent presque toujours de la même manière : sur un sujet
donné, leurs recommandations, dictées par les grands créanciers, sont
contraires à l’intérêt des peuples et aggravent la situation. Cela ne les
empêche pas de proclamer leur expertise en la matière, de se placer en acteur
central et d’affirmer que la seule solution consiste à appliquer à la lettre le
fruit de leurs réflexions. Jusqu’au jour où la situation est tellement dégradée
que leur position est intenable. Elles portent le débat sur un autre thème,
pendant que les ravages des mesures qu’elles ont imposées se poursuivent … Dans
le meilleur des cas, elles se fendent d’un timide mea culpa qui n’engage à rien
… Examinons deux exemples emblématiques.
Rappelons à nouveau ce
que Lawrence Summers, économiste en chef et
vice-président de la Banque mondiale de 1991 à 1996 avant de devenir
secrétaire d’Etat au Trésor des Etats-Unis sous Clinton, déclarait en 1991 : «
Il n’y a pas de (...) limites à la capacité
d’absorption de la planète susceptibles de nous bloquer dans un avenir
prévisible. Le risque d’une apocalypse due au réchauffement du climat ou à
toute autre cause est inexistant. L’idée que le monde court à sa perte est
profondément fausse. L’idée que nous
devrions imposer des limites à la croissance à cause de limites naturelles est
une erreur profonde ; c’est en outre une idée dont le coût social serait
stupéfiant si jamais elle était appliquée(9)
». Peu de temps après, il ajoutait : «
Brandir
le spectre de nos petits-enfants appauvris si nous n’affrontons pas les
problèmes globaux d’environnement est pure démagogie (10)».
C’est ainsi que Lawrence
Summers prédisait que le réchauffement du climat ne réduirait la croissance que
de moins de 0,1% par an au cours des deux prochains siècles. Nicholas Stern,
lui, affirme : «
Si nous n’agissons pas, les coûts et les risques du changement
climatique dans leur ensemble représenteront l’équivalent d’une perte d’au
moins 5% du PNB mondial chaque année, maintenant et pour toujours. Si on prend en compte un éventail plus
large des risques et des impacts, les estimations des pertes pourraient
atteindre jusqu’à 20% du PNB ou plus ».
Anne Krueger, économiste en
chef de la Banque mondiale pendant le mandat présidentiel de Ronald Reagan
avant de devenir numéro 2 du FMI de 2000 à 2006, fournit aussi un joli spécimen
de déclarations stupides. En juin 2003 à l’occasion du 7e Forum économique
international de Saint-Pétersbourg, elle affirmait : «
Nous n’avons pas non plus causé de dégâts irréparables à l’environnement.
Il est clair qu’après une phase initiale de dégradation, la croissance
économique entraîne ensuite une phase d’amélioration. Le point critique, auquel
les gens se mettent à choisir d’investir dans la prévention de la pollution et
le nettoyage de zones polluées, se situe à environ 5 000 dollars de PIB par
habitant ». Les pays du Nord sont la preuve du contraire : le PIB par
habitant y est supérieur à 5 000 dollars, mais l’environnement continue de s’y
dégrader.
En fait, les
politiques d’ajustement structurel ont
affaibli la capacité des pays en développement à faire face à des catastrophes
naturelles (11). La Banque
mondiale et le FMI ont imposé des politiques favorisant la
déforestation et le développement de mégaprojets énergétiques destructeurs
de l’environnement. La Banque mondiale a soutenu des projets destructeurs
des protections naturelles des côtes telles que les mangroves qui amortissent
les effets d’un raz-de-marée. Elle a refusé de stopper ses prêts dans le
secteur des
industries extractives,
comme un rapport indépendant d’évaluation, qu’elle avait elle-même commandé, le
demandait en 2003. La responsabilité du FMI et de la Banque mondiale en termes
de dégradation de l’environnement est écrasante.
Déforestation,
signal d’alarme
La déforestation suit une
tendance mondiale alarmante : environ 130 000 km² sont déboisés chaque année
(12),
ce qui représente plus de quatre fois la superficie de la Belgique ou encore un
quart de la France métropolitaine.
