L'Église se mobilise et s'engage

INTERVENTION DU SAINT-SIEGE À LA CONFERENCE DE DURBAN II, A GENEVE (1)


Genève, 20-24 avril 2009
 
Monsieur le Président,

Permettez-moi tout d'abord de vous féliciter pour  votre élection à la présidence, avec le souhait que vous-même,  le Haut Commissaire aux droits de l'homme et tous les membres du Bureau  de l'ONU, conduisent avec succès la présente Conférence jusqu'à  une conclusion positive.
 
Monsieur le Président,

 1.  La délégation  du Saint-Siège partage l'aspiration de la communauté internationale  à dépasser toutes les formes de racisme, discrimination raciale et  xénophobie, dans la conscience que "tous les êtres humains naissent  libres et égaux en dignité et en droits"(2)  et forment une seule et même famille humaine. En effet, une communauté  internationale juste se développe de façon appropriée lorsque le  désir naturel des personnes humaines d'avoir des relations entre  elles n'est pas déformé  par des préjugés, la crainte d'autrui ou des intérêts égoïstes  qui minent le bien commun. Dans toutes ses manifestations, le racisme  prône une fausse théorie qui prétend que certaines personnes ont  moins de dignité et de valeur que d'autres ; ce qui constitue donc  une négation de leur égalité fondamentale en tant qu'enfants de  Dieu, et une  violation des droits humains des individus comme  de groupes entiers de personnes.
En tant que participant à  la Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes  de discrimination raciale ainsi qu'aux efforts communs des Nations  unies et autres grandes organisations internationales, le Saint-Siège  n'épargne aucun effort pour assumer pleinement sa responsabilité  en accord avec la mission qui est la sienne. Dans un esprit de coopération,  il est engagé dans la lutte contre toutes les formes de racisme et  de discrimination raciale, de xénophobie et de l'intolérance qui  y est associée. Le Saint-Siège a participé activement à la Conférence  de Durban en 2001 et n'a pas hésité à apporter son soutien moral  à la « Déclaration et le Programme d'action de Durban » (DDPA),   pleinement conscient que la lutte contre le racisme constitue un préalable  nécessaire et indispensable à l'édification de la gouvernance du  développement durable, de la justice sociale, de la démocratie   et de la paix dans le monde.

2.  À notre ère où la mondialisation  rapproche les peuples, la proximité spatiale et temporelle ne crée  toutefois pas d'elle-même les conditions d'une interaction constructive  et d'une communion paisible. En effet, le racisme persiste : l'étranger  et ceux qui sont différents sont trop souvent rejetés, au point même  que des actes de barbarie sont commis contre eux, y compris le génocide  et le nettoyage ethnique. D'anciennes formes d'exploitation cèdent  la place à de nouvelles :
v    Des femmes et des  enfants sont victimes du trafic de personnes sous une forme contemporaine  d'esclavage,
v    Des migrants en situation irrégulière sont exploités,  
v    Des personnes perçues comme différentes, ou l'étant de fait, deviennent,  en nombre démesuré, des victimes d'exclusion sociale et politique,  de « ghettisation » et « stéréotypisation ».
v    Des filles sont contraintes  par la force au mariage ;
v    Des chrétiens emprisonnés ou tués en raison  de leur croyance.

Le manque de solidarité, la fragmentation accrue  des relations sociales dans nos sociétés multiculturelles, le racisme  spontané et la xénophobie, la discrimination sociale et raciale, surtout  à l'encontre des minorités et des groupes marginalisés, ainsi que  l'exploitation politique des différences, se vérifient au quotidien.  L'impact global de l'actuelle crise économique affecte, principalement,  les catégories vulnérables de la société  ; ce qui prouve que le  racisme et la pauvreté sont, trop souvent, étroitement associés en  une combinaison destructrice.
 
Le Saint-Siège est également  préoccupé par la tentation, toujours latente, de l'eugénisme, qui  peut être alimenté par des techniques de procréation artificielle  et l'utilisation d' « embryons surnuméraires ». La possibilité de choisir la couleur  des yeux d'un enfant, ou d'autres traits physiques, peut conduire à  la création d'une « sous-catégorie d'êtres humains » ou à l'élimination  de ceux qui ne remplissent pas les caractéristiques fixées d'avance  par une société donnée.
De plus, les craintes croissantes pour la  sécurité et, par voie de conséquence, l'instauration de mesures  et pratiques excessives, ont engendré une méfiance plus grande entre  les peuples de différentes cultures et exacerbé la peur irrationnelle  des étrangers.  La lutte légitime contre le terrorisme ne devrait  jamais nuire à la protection et la promotion des droits de l'homme.
 