En
tenant compte du reboisement, 80 000 km² de forêt sont détruits chaque année(13).
Les trois principaux bassins forestiers du Sud (l’Amazonie, l’Afrique centrale
et la zone Malaisie/Indonésie) sont particulièrement concernés. On estime que
le Brésil a perdu depuis 1990 quelque 50 millions d’hectares de forêt, plus de
10% de son couvert total. Sur la même période, l’Indonésie a perdu environ 32
millions d’hectares de surfaces boisées (plus d’un tiers de son couvert actuel)
et l’Afrique centrale 14 millions d’hectares (quelque 6% de ses forêts)
(14).
La Conférence de Bali (2007) ouvrant sur l’après-Kyoto a mis en lumière
le lien entre déforestation et réchauffement climatique. Selon le Met Office Hadley
Centre : «
La forêt amazonienne contient
à peu près 1/10 du carbone retenu dans les écosystèmes terrestres et recycle
une très large partie des pluies tropicales. Par conséquent tout changement
majeur pour sa végétation, générée par des évènements comme la déforestation ou
les sècheresses, a un impact sur l’écosystème mondial ».
Le gouvernement social libéral
de Lula au Brésil sacrifie à grande vitesse l’Amazonie dans l’optique
d’augmenter sa production bovine (la valeur totale du commerce de produits
issus du bétail s’élevait à 6,9 milliards de dollars pour le Brésil en 2008).
Le
Brésil est le quatrième émetteur
mondial de gaz à effet de serre, notamment à cause de la déforestation de
l’Amazonie.
L’élevage en Amazonie
brésilienne est le premier moteur de la déforestation ; il est à l’origine de
la destruction d’un hectare sur huit à l’échelle mondiale
(15).
Entre 1998 et 2008, le volume des
exportations de bœufs et de veaux du Brésil a été multiplié par six. En
2008, près d’une tonne sur trois de viande de bœuf commercialisée sur le marché
international provenait de ce pays.
La déforestation est
également très liée aux choix concernant les politiques agricoles : «
Là où les conditions économiques le
permettent, il est plus profitable de faire des plantations de palmier à huile,
de cacao ou de soja que d’exploiter durablement la forêt, et a fortiori de la
conserver. Il est également souvent plus rentable de convertir la forêt
naturelle en plantations d’arbres à croissance rapide pour la fabrication de
pâte à papier (16) ».
L’expansion agricole serait ainsi responsable de plus de la moitié des
destructions de forêts(17)). La déforestation sert
principalement à augmenter la capacité d’exportation d’une ou deux matières
premières du pays.
L’ajustement
structurel imposé par le FMI et la Banque mondiale pousse à la spécialisation
sur la production d’un petit nombre de biens primaire agricoles. Non
seulement cela représente un danger en termes de souveraineté alimentaire et de
dépendance économique quant à l’évolution des cours mondiaux, mais ce phénomène
accélère aussi la déforestation.
La déforestation en Indonésie est liée à différents facteurs(18). Par exemple, l’IIED estime
que les terres déboisées sont utilisées à 32% pour l’huile de palme, 30% pour
le caoutchouc, 19% pour le riz et 19% pour le manioc. Wetlands International,
une organisation pour la protection des zones tropicales et humides, estime que
les
concessions accordées pour la
production d’huile de palme et de bois (surtout de bois à pâte)
ont été les principaux moteurs de la
déforestation en Indonésie, notamment dans les tourbières : 42% (7,48
millions d’hectares) pour l’huile de palme et 58% (10,34 millions d’hectares)
pour le bois.
Malgré une prise de
conscience grandissante sur les conséquences de la déforestation, les
politiques du « tout à l’exportation » au détriment des cultures vivrières et des
marchés locaux,
imposées par la
Banque mondiale, continuent de préconiser la surexploitation commerciale
des zones forestières, pour le plus grand profit d’entreprises privées
occidentales et au détriment des populations dont le mode de vie dépend
fortement de leur environnement.
Un évènement aurait pu, a
priori, changer la donne : l’élection de Barack Obama à la présidence des
Etats-Unis en novembre 2008. Contrairement à son prédécesseur, accusé d’avoir
renforcé la dépendance des Etats-Unis par rapport au pétrole et réduit
l’influence du pays avec son retrait du protocole de Kyoto, l’environnement a
une vraie place dans le discours d’Obama et les idées lancées pouvaient
paraître séduisantes : plan de réduction obligatoire des émissions de gaz à
effet de serre, investissements massifs dans les énergies renouvelables, rôle
actif dans la négociation d’un nouveau traité international pour prendre le
relais de Kyoto en 2013…
Pourtant, très vite, il a
fallu déchanter. D’abord parce que Lawrence Summers a intégré, en tant que responsable
principal, l’équipe de proches conseillers économiques du président, ce qui est
un très mauvais signe !
Ensuite, parce
que le but d’Obama n’est pas la lutte contre le réchauffement climatique, mais
le renforcement du leadership mondial des Etats-Unis, mis à mal par la
politique de Bush. Pour preuve, le chapitre concernant l’énergie et le
climat dans le programme d’Obama pour l’élection présidentielle avait pour
titre : «
Le plan de Barack Obama pour
faire de l’Amérique un leader énergétique mondial(19)».
Loin de faire amende
honorable et de signer avec retard le protocole de Kyoto, comme l’a fait
l’Australie à la fin 2007,
Obama veut « prendre les rênes de la négociation d’un
nouvel accord climatique post-Kyoto, afin que cet accord corresponde aux intérêts
du capitalisme américain (20)».
Pour cela, il doit frapper un grand coup afin d’obliger les autres nations à le
suivre.
C’est pourquoi il a voulu lancer
très vite un plan présenté comme ambitieux : 80% de réduction des émissions de
gaz à effet de serre d’ici 2050, avec comme étape intermédiaire le retour
en 2020 aux valeurs de 1990
(21).
Mais cette ambition se heurte à quelques écueils de taille.
Primo,
en 2020, Obama aura quitté le pouvoir à coup sûr, il ne prend donc pas
trop de risques avec cet objectif pourtant très modeste. En effet, si les
Etats-Unis avaient ratifié le protocole de Kyoto, leur niveau d’émission aurait
déjà dû baisser d’au moins 5% en 2012 par rapport à 1990. Fixer un retour en
2020 au niveau de 1990, comme le fait le plan Obama, est donc déjà en retrait
par rapport au timide standard mondial actuel.
Deuzio, il se
base sur la fourchette basse des
recommandations du GIEC, pour qui les pays développés, pris globalement,
doivent réduire leurs émissions de 80 à 95% d’ici 2050 par rapport au niveau de
1990. Ceci dans le seul but de limiter la casse : seulement 2°C de hausse des
températures moyennes par rapport à la période pré-industrielle.
Mais les Etats-Unis ont une consommation de
combustibles fossiles par habitant très élevée, près du double de celle
d’un Européen. Il est
donc essentiel que
ce soit les Etats-Unis qui choisissent la fourchette haute (95%), sous
peine de conduire à l’échec. Dans le cas contraire, les autres pays devront
faire un effort bien plus important en termes relatifs pour que l’objectif soit
atteint.
Tertio, la
méthode choisie pour parvenir à l’objectif
fixé par Obama a été celle d’un système d’échange de droits d’émission,
comme dans l’Union européenne. Le marché, toujours le marché… même si cela ne
marche pas ! Et les options choisies par Obama sont les pseudo-solutions déjà
inscrites dans le protocole de Kyoto :
Possibilité
de compenser certaines émissions :
- En finançant des projets énergétiques à bas carbone au Sud (cependant, des chercheurs
de Stanford ont montré que plus de 50% des crédits de carbone échangés dans ce
cadre ne correspondent à aucune réduction réelle des émissions)
ou e
- En plantant des arbres comme « puits à carbone » (mais une fois les arbres
coupés et le bois brûlé, le carbone est de nouveau libéré dans l’atmosphère…).