3.   S'appuyant sur  les progrès déjà accomplis, notre Conférence de Durban II peut être  l'occasion de
v    Mettre de côté les différences et la méfiance réciproques   ;
v    Rejeter une fois de plus toute théorie de supériorité raciale  ou ethnique  ;
v    Renouveler l'engagement de la communauté internationale  en faveur de l'élimination de toutes les expressions de racisme, comme  une exigence éthique du bien commun, dont la réalisation « est l'unique  raison d'être des autorités civiles » aux niveaux national, régional  et international.
v    Partager des ressources et de meilleures pratiques  dans un effort concerté pour mettre en oeuvre les recommandations de  la DDPA en vue d'éradiquer le racisme, c'est reconnaître la place  centrale de la personne humaine et l'égale dignité de tous. Il s'agit  d'une tâche qui relève du devoir et de la responsabilité de chacun.   On a là un exemple clair que faire ce qu'il faut porte des fruits  sur le plan politique, car les bases sont ainsi jetées d'une vie commune  pacifique, productive et mutuellement enrichissante.
  
4.  Des accords et déclarations  internationaux, ainsi qu'une législation nationale sont indispensables  pour créer une culture publique et prévoir des dispositions contraignantes  en matière de lutte contre le racisme, la discrimination raciale, la  xénophobie et l'intolérance qui y est associée.  Toutefois, sans  un changement des coeurs,  les lois ne sont pas efficaces. C'est  le coeur qui doit constamment être purifié, afin de ne plus être  gouverné par la peur ou l'esprit de domination, mais par l'ouverture  aux autres, la fraternité et la solidarité. Le rôle de l'éducation  est irremplaçable, c'est elle qui façonne les mentalités, contribue  à former les consciences à adopter une vision plus globale de la réalité  et à rejeter toute forme de racisme et de discrimination.  Certains  systèmes d'éducation devraient être revus afin que tous les aspects  discriminatoires puissent être éliminés de l'enseignement, des manuels,  des programmes, des cours  et des ressources visuelles.  Le processus  final de cette éducation n'est pas seulement la reconnaissance de l'égale  dignité humaine de chacun et l'élimination des opinions et des attitudes  racistes, mais aussi la conviction que les Etats et les individus doivent  prendre l'initiative et se faire proches de tous.  L'éducation informelle  et générale joue aussi un rôle crucial. Les médias doivent donc  être accessibles et échapper à tout contrôle idéologique et raciste,  car cela conduit à la discrimination, voire à la violence à l'encontre  de personnes ayant des bases culturelles et ethniques différentes.  Ainsi, les systèmes d'éducation et les médias s'associent-ils au  reste de la société dans la défense de la dignité humaine, que seule  une action collective menée par tous les secteurs de la société est  en mesure de préserver et de promouvoir. Dans un tel contexte d'acceptation  réciproque, le droit d'accéder à l'éducation pour des minorités  raciales, ethniques et religieuses sera respecté en tant que droit  humain assurant la cohésion de la société, avec le concours des talents  et des capacités de chacun.  
 
5.  Dans la lutte contre  le racisme, les communautés religieuses jouent un rôle majeur.  L'Eglise  catholique, par exemple, n'a pas ménagé ses efforts pour renforcer  ses institutions scolaires, en créer de nouvelles, être présente  dans des situations dangereuses où la dignité humaine est bafouée  et la communauté locale fracturée.  Dans ce vaste réseau d'éducation,  elle enseigne comment vivre ensemble, comment reconnaître que toute  forme de préjugé racial et de discrimination nuit à la dignité de  chaque personne créée à l'image de Dieu, et entrave le développement  d'une société juste et accueillante. Pour cette raison, l'Eglise  souligne que «la personne se réalise à travers l'ouverture accueillante  à l'autre et le don généreux de soi... En  ce sens, le dialogue entre les cultures... apparaît comme une exigence intrinsèque  de la nature même de l'homme et de la culture... Le dialogue porte à reconnaître la  richesse de la diversité et dispose les âmes à l'acceptation réciproque,  dans la perspective d'une collaboration authentique, répondant à la  vocation originelle à l'unité de la famille humaine tout entière.  Comme tel, le dialogue est un instrument éminent pour réaliser la civilisation de l'amour et de la paix ». La  contribution des communautés religieuses dans le combat contre le racisme  et l'édification d'une société fondée sur la non-discrimination  gagne en efficacité s'il existe un réel respect du droit à la liberté  religieuse, tel qu'il est clairement inscrit dans les droits de l'homme.  La discrimination, hélas, n'épargne pas les minorités religieuses,  un phénomène qui inquiète de plus en plus la communauté internationale.   La réponse à cette inquiétude légitime est de garantir le plein respect de la liberté religieuse des individus et leur exercice collectif  de ce droit humain fondamental. Alors que le droit à la liberté d'expression  n'est pas une autorisation pour insulter les adeptes d'une quelconque  religion ou stéréotyper leur foi, les dispositifs juridiques existants,  qui établissent la responsabilité de l'incitation à la haine raciale  et religieuse, doivent être utilisés dans le cadre des droits de l'homme  pour assurer la protection de tous, croyants et non-croyants. Les systèmes  juridiques nationaux doivent favoriser des « aménagements raisonnables »  de pratiques religieuses, et ne pas être utilisés pour justifier l'incapacité  de protéger et de promouvoir le droit de professer et de pratiquer  librement sa religion …