Le « capitalisme vert » que
les tenants du système veulent mettre en place est incompatible avec les
besoins de l’humanité. Les technologies «
propres
» que veut développer Obama ne font pas illusion : outre les agro-carburants,
le nucléaire et la «
voiture propre
», figure en tête de proue le « charbon propre ». Or, tout comme le système
d’échange des permis de polluer, le « charbon propre » est parfaitement inséré
d7ans la démarche capitaliste. Selon Daniel Tanuro, «
l’expression réfère à la technique dite de capture et de séquestration
du carbone (CSC). Elle consiste à extraire le CO2 des fumées à la sortie
d’installations industrielles grosses émettrices (centrales électriques,
cimenteries, usines sidérurgiques) et à le mettre dans un état intermédiaire
entre l’état solide et l’état gazeux (« état supercritique ») avant de
l’injecter à grande profondeur dans des couches géologiques imperméables ».
Comme pour l’enfouissement des déchets nucléaires, les problèmes posés
sont insurmontables : par principe, la capacité de stockage géologique n’est pas infinie
et le risque de fuite du CO2 ne sera jamais nul. Pourtant, si on la compare à
d’autres réponses capitalistes au changement climatique (nucléaire, OGM,
agro-carburants),
la voie de la
séquestration du carbone apparaît comme la moins inacceptable, comme le
confirme Daniel Tanuro : «
Vu l’urgence
et pour des raisons sociales, la capture et séquestration du carbone pourrait
être acceptable à titre transitoire, dans le cadre d’une stratégie de sortie
rapide des combustibles fossiles : elle permettrait notamment de planifier la
reconversion des mineurs. Mais ce n’est pas dans cette optique qu’elle est
envisagée actuellement(22)
».
En effet, pour réduire la
dépendance pétrolière, Obama annonce pour le monde entier de nouvelles mines et
de nouvelles centrales électriques au charbon, dont les Etats-Unis
détiennent les plus grandes réserves de la planète…
Très vite, les grandes
multinationales se sont positionnées sur ce créneau qui s’annonce porteur d’ici
quelques années. Dès 2009, des projets ont été lancés par les constructeurs de
centrales électriques (Alsthom, GE, Siemens, Mitsubishi Heavy Industries), les
multinationales de l’énergie (Enel, EON…) et de la chimie (Rhodia, Dow Chemical,
Air Liquide). Attirés par les fonds publics mis en place par l’Union européenne
et l’Amérique du Nord (au moins 10 milliards d’euros promis d’ici 2020 à ce
secteur), ces grandes sociétés se sont lancées le plus vite possible dans la
mise au point de nouvelles techniques moins coûteuses et moins gourmandes en
énergie qu’aujourd’hui, mais elles restent inquiètes quant aux profits à venir
: selon Philippe Joubert, président d’Alsthom Power, «
il faudra donner à ce marché de la visibilité à long terme (23)».
Pour l’instant, les
négociations internationales achoppent entre pays industrialisés et pays
émergents, les premiers voulant imposer également des contraintes aux seconds
qui ne l’entendent pas ainsi puisqu’ils s’estiment en droit de combler leur
retard industriel en procédant comme les pays riches l’ont fait avant eux.
Alors qu’ils foncent tête baissée dans une voie environnementale sans issue,
ces pays démontrent que le capitalisme est écologiquement destructeur.
Les pays industrialisés refusent d’assumer
leurs responsabilités, pointées clairement par le climatologue belge
Jean-Pascal van Ypersele : «
Les
populations des pays pauvres qui ont jusqu’à présent très peu contribué à
l’accumulation de pollution dans l’atmosphère (moins de 20%), n’ont pas les
moyens de se prémunir des effets des changements climatiques et sont les
premières touchées. La responsabilité des pays développés dans les changements
climatiques restera donc plus élevée pendant longtemps même si – et on s’en
rapproche – les pays en développement finiront par émettre plus de gaz à effet
de serre que les pays riches ».
Déjà aujourd’hui les c
atastrophes climatiques touchent bien plus
durement les populations des pays en développement que celles des pays les plus
industrialisés : selon le PNUD, pour les années 2000-2004, dans les PED, un
habitant sur 19 a été affecté par une catastrophe climatique. Le chiffre
correspondant pour les pays membres de l’OCDE est de 1 sur 1500, soit 79 fois
moins
(24)
! À l’avenir, les populations des pays pauvres seront encore plus durement
touchées, révélant que
le changement
climatique aggrave les inégalités(25=.
Même
Nicholas Stern le reconnaît :
« Tous les pays seront touchés. Les plus
vulnérables - les pays et populations les plus pauvres - souffriront plus tôt
et davantage, même s’ils ont beaucoup moins contribué au changement climatique.
» Il ajoute, en contradiction avec la philosophie de la mondialisation
néolibérale, que : «
Le changement climatique est le plus grand
échec du marché que le monde ait jamais connu et il interagit avec d’autres
imperfections du marché ». Pour autant, loin de lui l’idée de proposer
une alternative au modèle productiviste et au marché capitaliste ! Soucieux de
la continuité d’une logique économique à la fois «
verte » et «
pro-croissance »
(« green and growth »), il explique que comme les pays en développement
polluent moins que les pays industrialisés tout en souffrant davantage des
effets du réchauffement, ils pourront vendre aux pays riches des droits de
continuer à polluer. Avec les recettes engrangées par la vente de ces droits,
ils pourront financer la réparation des dégâts causés à leur population.
En fait, les plans d’ajustement structurel exigés par les créanciers
ont impliqué, et impliquent toujours, des politiques qui structurellement
aboutissent à une dégradation de l’environnement car elles ôtent à l’État la
responsabilité de gérer dans l’intérêt commun le territoire, les ressources
naturelles, les équilibres écologiques… L’ajustement structurel transfère cette
responsabilité à des groupes privés, souvent à des multinationales, qui n’ont
aucun intérêt immédiat à veiller à l’intérêt commun.
Les pistes alternatives
proposées par Daniel Tanuro peuvent être reprises sans hésitation :
- Mobilisation de masse contre le changement climatique
et construction de rapports de force sociaux ;
- Transformation du thème de la défense du climat en
préoccupation majeure des mouvements sociaux et traduction concrète dans leurs
plates-formes de revendications, sur tous les terrains (paix, pauvreté, femmes,
emploi, accès aux ressources naturelles, altermondialisation, droit d’asile,
droits des communautés indigènes, défense des services publics…) ;
- Au-delà de la lutte pour la redistribution des
richesses, mise sous statut public de la recherche et des activités décisives
du double point de vue du sauvetage du climat et de la satisfaction des besoins
humains fondamentaux, réorientation des financements vers la mise au point
prioritaire d’alternatives technologiques (énergies renouvelables, efficience
énergétique), plan de transition à tous les niveaux (global, régional,
national, local) vers une société sans combustibles fossiles ;
- Transfert massif de technologies propres vers le
secteur public des pays en développement débarrassés de leur dette, et ce sans
conditions financières ;
- Création d’un fonds mondial pour l’adaptation des
PED aux effets inévitables du changement climatique alimenté par une ponction
sur les profits des secteurs économiques responsables du changement climatique
(pétrole, charbon, automobile, production d’électricité…) ;
- Suppression du régime des brevets dans la santé et
dans les technologies permettant de produire des biens de consommation et des
services essentiels ;
- Système de compensation financière pour les pays
du Sud qui renoncent à exploiter leurs ressources en combustibles fossiles ;
- Dénonciation du nucléaire et des OGM comme
symbolisant la folie de la croissance capitaliste sans limites ;
- Dans la mesure du possible social, exigence
éthique élémentaire et sobriété énergétique de la part de ceux dont les besoins
fondamentaux sont satisfaits
- Nécessité d’une alternative anticapitaliste.