6. Les défis qui nous attendent   exigent des stratégies plus efficaces pour combattre le racisme, la  discrimination raciale, la xénophobie et l'intolérance qui y est associée.  Ce sont des maux qui rongent le tissu social, provoquant d'innombrables  victimes.  
Le premier pas vers une solution concrète est une instruction  intégrale incluant des valeurs éthiques et spirituelles propres à  favoriser la responsabilisation de groupes vulnérables comme les réfugiés,  les migrants et les déplacés, les minorités raciales et culturelles,  les personnes prisonnières de la pauvreté extrême, les malades et  les handicapés, les filles et les femmes qui sont encore stigmatisées  comme inférieures dans certaines sociétés où une peur irrationnelle  des différences empêche une pleine participation à la vie sociale.   
Deuxièmement, afin d'assurer la cohérence entre les différentes structures  et mécanismes de lutte contre les attitudes et comportements raciaux,  il convient de procéder à un nouvel examen, visant à rendre les différentes  approches plus incisives et efficaces.
Troisièmement, la ratification  universelle d'instruments majeurs de lutte contre le racisme et la  discrimination, tels que la Convention internationale sur l'élimination  de toutes les formes de discrimination raciale et la Convention internationale  sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des  membres de leur famille, donnera le signal de la volonté politique  de la communauté internationale de lutter contre toutes les formes  de racisme.  
Enfin, rien ne peut remplacer une bonne législation nationale  qui condamne explicitement toute forme de racisme et de discrimination,  et permet à tous les citoyens de participer à la vie publique de leur  pays sur la base de l'égalité à la fois des droits et des devoirs.
 
7.  Par conséquent,  les travaux de la Conférence ont marqué un pas en avant dans le combat  contre le racisme  ; c'est la raison pour laquelle la grande majorité  des pays du monde n'a pas quitté la salle, unissant leurs efforts pour aboutir à un  résultat qui réponde à la nécessité d'éliminer les manifestations,  anciennes et nouvelles, de racisme.  Alors qu'il s'agissait d'un  forum international pour l'exercice du droit à la liberté d'expression,  la présente Conférence a, hélas, été utilisée pour assumer des  positions politiques extrêmes et offensives, que le Saint-Siège déplore  et dénonce : sans aider au dialogue, ces positions provoquent des conflits  inacceptables et ne peuvent en aucun cas être approuvées ou partagées.
 
Monsieur le Président,

8.  Il y a huit ans,  les pays du monde se sont engagés au niveau mondial à combattre le  racisme moyennant l'adoption de la « Déclaration et le Programme d'action  de Durban » (DDPA).   Cette vision du changement reste incomplète dans sa mise en uvre,  de sorte que le voyage doit se poursuivre. Des progrès seront accomplis  grâce à une détermination nouvelle à traduire en actes les convictions  réaffirmées au cours de l'actuelle Conférence,  à savoir  « que tous les peuples et les individus forment une seule famille humaine,  riche en diversité » et que tous les êtres humains sont égaux en  dignité et en droits.  C'est alors seulement que les victimes du racisme,  seront libres et qu'un avenir commun de paix sera assuré.



1- ROME, Vendredi 24 avril 2009  (ZENIT.org <http://www.zenit.org/> ) - Nous publions ci-dessous le texte  intégral de l'intervention de Mgr Silvano M. Tomasi, observateur permanent  du Saint-Siège auprès des Nations unies à Genève, à la Conférence  de Durban II. Déclaration de Son Excellence  Mgr Silvano M. Tomasi, Nonce apostolique, Observateur permanent du  Saint-Siège auprès des Nations unies et autres organisations internationales   à Genève, à la Conférence de Durban II. [Traduit de l'anglais par E. de Lavigne]
2- Déclaration universelle des droits de l'homme, art. 1