A propos des gaz à effet de
serre, le ralentissement économique lié à la crise déclenchée en 2008 va sans
doute apporter une bonne nouvelle puisque les émissions vont sans doute se
réduire à court terme. Mais si une reprise a lieu après 2010 (même de courte
durée) alors que ce modèle économique est toujours en place, nul doute que
l’environnement passera une nouvelle fois au dernier plan : les entreprises se
précipiteront pour relancer leur activité, les dirigeants des pays
industrialisés ou émergents les inciteront à relancer leur production et les
dégâts environnementaux potentiels seront balayés d’un revers de main. La
croissance passera bien avant la préservation de l’environnement et avant les
questions sociales. Mais qu’on ne s’y trompe pas. En sacrifiant
l’environnement, le capitalisme a commis une erreur fatale.
|25|
Voir Damien Millet, Olivier Ragueneau, « Dette écologique et dette
financière », L’Humanité, 19 janvier 2008, www.humanite.fr/2008-01-19_T... et
www.cadtm.org/spip.php ?artic...
1- 16 septembre par Damien
Millet
2- Voir le site internet du
GIEC, http://www.ipcc.ch/languages/french.htm
3-
Voir http://www.ipcc.ch/ipccreports/ar4-...
4-
Voir
http://fr.wikipedia.org/wiki/Récha...
5-
Voir Daniel Tanuro, «
Rapport sur le changement climatique », Inprecor, n° 551-552, 8 juillet 2009,
http://orta.dynalias.org/inprecor/a....
7-
Nicolas Stern, Stern Review
: The Economics of Climate Change, octobre 2006. Toutes les citations du
Rapport Stern dans le présent chapitre sont tirées des conclusions du rapport,
accessible sur le site internet du gouvernement britannique :
www.hm-treasury.gov.uk/indep...
8-
Nicholas Stern a été
économiste en chef et vice-président de la Banque mondiale de 2000 à 2003, ce
qui n’en fait pas un parangon de vertu, loin de là…
9- Lawrence Summers, à
l’occasion de l’assemblée annuelle de la Banque mondiale et du FMI à Bangkok en
1991, interview avec Kirsten Garrett, « Background Briefing », Australian
Broadcasting Company, second programme.
10-
« Summers on Sustainable
Growth », lettre de Lawrence Summers, The Economist, 30 mai 1992.
11-
Voir Damien Millet et Eric
Toussaint, Les Tsunamis de la dette, CADTM-Syllepse, 2005.
12-
FAO, Rapport sur la
situation des forêts 2007, www.fao.org.
13- Voir www.cetri.be/spip.php
?rubrique115
14- Voir www.cetri.be/spip.php
?articl...
15-
Voir Greenpeace, « Le
massacre de l’Amazonie », 21 juillet 2009, www.greenpeace.org/raw/conte...
16-
Voir Alain Karsenty,
www.pacte-ecologique.org/vei...
17-
Voir Philippe Delacote, « La
pauvreté, terreau de la déforestation », Alternatives économiques, n°265,
janvier 2008, www.alternatives-economiques... ; FAO, Ibid.
18- Cité par Greenpeace, ibid.
19- Voir
http://my.barackobama.com/page/comm...
20-
Voir Daniel Tanuro, « Un
vrai tournant, de nouveaux dangers : le plan énergie climat de Barack Obama »,
http://www.europe-solidaire.org/spi.... Ce qui suit a été inspiré de cet
article.
21- Il y a eu une augmentation
de 16% aux Etats-Unis entre 1990 et 2004.
22- Voir Daniel Tanuro, «
Rapport sur le changement climatique », ibid.
23- Dépêche AFP, « Climat : la
bataille des industriels pour s’imposer dans le captage de CO2 », 26 mai 2009.
24-
Voir l’entretien qu’il a
accordé au magazine d’Oxfam Solidarité, Globo, « Les changements climatiques,
une injustice globale », n°17, mars 2007. Voir aussi Cetri, Changements
climatiques : Impasses et perspectives, Alternatives Sud, vol. XIII 2006/2,
Syllepse/Cetri, juin 2006.
25-
PNUD, Rapport sur le
développement humain 2007/2008, mentionné par Daniel Tanuro « Rapport sur le
changement climatique et les tâches des anticapitalistes », Inprecor n°551/552,
juillet/août 2009, p. 25.